La Nuit de Lampedusa
Chapitre 7
Jeanne chevauche à côté de la berline. Elle discute avec Edmond et Jonathan juchés sur le toit. Il y a tant à dire. Tant à expliquer. Ils ne comprennent pas pourquoi Joséphine Bonaparte a essayé de la faire assassiner. Edmond et Jonathan demandent à Jeanne de conserver la lettre de la femme de Dumas. Ils se méfient du Mac. Pour Marmotte, ils sont peinés mais fiers de ce ventre « avec un petit chevalier à l’intérieur ». Après avoir bêtifié au-delà du racontable, ils se sont attribué les titres d’oncles et protecteurs du petit chevalier.
La berline s’arrête brutalement.
– Qu’est-ce qui se passe, Le Mac ?
– Messieurs, il est 20 heures.
Une nouvelle lubie du Mac. Chaque soir, à 20 heures précises, le monde doit s’arrêter et se tourner vers lui, pour écouter le journal d’informations qu’il a préparé avec des nouvelles arrivées directement par sa Très Petite Poste. Où que l’on soit, ville, village, bourg ou rase campagne, Le Mac apparaît à la portière de sa berline, retranché derrière la vitre de la fenêtre. Son entrée est précédée d’un indicatif martial à la boîte à musique, sur fond de rideau bleu siglé « LM n o 1 » en lettres rouges et blanches. Chaque soir, Le Mac entame son journal avec la même formule.
– La France a peur ! Messieurs, la situation dans notre pays est grave ! 21 juin 1799. Voyons tout de suite les nouvelles en provenance de l’étranger. Moyen-Orient : en Égypte… (Le Mac déroule une carte.) La nouvelle est confirmée : Bonaparte a subi un échec retentissant devant Saint-Jean-d’Acre. Nos armées courent au désastre. En Italie, nous y sommes déjà : les généraux MacDonald et Moreau ont été battus par les troupes austro-russes commandées par le général Souvorov. Depuis que nos troupes ont évacué Naples, les braves patriotes qui servaient à nos côtés sont pourchassés et massacrés. Parmi ces exactions, en contravention avec les règles de la guerre, signalons celle de l’amiral Nelson qui n’a pas hésité à pendre au grand mât de son navire l’amiral Caracciolo. Encore une histoire d’amiraux : on est sans nouvelles de l’amiral Bruix, ministre de la Marine, parti de Brest pour l’Égypte, à la tête d’une flotte, pour porter assistance à Bonaparte. Nous craignons que tout cela soit « beaucoup de Bruix pour rien… » Faits divers : à Sienne, les fanatiques contre-révolutionnaires du groupe Viva Maria ont brûlé vifs treize juifs jugés suspects. France : l’incendie qui a déjà détruit en partie la ville de Saint-Claude (Jura) n’est toujours pas maîtrisé. Sans transition. Le pape Pie VI, actuellement détenu à Grenoble, sera prochainement transféré à Valence, pour déjouer un projet d’évasion vers la Suisse.
– Le Mac, vous n’auriez pas des nouvelles moins sombres ?
– Sachez, messieurs, que les diligences qui arrivent à l’heure n’intéressent personne. Ce que le bon peuple aime, c’est qu’elles versent, qu’elles soient attaquées, vandalisées, pillées, rançonnées, ou alors qu’elles paraissent scandaleusement luxueuses, payées sur les deniers publics, et abritent les amours illégitimes d’un puissant et d’une courtisane. Voilà les diligences qu’aime le bon peuple… Qu’est-ce que vous avez pensé de « beaucoup de Bruix pour rien » ? C’était bien trouvé, non ? Je crois que je vais en faire une rubrique régulière. Excusez-moi, messieurs, j’interromps le cours de mon journal, une dernière nouvelle en provenance du Caire vient de me parvenir. C’est une information exclusive LM no 1, touchant le général Bonaparte… Mais avant, laissons passer une page de publication commerciale…
***
– Ganteaume, tout ce qui va être dit au cours de cet entretien ne doit être rapporté à personne. Je dis bien, personne !
L’amiral l’avait compris, à peine entré dans le bureau de Bonaparte, à cette manière caractéristique qu’il avait de fixer le sol en marchant les mains dans le dos. Ganteaume sait que Bonaparte lui préfère l’amiral Bruix, un marin de salon et d’intrigues, déjà ministre et rompu à la godille. Un natif des Caraïbes comme l’épouse de Bonaparte, qui a fait ses classes à la rude, sur un bateau négrier. Ganteaume apprécie que Bonaparte ne montre rien de ses inclinations amicales quand il s’agit d’action militaire.
– Je vous demande, amiral, de prendre toutes les dispositions nécessaires pour que nos deux meilleurs vaisseaux soient en mesure d’appareiller à tout moment.
– À partir de quand, mon général ?
– De la minute où vous quitterez cette pièce.
Ganteaume ne s’émeut pas de cette impatience de terrien. L’amiral a de la mer dans les voiles et le cuir tanné aux embruns. Bonaparte pourrait être son fils. C’est un moussaillon qui fait peu de cas des marins. Pourtant, depuis le désastre d’Aboukir, il devrait avoir compris que les vraies jambes d’une armée, ce sont ses bateaux.
– Mon général, je vous propose La Muiron et La Carrère. Deux frégates vénitiennes dont je réponds.
– Parfait !
– Cependant… elles sont dans deux ports différents d’Alexandrie et il me faudra les rassembler.
– Il y a là une difficulté ?
– Sidney Smith, mon général.
– Le Commodore ! Et pourquoi ?
– À partir de son vaisseau, Le Tigre, il surveille très étroitement notre flotte. C’est un excellent marin et un homme avisé. Les mouvements de La Muiron et de La Carrère pourraient l’amener à penser que vous préparez votre départ.
– Il aurait tort.
– Mais il pourrait tenter de l’entraver. Il en a le talent et les moyens.
– Faites votre affaire du Commodore. Je veux ces deux frégates en état d’appareiller.
– Il me sera difficile de ne pas tenir au courant le commandant de la place d’Alexandrie, le général Marmont.
– Il vous sera difficile, amiral, mais vous y parviendrez.
– Autre chose, mon général. Dois-je prévoir des bâtiments d’accompagnement ? Je dispose de deux chébecs…
– Prévoyez…, prévoyez…
– En ce qui concerne l’éventuel ravitaillement, puis-je considérer que deux mois de provisions seraient une jauge appropriée ?
– En tout cas, une bonne précaution.
– Ainsi parés, mon général, si Dieu le veut et la flotte anglaise, nous pourrions atteindre sans difficulté les côtes de France.
– Ou celles des Indes.
***
Le Mac réfléchit. Malgré ses mises en garde, Jeanne continue de les suivre. Elle ne décrochera pas. Cette fille est une obstinée. Une farouche. À moins qu’elle ne fuie la honte d’attendre un enfant sans père. Cela ne change rien. Il est inutile de s’attaquer à elle, Edmond et Jonathan la défendraient. Surtout depuis qu’ils se prennent pour les oncles de l’enfant à venir de Saint-George. Le Mac a du mal à se contenir. Le Chevalier n’en finira donc jamais de lui gâcher la vie ? de semer des enfants comme des graines de vengeance qui viendront un jour lui demander des comptes ? Il faudra bientôt se débarrasser de ce futur justicier.
– Messieurs, je ne voudrais pas vous inquiéter à propos de Jeanne, mais j’ai de mauvaises nouvelles. Il va falloir qu’elle soit sur ses gardes. On signale une recrudescence d’activité des bandes d’égorgeurs dans le Vaucluse et les Bouches-du-Rhône.
– En quoi cela concerne-t-il Jeanne ?
– Elle nous suit, messieurs, et malheureusement, c’est dans la région d’Avignon que nous allons.
– Avignon ! Nous pensions que vous plaisantiez, Le Mac, quand vous disiez vouloir retrouver cette bastide où serait caché le trésor des Chauffeurs ?
– En matière de trésor, je ne plaisante jamais.
– Êtes-vous certain au moins qu’il y est encore ?
– Obligatoirement, messieurs.
Le Mac se tait. Se referme. Il fait apparaître un miroir de courtoisie d’on ne sait où et se regarde, la mine anormalement grave. Il scrute son visage, le palpe, le malaxe, le déforme.
– Messieurs, dites-moi franchement, est-ce que vous trouvez que mon visage n’est pas assez blanc ?
– Vous voulez dire, trop noir ?
– Non, messieurs, je dis bien… pas assez blanc.
***
Bonaparte signe l’ordre d’exécution d’Abdallah. Le gouverneur de Jaffa sera décapité. Sa tête compensera celle de Leïla.
Cette tête, Bellilotte et Bonaparte l’ont jouée à un jeu d’amour. Le dernier qui accédait au plaisir décidait de la vie de Leïla. Bonaparte avait perdu. Bellilotte avait gracié la jeune fille. Bonaparte avait accepté sa défaite, mais il manquait une vie dans un des plateaux de la balance. Ce serait celle d’Abdallah. L’échange était équitable : le monstre contre la prostituée.
***
– Halte-là ! On ne passe pas.
Deux gendarmes rubiconds se mettent en travers de la berline du Mac. La moustache se veut sévère et le baudrier martial. Ils sont seulement énervés et en sueur. Un peu plus loin sur le chemin, il y a tout un émoi d’uniformes et de soutanes. On crie, on s’agite, on donne du fouet au hasard. Une voiture noire est à demi versée dans le fossé. La portière est armoriée d’un « B » couronné. Plus loin, deux ou trois autres voitures patientent à la file, toutes portes ouvertes, pour se donner un peu de fraîcheur. C’est la fournaise. À croire que le soleil s’est planté juste à l’aplomb, pour ne rien manquer de la scène. Un cheval gris souffre. Il est couché sur le flanc au bord du fossé. Les yeux terrifiés, il ne demande même pas d’aide. Il sait. Les mouches aussi. Déjà, elles rôdent autour de la bouche et des naseaux.
– Vous pourriez au moins vous occuper de cette pauvre bête !
– Ne vous mêlez pas de ça, citoyenne.
– Vous préférez qu’on s’en mêle ?
– Attention, les Américains ! Pas d’esclandre, ou on vous remet les fers.
Edmond retient Jonathan qui retient Edmond qui retient Jeanne.
– Vous ne pourriez pas dire Noirs ou nègres ? Ce serait plus franc qu’Américains.
– Citoyens, vous n’allez tout de même pas nous reprocher d’être polis.
Trois gendarmes arrivent à la rescousse. Le galonné se pousse du ventre.
– Qu’est-ce qui se passe, conscrits ?
– Rien, chef. On a affaire à des causeurs.
– Eh ben, causons !
Il fait chaud. On s’explique. On se calme. On s’enquiert. Qu’est-ce que c’est que ce charivari sur la route ? Les soldats sont nerveux, agités. Ils fouillent les bas-côtés et les champs comme s’ils avaient perdu quelque chose.
– Sûreté nationale, citoyens. On ne peut rien vous dire. C’est la consigne.
– Vous cherchez quelque chose ?
– Quelqu’un !… Mais je ne peux pas vous en dire plus, citoyens. Secret militaire !
– On peut au moins satisfaire Dame Nature ?
– D’accord, mais dans l’autre direction…
Edmond et Jonathan ne sont pas mécontents de pouvoir aller s’ébrouer dans la campagne. Ils seraient incapables de dire depuis combien de jours et d’heures ils roulent dans la berline du Mac. Leurs corps sont devenus des empilements d’ornières, de pavés disjoints et de nids-de-poule. Ils ont été ballottés de jour et de nuit, le fondement flasque et le crâne ébranlé, tandis qu’une France en haillons défilait à la portière. Tout comme eux, ce pays avait besoin d’aller se soulager la vessie à l’air libre s’il ne voulait pas exploser.
Jeanne regarde Edmond et Jonathan s’engager dans un sous-bois.
– Voilà, Mon Ventre, une grande injustice que la Nature a faite à la femme : le petit pipi d’extérieur. Cela te fait rire ? Je crains, alors, que tu ne sois un garçon.
Jeanne fait passer aux gendarmes un parapluie pour donner un peu d’ombre au cheval gris.
– Si ça peut vous obliger, citoyenne…
Puis elle s’en va cueillir des coquelicots. Le Mac reste dans sa berline. Il cherche dans un livre encombrant à qui peuvent bien appartenir ces armoiries mystérieuses sur la voiture noire. Edmond et Jonathan s’éloignent au plus loin du Mac pour leur santé mentale et le soulagement du corps.
Ils trouvent l’endroit propice au bord d’une rivière charmante en contrebas du chemin. Il est assez éloigné pour qu’ils ne soient pas gênés par l’agitation autour de la voiture renversée. À peine au calme, et sur le point de tomber la culotte, leur parvient un long râle de contentement, accompagné d’un glougloutement qui ne laisse aucun doute : quelqu’un est venu pisser dans leur calme. C’est un vieil homme bien mis et portant beau, les cheveux blancs lâchés dans le cou.
– Venez, messieurs !
Edmond et Jonathan se méfient. L’homme a un accent italien roucoulant qui les conduit à assurer une prise ferme sur leur arme.
– Joignez-vous à moi, nous formerons une Sainte Trinité.
L’homme est d’allure onctueuse et distinguée. La proposition paraît franche, dénuée d’embûches. Pourquoi pas ? Edmond et Jonathan ont l’habitude, en soldats, de ces rincées en ligne qui multiplient le plaisir et offrent des comparaisons. Les trois hommes se présentent, le propos à la main, le regard pudiquement porté sur l’autre berge et la conversation musicale.
– Vous avez été sous les ordres du chevalier de Saint-George. Quel personnage ! Je connais sa musique et j’ai suivi son fameux combat contre notre champion, Gian Faldoni, pour le titre de meilleur escrimeur du monde. Quel match ! Nous avons gagné.
– De justesse ! Seulement à la touche en or.
– La touche en or est l’expression de la volonté de Dieu.
– Si, en plus, Dieu joue dans votre équipe…
– Dieu est italien, c’est ainsi. Ne soyez pas amers, messieurs. Un jour, vous aurez votre revanche. Entre la France et l’Italie, c’est un match sans fin et délicieux.
– Quand vous gagnez.
– C’est vrai. Nous, les Italiens, nous adorons les femmes, le vin, mais encore plus… battre les Français.
– En ce moment, ce serait plutôt l’inverse. Nos armées ont largement battu les vôtres.
– Avec un général italien à sa tête Napoleone Buonaparte !
– Il est corse !
– La Corse est une île italienne qui s’ignore. Qui a été italien un jour, le reste pour toujours.
S’ensuit un débat de mauvaise foi sur la mauvaise foi respective des deux peuples qui se termine par un match nul.
– Nous sommes soldats, monsieur, mais vous ne nous avez pas dit ce que vous faisiez comme métier.
– Pape !
Edmond et Jonathan manquent en lâcher leur propos.
– Pape ?
– Oui, depuis vingt-cinq ans. Je dois vous avouer que je commence à me lasser. Surtout depuis que les Français m’ont fait prisonnier. Votre Bonaparte me traite si mal qu’il va me rendre la mort douce. J’ai quatre-vingt-deux ans et j’espère que Dieu va bientôt rappeler à Lui son brave serviteur Pie VI.
– C’est votre nom de pape ? Vous l’avez échappé belle !
– Je sais, messieurs. Je conseillerai à mon successeur, s’il ne veut pas entrer dans la postérité par la petite porte, de ne surtout pas s’appeler Pie VII… Cela ferait rire les Français. D’autant qu’arrivé à mon âge, comme vous pouvez le constater, c’est une triste réalité.
La Sainte Trinité rit de bon cœur, s’égoutte et se refroque. Jeanne apparaît, des coquelicots à la main.
– Eh bien, messieurs, on aime la nature ?
– Privilège d’homme !
– Et madame, alors ?
Pie VI se retourne vers Jeanne.
– Oh, pardon, monseigneur.
Jeanne s’incline devant le pape… La Vierge à la lettre !… C’est ainsi que Jeanne lui apparaît. Il a revêtu sa robe d’ecclésiastique délaissée sur la berge, le temps d’une station. C’est seulement devant ce costume qu’Edmond et Jonathan se rendent compte qu’ils ont vraiment conversé avec le pape. Jeanne lui offre un coquelicot, Pie VI une image pieuse, et il gratifie Edmond et Jonathan d’une bénédiction souriante qui vaut absolution du péché d’exhibition.
– Ma fille, connaissez-vous la Vierge à la lettre de Messine ?
– Non, mais c’est là que nous allons.
– La volonté de Dieu. Vous avez un message à délivrer à la ville : Vos et ipsam civitatem benedicimus… Soyez bénis, vous et votre cité. Vous comprendrez en entrant dans le port.
Jeanne attire la main de Pie VI sur Mon Ventre. Elle s’agenouille. Le pape la fixe étrangement.
– Vous portez en vous le plus grand des mystères, ma fille. Prenez-en soin.
Le pape sourit, trace une croix sur le front de Jeanne et la bénit.
– Souvenez-vous, ma fille : Vos et ipsam civitatem benedicimus… La Vierge à la lettre !…
Pie VI disparaît dans le sous-bois avec un dernier clin d’œil de compagnons d’aisances à Edmond et Jonathan.
– Tu te rends compte, Mon Ventre, tu as rencontré le pape !
Jeanne ressent une douleur autour du nombril qui lui donne à penser qu’elle a conçu un enfant anticlérical.
***
– Fortifier ! Fortifier ! Mais avec quoi ?
Pierre-François-Xavier Bouchard, officier du génie, inspecte la brèche ouverte dans le mur de soutènement du fort Jullien à Rosette. Un homme-serpent pourrait s’y faufiler. En cas d’inspection de Menou, il est bon pour un rapport. Il était prévenu, les ordres de Bonaparte avaient dégringolé jusqu’à lui : « Consolider en urgence les fortifications. » Bouchard était sceptique. Encore des tâches inutiles pour distraire les bras et bercer les esprits. On occupait les soldats comme on le ferait d’une jeune épouse au logis pour l’empêcher d’aller fricoter ailleurs. Bouchard n’aurait jamais imaginé, en intégrant Polytechnique, qu’on lui demanderait de boucher des trous dans les murs d’un fort qui aurait dû être rasé depuis longtemps.
Un fort inutile. Tout juste bon à contempler la mer.
Depuis, Bouchard a brutalement réformé son jugement. Les Turcs ont débarqué en force devant Aboukir, à moins de deux heures de marche. Une véritable armada. Le début de la reconquête.
La plus minime des positions devient l’égale d’une place forte… C’est elle qui arrachera à la défaite ce lambeau d’histoire dans lequel se taillent les victoires !… Bouchard ne se savait pas si lyrique. Ses hommes non plus. Ce n’est pas une raison pour qu’ils le regardent comme un possédé. À la besogne ! Bouchard les houspille. Cela n’avance pas. Ils n’y sont pour rien. Il le sait. On ne manque pas d’élan patriotique, mais de moellons, de mortier et même de pioches.
– Y aurait bien la grosse pierre noire, mon lieutenant !
– Quelle pierre noire ?
Les soldats expliquent. Des collègues du génie, des Marseillais, repartis au fort d’Aboukir, ont trouvé un joli bloc de pierre taillée. Ils en ont fait une table de jeu. Eux, c’étaient les cartes, nous, plutôt les dés…
– Ça suffit ! Allez me chercher cette pierre et bouchez ce trou avec. Je vous en foutrai, moi, une table de jeu !
Les hommes reviennent, suant, pestant sous la charge.
– Qu’est-ce que c’est que ce bordel ?
– C’est la pierre noire, mon lieutenant. Elle va boucher le trou du mur… Impeccable ! On a juste dû casser le haut.
Pierre-François-Xavier Bouchard manque défaillir. Son corps tremble, il transpire… C’est la peste !… Les hommes s’écartent prudemment. Bouchard a du mal à croire ce qu’il voit : une stèle gravée d’hiéroglyphes et de plusieurs autres langues. Au moins deux. Un rêve. Lui, le simple correspondant de l’Institut, vient de trouver ce que cherchent tous ces savants prétentieux du Caire… Bordel !… Il fait un vigoureux bras d’honneur à leur intention… La peste !… C’est sûr, c’est la peste. Les hommes en sont maintenant certains, leur lieutenant délire. Il a les fièvres. Il faut prévenir le général Menou.
– Non ! ne bougez plus. Ne touchez à rien. Si !… Disparaissez… Tous !… Immédiatement… Et retrouvez-moi le morceau de cette pierre que vous avez cassé !
Bouchard s’éponge. Il espère qu’il a bien joué l’homme submergé par une découverte qui le dépasse. Les soldats pourront en témoigner. Comment ces imbéciles ont-ils pu trouver la pierre qu’il avait cachée dans du remblai ? Tant pis, pour l’argent, il le rendra au Mac, il ne peut plus différer l’annonce de sa découverte. Il suffit qu’un soldat parle et c’est un de ces ânes de l’Institut du Caire qui se l’attribuera. Sur l’heure, il va envoyer un courrier. Il fera dater sa découverte du 14 juillet… ou plutôt du 15. Cela paraîtra plus modeste et il demandera que la stèle gravée soit officiellement dénommée « pierre de Bouchard ». Voilà comment on entre dans la postérité.
***
Des signaux de fumée ! Au Caire ! La veille d’un 14 juillet !
Bonaparte ne sait s’il doit en rire ou entrer en fureur. On vient de l’informer que Sidem, la femme de Murad Bey, envoie des signaux de fumée depuis sa maison du Caire à son mari posté au sommet de la pyramide de Chéops. Cela veut dire premièrement : que Murad Bey a posté ses troupes tout près de la ville ; deuxièmement : qu’il est informé de l’état actuel de leurs positions, et troisièmement : qu’il a une sacrée femme !
Bonaparte se demande si Joséphine serait capable de lui envoyer des signaux de fumée de la Malmaison tandis qu’il serait perché sur la colline de Montmartre. Certainement pas, mais Bellilotte sûrement. La différence entre deux femmes ne tient parfois qu’à un peu de fumée.
***
Joséphine ne songe pas à envoyer des signaux de fumée. Encore moins amoureux. Elle s’active plutôt à brûler des papiers compromettants. Elle traverse une passe où il serait hasardeux de faire l’économie d’une bonne cheminée. Ses affaires avec les frères Bodin prennent une vilaine tournure. On parle volontiers de banqueroute et d’arrestation. Les mots sont fâcheux. Ils désobligent et réveillent de méchants souvenirs. Joséphine a connu la prison des Carmes en 1794, la moins obligeante de Paris. Au contraire de celle du Luxembourg où, avec un peu d’argent et d’abandon, on pouvait tenir son rang, tandis qu’aux Carmes on recevait la charrette et la guillotine comme une délivrance. Par bonheur, elle y avait croisé Mlle Lenormand qui prédisait la gloire aux geôliers pour survivre. La devineresse l’avait rassurée sur son destin contre un diamant de belle eau que Joséphine gardait au secret de son intimité.
En prison le Destin n’a pas d’odeur.
Mais depuis quelque temps, le Destin devient influençable. Il se laisse imposer par la Réalité des événements que les cartes ne consignent même pas. La Réalité montre un bien méchant caractère. Étroite et querelleuse, elle rechigne à se conformer au plan des astres. Le monde se pique de libre arbitre et devient ingrat. Il ne suffit plus à Joséphine de paraître pour faire courber la nuque aux embarras. Cela devient éreintant, d’autant qu’Hippolyte ne l’éreinte plus depuis qu’il a goûté à Jeanne. Il a pointé ailleurs le sabre de sa boussole. Ils se sont séparés, réconciliés et séparés encore dans les règles d’un art qu’ils maîtrisent à égalité de bassesse et de mauvaise foi. Mais cette fois c’est pour de bon. Il y a eu trop de mots et pas assez d’argent. Quand une galante femme entend frapper la nuit à la porte de sa chambre et qu’elle se demande si c’est un amant ou un gendarme, il lui faut en urgence trouver un protecteur.
Joséphine ne sait plus vers qui se tourner avec profit. Elle remonte sa poitrine. Ce serait bien le diable si un tel capital ne trouvait son rentier.
Joséphine se regarde dans sa psyché. Tu n’es plus si jeune, ma fille, et la rumeur enfle : Bonaparte rentre d’Égypte ! Peut-être serait-il de bonne finance d’investir dans le repentir. Quitter le marché du charme. Se transmuter en veuve corse. Attendre son mari au bout de la jetée, l’œil humide et le ventre sec.
– Marion, apporte-moi tout ce que nous avons de noir dans cette maison.
– Je crains qu’il n’y ait que moi, mademoiselle.
***
Le Mac se précipite à la rencontre d’Edmond et Jonathan, un gros volume encombrant sous le bras.
– Messieurs, savez-vous bien à qui appartiennent les armoiries sur la voiture tombée dans le fossé ?
Au pape ! Edmond et Jonathan se taisent. Ils ne veulent pas priver Le Mac de sa révélation, mais surtout, ils ont la tête ailleurs. Jeanne les préoccupe. Elle chevauche à quelques mètres derrière la berline, le visage sombre.
– Eh bien, messieurs, ce « B » est celui des Braschi. Une vieille famille noble de Romagne, en Italie. Et savez-vous qui est Gianangelo, comte Braschi ?… Le pape ! Rien de moins que le pape Pie VI. C’est lui qu’on transfère de Grenoble à Valence. Vous vous rendez compte, le pape était là, à portée de main ? Et dire que je l’ai manqué. J’aurais aimé voir comment il est.
– Il a un gros sexe !
Edmond décoche un coup de botte à Jonathan. D’accord, Le Mac est agaçant avec ses conversations stériles qu’ils doivent supporter depuis des jours et des jours. D’accord, Jonathan est furieux de voir Jeanne si triste. Il aurait dû achever le cheval blessé lui-même et ne pas laisser Jeanne le faire. Une balle dans la tête. Un geste net et déterminé. Elle avait déplacé le parapluie pour qu’il vienne de l’ombre sur la tête du cheval gris et elle avait tiré. La détonation avait laissé les hommes silencieux et honteux. D’accord, c’était à eux de le faire. D’accord, mais ce n’est pas une raison pour dire que le pape a un gros sexe, alors qu’ils ne l’ont pas vu.
– Eh, toi, le guenilleux, descends de là-haut !
Le Mac apostrophe un gamin qui a profité de la confusion pour grimper sur le toit de la berline. Bien mis, le soulier ciré, il n’a rien d’un de ces enfants détrousseurs qui sautent des ponts sur les voitures pour piller les bagages. Une loupe à la main, le visage grave, il observe la pierre de Rosette.
– Descends tout de suite, ou je viens te chercher !
Le Mac fait mine de monter vers le siège du postillon. Un jeune homme sec en habit sombre et cravate austère s’interpose poliment, le chapeau à la main !
– Permettez-moi de me présenter, monsieur. Je suis Jacques-Joseph, dit Champollion-Figeac, et voici Jean-François, mon jeune frère. Excusez son audace, mais il est passionné par les écrits anciens. Nous étions à la fenêtre du dernier relais où vous vous êtes arrêté. Il a remarqué cette pierre gravée quand vous êtes venu rajuster la bâche.
Le Mac ne peut l’avouer, mais il va régulièrement vérifier si les inscriptions sur la pierre de Rosette ne s’effacent pas. Il craint la malédiction des pilleurs de sépultures. Elle frappe même les copies.
– Jean-François n’a pas encore neuf ans, mais c’est un prodige des langues. Il connaît le grec et le latin, bien sûr, mais aussi l’arabe, l’hébreu et le copte. Nous sommes en chemin vers Grenoble pour trouver l’école le plus à même de révéler son génie.
– Mon frère exagère, monsieur. C’est lui, le génie de la famille. Cependant je peux affirmer que vous avez là une stèle égyptienne en granodiorite d’une valeur scientifique exceptionnelle.
Le Mac est agacé par ces enfants raisonneurs comme sa fille Clémence, ou Amaryllis, qui parlent d’une manière telle qu’ils infantilisent les adultes. Ils lui font penser à ces Enfant Jésus à tête de vieillard qu’on voit sur les icônes.
– Pourtant, monsieur, sur cette stèle, je note des étrangetés parmi les hiéroglyphes qui mériteraient une étude plus attentive.
Une cloche d’argent tinte dans la tête du Mac. Ce garçon aurait-il repéré les falsifications de la pierre de Rosette ? Il faut le garder dans sa manche.
– Désolé, mon garçon, nous devons reprendre la route. Mais je suis toujours disposé à aider la jeunesse et la science. Comment puis-je vous contacter ?
– C’est très aimable à vous, monsieur. Écrivez-nous à Figeac, notre famille y est connue. Il vous suffit de destiner votre courrier à l’attention de Jacques-Joseph et Jean-François Champollion.
***
Bonaparte est satisfait. Les signaux de fumée de la femme de Murad Bey ont fait l’effet d’une gifle sur les hommes. Un camouflet. Une femme, une Égyptienne, se moquait d’eux aux yeux de toute la ville. Il n’y avait pas eu à haranguer pour qu’on fourbisse et qu’on fourre au barda le trop-plein d’excitation.
Ce 14 juillet au matin, l’armée est en ordre de marche, le soleil en plumet, la cocarde plus gaillarde encore qu’à l’ordinaire. Ce jour reste unique. La patrie est toujours un peu en danger. La république a changé de calendrier mais pas le cœur des soldats. Il y a juste dix ans, chacun sait où il était ce jour-là. Même si le rêve s’est chargé d’échardes en chemin, ils ne laisseront personne leur confisquer.
La colonne silencieuse attend le signal du départ. Ils vont aller chasser Murad Bey des Pyramides, comme à la parade. Il y a du fifre dans l’air. Bonaparte avait envoyé un détachement à la maison du bey au Caire, pour s’assurer de Sidem, sa femme. « Que voulaient dire ces signaux de fumée, citoyenne ? – Cela ne vous regarde pas ! C’était une lettre d’amour !… »
La réflexion a rappelé à Bonaparte qu’il aimait en écrire.
– Berthier, avant de me mettre en route, je voudrais laisser un mot à Bellilotte.
– Une lettre ?
– Plutôt une joséphinerie.
C’est le terme que Bonaparte et Berthier utilisent entre eux pour désigner les lettres d’amour envoyées à Joséphine par Bonaparte et qu’il recycle auprès de ses nouvelles maîtresses. Bonaparte considère qu’en matière de plume amoureuse, il a atteint son optimum avec Joséphine. Le reste ne peut être que copie besogneuse. Berthier fouille dans le tiroir de l’écritoire où sont rangées les joséphineries, classées par thème.
– Voilà ! Dans « Séparation », j’ai quelque chose qui conviendra. C’était pendant la campagne d’Italie. Notez, mon général : « Adieu, femme adorable, adieu, ma Bellilotte. Puisse le sort concentrer dans mon cœur tous les chagrins et toutes les peines, mais qu’il donne à ma Bellilotte des jours prospères et heureux. Qui le mérite plus qu’elle ? »
– Je ne goûte guère cet « adieu ». Il sonne comme un abandon. N’ai-je rien écrit de plus enflammé ?
– « Passion » est le registre le plus abondant, mon général. Voilà ce que j’y trouve, par exemple. Vous étiez à Vérone : « J’espère qu’avant peu je te serrerai dans mes bras et te couvrirai d’un million de baisers brûlants comme sur l’Équateur, et comme l’on approche du grand cercle de la sphère… un petit baiser bien appliqué au petit coquin. Mille baisers sur tout toi. »
– « Tout toi » ? Le final retombe un peu, non ?
– J’ai plusieurs propositions pour l’enflammer, mon général : « Mille baisers tendres, mon âme est dans la tienne. » Ou bien : « Un baiser plus bas, plus bas que le cœur. » Ou encore : « Mille baisers sur les yeux sur les lèvres sur la langue sur ton c… »
– La première !… « Mon âme est dans la tienne. » C’est parfait ! Faites porter cette lettre sur-le-champ à Bellilotte, avec un plateau de dattes. C’est pour fêter une tête que je lui ai offerte.
***
14 juillet. Sur l’éphéméride des éphélides, Amaryllis a perdu trente taches de rousseur.
Amaryllis a six ans et Jonathan a le cœur chiffonné de ne pas être auprès de la Patronne pour fêter l’anniversaire d’Amaryllis. Il s’isole dans un recoin de la berline du Mac pour souffler une bougie empruntée en chemin au ci-devant saint Antoine dans une église aux épaules rentrées qu’on n’avait pas encore travestie en temple de la Raison. C’est alors qu’éclatent pétards et coups de fusil. Des trognes tricolores apparaissent à la portière, on s’agrippe, on investit le marchepied, on tend des gobelets de vin de soif, des chopes. Il y a des lampions, de la musique, de grosses gigues à sabots et un bel accent à la lavande. On est dans un petit village sans nom, près d’Avignon, où Le Mac a demandé qu’on s’arrête. Il s’étonne.
– Je croyais qu’on ne fêtait plus le 14 juillet ? D’ailleurs, nous ne sommes que le 26 messidor de l’an VII.
– N’écoute pas, Mon Ventre. Tout ce que tu entends est en ton honneur. Tout ce que tu ne vois pas, je te le raconterai, et j’espère bien qu’un de ces 14 juillet tu inviteras ta mère pour ouvrir le bal.
– Jeanne, vous savez que je n’apprécie pas votre présence auprès de nous… Femme et voyage ne font pas bon ménage… Au début, je me suis étonné que vous nous suiviez sans raison apparente. Mais aujourd’hui, je suis certain que vous fuyez le déshonneur ou un danger mortel. Peut-être même les deux.
Jeanne laisse les supputations du Mac en suspension.
– Quoi qu’il en soit, Edmond et Jonathan vous ont imposée à moi et j’ai besoin d’eux. Cependant, je m’inquiète pour vous… Ne riez pas, Jeanne. C’est sérieux. Puis-je vous poser une question ? Pourquoi parlez-vous à votre ventre ?
– Vous le savez très bien. Vous m’avez entendue l’expliquer à Edmond et Jonathan.
– Je ne suis pas certain d’avoir bien compris.
– Au contraire, vous avez très bien compris. Mais vous pensez que, comme je suis une jeune fille, je vais avoir honte de vous dire en face pourquoi je parle à Mon Ventre.
– Oui, pourquoi ?
– Parce qu’il y a quelqu’un à l’intérieur. Un enfant.
– Un enfant ! La belle affaire. Je m’en doute. Je ne vous crois ni folle, ni montgolfière. Ce n’est pas là ma question.
– Dans ce cas, quelle est-elle ?
– La seule qui m’intéresse. Cet enfant, est-il vraiment du chevalier de Saint-George ?
– Assurément.
– Alors, je vous l’achète !
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Murad Bey s’est encore esquivé.
Comme Bonaparte l’avait prévu, Murad Bey et ses hommes se sont enfoncés dans le désert dès qu’il est apparu avec ses troupes. Bonaparte ne tombera pas dans ce piètre piège de Bédouin. Il ne le poursuivra pas.
Bonaparte rentre au Caire. Il a le sentiment que ces péripéties ne sont là que pour jouer les utilités en attendant l’entrée en scène du héros. S’il est bien un événement qui lui ressemble, c’est l’arrivée au galop d’un courrier.
– Une estafette dépêchée par le général Marmont demande à être reçue en première urgence, mon général !
Bonaparte sent que c’est la nouvelle qu’il attend. L’allure de l’homme qui entre dans sa tente à la diable le lui confirme. Il est fébrile, mal épousseté du sable de sa chevauchée, son uniforme bat la breloque, ses couleurs en berne se dépenaillent, mais ses yeux brillent d’une assurance candide : il sait qu’il porte une nouvelle d’importance qui rachète tous ses débraillés.
Bonaparte arrache les cachets et lit. Il se retient d’exulter. Les Turcs ont débarqué à Aboukir ! L’Histoire tombe dans son piège. Marmont lui annonce l’arrivée dans la rade d’une flotte qu’il évalue à 10 000 hommes. Peut-être même 15 000 ! Cela paraît important. Mais combien sont en état de se battre ? Bonaparte évalue ses forces. Avec les divisions de Lannes et Desaix, il peut disposer de près de 6 000 soldats, plus le millier de cavaliers de Murat. 7 000 soldats aguerris. Les meilleurs. Quant à Kléber, il ne faut pas compter sur lui pour l’instant. Il est trop loin d’Aboukir.
– Berthier, faites qu’on prenne bien soin de cet homme, pendant que je prépare ma réponse. Merci, soldat !
Ce « merci » suffit au courrier pour pitance et tabac. Il brûle de repartir. Il veut en être. Il en sera.
Dans sa dépêche, Marmont annonce une flotte turque impressionnante : 13 vaisseaux anglais de 80 et 74 canons, 9 frégates vénitiennes, 30 chaloupes-canonnières et 90 bâtiments de transport. L’armée turque est commandée par le vizir Mustafa. Bonaparte le connaît bien. L’homme a la tête plus grosse que le turban. C’est le pacha à trois queues de Roumélie, séraskier de l’armée de Rhodes. Sa présence signifie que le débarquement se veut décisif pour les Turcs. Cela signifie surtout pour Bonaparte que le conseiller militaire du pacha, le commodore Sidney Smith, est à ses côtés.
– Berthier, où en est-on de notre fourberie avec le Commodore ?
– Il semblerait qu’elle aille bon train, mon général. Le Commodore conseille le Pacha. Cela vaut l’équivalent de quelques pièces d’artillerie de plus… pour nous.
Pourvu que Berthier ait raison.
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Mon Ventre se demande s’il a bien entendu. On veut l’acheter ! Une Voix Sombre qu’il ne connaît pas l’a proposé à sa mère. Elle l’a rassuré… N’écoute pas ! Ce sont des bêtises… Ses deux anges gardiens avaient menacé la Voix Sombre de tous les fléaux terrestres. Cela avait fait plus de tonnerre que les pétards et les coups de feu tirés pour son anniversaire de un mois. Mais la Voix Sombre ne semblait pas s’en être émue. Elle patienterait… Le temps qu’il faudrait. Chaque chose a un prix dans ce bas monde…
Mon Ventre réfléchit. Ce bas monde ne lui semble pas très engageant. Même l’amour d’une mère n’est pas suffisant pour en être protégé. Mon Ventre en conclut qu’il ne faut pas se presser d’y entrer. Qu’il vaut mieux attendre que l’extérieur se réforme. Mon Ventre décide qu’il attendra encore. Depuis le début, il ne se sent pas tenu par ces neuf mois qui lui paraissaient bien chiches pour s’accomplir pleinement. Treize mois figuraient un minimum raisonnable. Aujourd’hui, il se demande s’il ne va pas engager une prolongation de bail. Pour commencer, il arrête dans l’heure de grandir. Un mois, ça suffit ! Bien sûr, il continuera de donner quelques coups de pied à sa mère pour échanger avec elle et la rassurer sur l’évidence qu’il est vivant. Vivant, mais circonspect. Elle comprendra. Mon Ventre sait déjà qu’il a la mère qu’il attendait.
Mon Ventre prend une grande inspiration et se met en apnée de la vie.
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… « Grandiose ! » Monté en haut du donjon du fort d’Aboukir, le lieutenant Godart ne peut s’empêcher de répéter : « Grandiose ! » C’est tout ce qu’il trouve à dire depuis qu’il a découvert la mer plantée d’une forêt de mâts. À ses côtés, Vinache, le commandant du fort, ne partage pas son enthousiasme. Bientôt, ces mâts se transformeront en Turcs. C’est la magie des invasions. Mais Godart n’en démord pas : le spectacle est… grandiose. Même s’il a bien conscience que c’est un peu court pour dire le tableau que leur offre ce petit matin : la lumière briquée net, le soleil tondu ras, et le bleu réglementaire de la mer qui se régale comme à la parade. Mais Godart n’est qu’un soldat. Il est en charge du commandement de la redoute. Chef de bataillon. 300 braves. On n’exige de lui que du courage. Pourtant, à cet instant, Godart aimerait disposer de plus de mots, mais surtout de plus de canons. Car pas besoin d’en avoir long cousu sur les manches pour comprendre que ce qui se présente devant lui en grande tenue, c’est la mort ! La sienne et celle de ses hommes. Godart n’en a pas peur… « La mort, c’est le seul véritable bâton de maréchal qu’un soldat emporte dans sa gibecière. » Comme beaucoup, depuis qu’il est arrivé en Égypte, il a craint de perdre la vie dans une misérable escarmouche de Bédouins. D’être détroussé au milieu des sables, sodomisé en bande, égorgé et laissé en gage aux bêtes fauves.
Par bonheur, leur fin sera plus glorieuse. Pas du seul fait de leur bravoure, mais surtout de la présence de ce caisson de munitions. La chance l’a aidé. Il y a une demi-heure encore, Godart se votait une mort commune d’un coup de sabre anonyme dans une encoignure, mais grâce à ce caisson il se voit déjà cité à l’ordre du régiment.
Le temps presse. Les Turcs les ont submergés sous leur masse, tailladés en nombre et achevés à l’unité. Ils en sont au nettoyage de détail, au « curetage de Damas », leurs lames investissent la moindre anfractuosité des murs et des corps. Les Turcs sont partout.
La redoute est à eux.
Il y a soudain comme un répit. Les combats s’immobilisent dans une brume âcre. Il tombe sur le fort ce silence d’hommes avant la mise à mort.
Godart s’adosse à un mur de la cour, les poumons en feu, la langue épaisse, ses yeux pleurent la poudre et la poussière. Il se remémore les deux jours de combats furieux qui l’ont mené jusqu’à ce mur. Il essaie de retrouver cette pure émotion ressentie quand la forêt de mâts turcs est apparue sur la mer… Grandiose !… Puis les bateaux ont déferlé, les hommes ont débarqué en nuées, ils ont pris corps jusqu’à ce qu’on reconnaisse leurs voix, distingue leurs invectives, fixe leurs yeux. À peine les yeux engagés qu’on en est déjà au corps à corps dans des boyaux si étroits qu’il faut prendre son tour pour mourir. On se perce, on se sabre. On a vingt ans et soudain on ne les a plus. On ensevelit les héros et les couards sous le même poisseux de poudre, de sang, de cris et de prières.
On prie pour que le général Marmont arrive.
Il sortira d’Alexandrie avec ses hommes pour tailler un couloir dans le flanc turc. Il évacuera les blessés et les hommes trop novices pour mourir. On leur confiera des lettres et des objets de rien pour les aimées. Dans des villes, des villages, des bourgs de France on recevra ces mots qui sentiront encore la poudre, le sang et le sable d’Égypte. On se dit qu’on continuera à vivre plié dans une boîte en fer-blanc ou sous une pile de draps de lin.
Mais Marmont ne viendra pas.
Il est sorti d’Alexandrie avec sa troupe. 1 200 hommes décidés à sauver leurs frères d’armes. Il a parcouru une lieue et demie et s’en est retourné.
Trop de Turcs !
Auguste Frédéric Louis Viesse de Marmont trouve qu’il y a trop de Turcs !
Godart et ses hommes vont bientôt mourir. Ils le savent. Ils sont acculés dans la cour de la redoute. Le dos au mur. Les baïonnettes comme dernier recours. Les Turcs les débordent. Ils sont la multitude, et eux des lambeaux de provinces lointaines… À moi Picard !… À moi, Provence !… On se serre, on s’épaule. On retrouve son patois. On forme un dernier carré autour d’un caisson de munitions qui joue au bel indifférent dans le tumulte et la poussière.
Le caisson de munitions est intact. Il suffirait d’y puiser poudre et cartouches pour s’octroyer un peu d’agonie supplémentaire. Mais il y a soudain, parmi les hommes, un de ces moments suspendus qui précèdent le coup de grâce. Un bref instant, au milieu d’une mêlée à un contre une éternité, ils se regardent, se décident et se donnent rendez-vous.
Ils ont une dernière pensée pour Vinache et ses hommes retranchés à portée, dans le fort. Après eux, ce sera leur tour de mourir. Bonne chance !
Plus de temps à perdre. On ne se concerte pas. Le plus jeune est désigné. Il se signe et fusille à bout portant le caisson de munitions.
La redoute explose. Elle ensevelit Turcs et Français mêlés dans le même mortier.
On est le 14 juillet.
Dans sa longue-vue, Marmont regarde monter le panache de fumée. Un mouchoir blanc qu’on agite dans sa direction. Le grondement de l’explosion court jusque sous les sabots de son cheval, le souffle lui cingle le visage.
Marmont sait que l’Histoire vient de le gifler.
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Le Mac est déçu. Tout ce chemin pour des ruines. La bastide près d’Avignon est ravagée. Saccagée. Portes et fenêtres arrachées, murs crevés, sols défoncés. Il ne reste que ce chant des cigales qui le rendait fou. Le Mac s’en doutait, d’autres que lui sont venus chercher le trésor des Chauffeurs et l’ont peut-être trouvé. Il montre à Edmond et Jonathan un escalier qui descend à la cave.
– C’est là que nous étions cachés.
– Qui ça, Le Mac ?
– Eux !… Moi… On était jeunes. Ivres à force de boire pour se donner du courage. On s’était couvert le visage de farine pour avoir l’air de fantômes. On voulait faire peur à ceux qui habitaient là. Pas seulement les voler, mais surtout les terrifier. Ça faisait partie du butin. C’est idiot, mais on n’est jamais bredouille quand on a fait peur. Les autres me répétaient : « Pas assez blanc ! Ton visage n’est pas assez blanc !… » Je n’y arrivais pas. Ma peau noire finissait toujours par percer. Je trouvais ça ridicule. Humiliant. De la farine ! Sur un Noir… On va te reconnaître !… Ils n’ont pas eu le temps. L’homme, sa femme et la grosse bonne, on les a tués.
– Vous, Le Mac ?
– Moi ou les autres, quelle importance ? Je crois qu’il n’y avait pas d’enfants.
– Viens, Mon Ventre. Je ne veux pas que tu entendes ça, sinon tu ne voudras jamais naître.
Jeanne sort de la bastide et fait des brassées de tout ce qui peut se cueillir. Elle en frotte Mon Ventre à même la peau et le soleil.
– Sens ! C’est aussi ça le monde de dehors.
Dans la bastide, Le Mac ne parvient pas à chasser l’image de ces corps sans vie qu’ils avaient recouverts de farine en riant. On aurait dit des gisants.
– Depuis cette nuit-là, messieurs, je ne bois plus d’alcool et je me blanchis le visage. Peut-être pour mieux ressembler à un fantôme. Je ne sais pas pourquoi je vous raconte cette histoire. Ce doit être le chant des cigales. Ça rend fou, non ? L’idée que des mâles se battent si bruyamment pour des femelles est insupportable. Mais est-ce que l’homme est vraiment si différent de la cigale ?
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Bonaparte et Berthier discutent stratégie. Ils sont penchés sur la table des cartes, autour d’un relevé de la position actuelle des différentes unités. Une flèche au crayon bleu indique le mouvement qu’elles devront opérer pour converger vers un point…
– Ramanyed ! C’est là, Berthier, à quatre lieues d’Aboukir, que nous concentrerons nos forces sous trois jours.
– Trois jours ! Ce sera difficile pour Kléber et Reynier. Leurs divisions sont encore dans le delta du Nil.
– Qu’on leur donne l’ordre de se rapprocher d’Aboukir à marche forcée. Et Murat ? J’aurais grand besoin de lui.
– Il fait mouvement avec son avant-garde.
– Quelle formation ?
– Un corps d’éclaireurs, un bataillon du 13e, la cavalerie, les grenadiers des 18 e e e , 32 et 69 demi-brigades et l’infanterie.
– Lannes et Rampon ?
– Ils ont déjà passé le Nil. La colonne de Menou aussi.
– L’artillerie ?
– Elle est sous la protection de la division de Rampon.
– Desaix ?
– Il est encore en Haute-Égypte.
– Que Desaix évacue, mais contrôle Murad Bey. Il doit l’empêcher de joindre ses troupes à celles de Mustapha Pacha ! Quant à Kléber, qu’il marche sur Rosette. Leur débarquement achevé, les Turcs se porteront sur Alexandrie.
– Menou a reçu ses renforts.
– Les Turcs peuvent aussi faire mouvement sur Rosette. Je tiens absolument à ce qu’on défende le fort Jullien.
Berthier sait que le fort porte le nom de Prosper Jullien, l’aide de camp de Bonaparte massacré l’an passé par des villageois. Il avait 25 ans.
Bonaparte a parfois la défense sentimentale.
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– Je ne suis pas content de vous, Marmont. Je vous avais commandé de raser le village d’Aboukir.
– C’est vrai, mon général. Mais ce sont de bonnes maisons en dur. J’en avais besoin pour loger mes hommes.
– Elles vont surtout servir à loger solidement les Turcs contre nous.
– Le fort leur sera d’un plus grand secours.
– Ne me parlez pas du fort. Vinache l’a rendu aux Turcs dans le plus grand déshonneur, alors que la redoute a été défendue avec une grande vaillance par Godart. Vous deviez répondre à sa demande de renfort, Marmont, et l’aider à retarder l’avancée des Turcs. Avec une journée de plus, je m’assurais du soutien des troupes de Kléber. J’espère pour vous qu’elles ne nous manqueront pas. Vous en porteriez la responsabilité !
– Mon général, je n’avais que 1 200 hommes.
– Eh bien, avec vos 1 200 hommes je serais allé jusqu’à Constantinople.
Marmont baisse la tête. Bonaparte n’a pas le cœur à l’accabler. Il sait le général médiocre, et l’homme malheureux. Marmont est mal marié et Bonaparte y a une part de responsabilité. « Mademoiselle Perrégaux », comme Marmont l’appelle, cette fille de banquier suisse, paraissait à Bonaparte un parti avantageux. Mais Marmont se retrouva au lit avec un coffre-fort sans la clef.
– Mon général, donnez-moi une dernière chance. À la bataille d’Aboukir, je me couvrirai de gloire pour vous !
– Contentez-vous de votre chapeau, Marmont. Vous resterez ici, à Alexandrie. Je ne puis imaginer que vous vous couvriez de gloire là où vous avez couvert de cendre nos braves.
Bonaparte peut pardonner à un cocu, mais pas à un lâche.
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Bonaparte s’adresse aux officiers de son état-major, qui se laissent aller à toute une gamme de murmures pour dire leur sentiment.
– Soldats, voici les positions turques telles qu’elles ont pu être reconnues par nos éclaireurs. La topographie d’ensemble est simple : la presqu’île d’Aboukir est un triangle étroit, d’environ 2 km de base sur 2 500 km de hauteur, orienté nord. À l’est, la côte de la Méditerranée, à l’ouest, la baie d’Aboukir, au sud, le lac Madieh. C’est dans ce triangle que se déroulera la bataille ! La pointe est occupée par le fort, malheureusement rendu intact à l’ennemi. (Murmures de colère.) Au pied du fort, bien au frais sous les palmiers, le camp de tentes de Mustafa Pacha. C’est lui qui dirigera les opérations, secondé par le commodore Sidney Smith. (Murmures de surprise.) Il a planté son camp au bord de la mer, pour se ménager une retraite. Mais vous le ferez prisonnier. Je compte sur vous. (Murmures d’approbation.) Par contre, en ce qui concerne le commodore Sidney Smith, qu’on lui laisse son aise ! Il doit pouvoir s’échapper. Il nous est plus utile libre que captif. (Murmures d’incompréhension.) En avant du fort, ici, c’est le village d’Aboukir que Marmont n’a pas jugé bon de raser. (Murmures indignés.) Les Turcs le remercient. Ils y ont installé 1 200 hommes et 8 pièces de canon qui nous attendent confortablement. En avant du village, la redoute. Là où Godart et ses hommes se sont sacrifiés. (Murmures de respect.) Ce sera le centre de la deuxième ligne de défense des Turcs. Elle est forte et bien établie. À cet endroit, la presqu’île est large de moins de 500 mètres. Les Turcs y ont concentré le gros de leurs forces… 8 000 hommes et une douzaine de canons… (Silence autour de Bonaparte.) La deuxième ligne de défense des Turcs, à elle seule, est d’un effectif largement supérieur à l’ensemble de nos forces. Avant de l’affronter, nous devrons percer leur première ligne. Elle s’étend sur 2 km en travers de la presqu’île, du mont du Cheik à l’est au mont du Port à l’ouest. Chaque position haute est défendue par un millier d’hommes. Le centre est constitué des forces regroupées dans le village. Attention, l’intervalle entre les deux lignes est de 1 km, flanqué en mer par des canonnières. Ce qui signifie qu’il ne suffira pas de percer la première ligne, il faudra l’anéantir. Sinon, nous risquons d’être pris en étau entre leurs lignes, sans possibilité de retrait par la mer. (Murmures d’acquiescement.) Parfaitement, messieurs ! Nous n’aurions su proposer mieux aux Turcs. Résumons : nous allons affronter dans un cul-de-sac environné par la mer un ennemi trois fois supérieur en nombre qui a eu le temps de s’établir sur ses positions et qui bénéficie d’un soutien naval sur tous ses flancs. Notre seule chance est de le surprendre. (Murmures interrogatifs.) En opérant d’une manière inverse à ce que les Turcs attendent de nous. À la bataille des Pyramides, nous avons défait la cavalerie mamelouke grâce à notre carré d’infanterie. Les Turcs se préparent à ce que nous fassions de même. Alors, nous allons retourner le carré ! (Murmures dubitatifs.) Ici, à Aboukir, le carré turc sera balayé… par notre cavalerie !
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– Murat, la cavalerie, c’est vous ! Nous sommes au soir d’une grande bataille. Vos cavaliers auront un rôle décisif. Je compte sur eux pour faire basculer le sort de la bataille. Demain, il faudra charger l’infanterie turque.
Murat ne cille pas. Charger l’infanterie veut dire la mort pour n’importe qui, n’importe où, au gré d’une salve ou au hasard d’un boulet.
– Mon général, j’attends ce moment depuis le jour où nous avons débarqué de France.
– Je sais, Murat, combien vous avez souffert en silence de ne pas pouvoir montrer toute l’étendue de votre talent et de votre bravoure. Les circonstances de la guerre ne s’y prêtaient pas. Ce n’était pas encore l’heure de la cavalerie. Dumas n’a pas compris. Trop impatient. Trop avide. Un enfant gâté ! Je l’ai laissé partir. Sinon, c’est lui qui serait devant moi, ce soir.
– Dumas était un grand soldat, mon général ! Unique au combat. J’ai aimé servir sous ses ordres, mais…
Bonaparte l’interrompt du regard. Il n’aime pas cette fausse humilité. Dumas et Murat étaient deux orgueils incompatibles. Opposés de cœur et d’allure. Murat, accoutré à l’extravagant comme un roi nègre, tandis que Dumas affectait une austérité hautaine et jésuite. L’Histoire a tranché. Dumas n’est plus un sujet de conversation. Son départ fut un regret, mais surtout une inquiétude. Dumas en France pouvait être une menace. La clique des politiciens avait besoin d’une figure. Pourquoi pas lui ? Mais la mer avait été son alliée. La mer, les pirates et peut-être les Anglais. Bonaparte aime y voir la griffe du Commodore, pour le seul plaisir de grandir un adversaire. Dumas prisonnier en Sicile, Bonaparte ne fera rien pour aider à sa libération. Berthier y veille. Dumas l’avait traité de jean-foutre. Cela vaut la prison à perpétuité.
– Demain, Murat, vous vous rangerez sous le commandement du général Destaing, mais vous serez votre propre maître. Attention, cette bataille ne sera pas seulement l’occasion d’établir nos gloires personnelles. Cette bataille va décider du sort du monde.
– Au moins du sort de l’armée, mon général.
– Bien plus, Murat ! Bien plus…
Murat a l’habitude de la grandiloquence de Bonaparte. Cette façon de mettre le monde dans une phrase, comme on enferme un bateau dans une bouteille. Un bouchon, et hop ! on range le rêve sur l’étagère et on passe au suivant. Pourtant, cette fois, Murat y décèle un accent de vérité. Murat ne sait trop quel est son rêve, mais il est impatient d’effacer le souvenir de Dumas dans le cœur de ses hommes.
– Mon général, le monde n’est pas mon domaine. Je vais me cantonner à la presqu’île d’Aboukir et aux positions turques. Et si jamais l’infanterie doit être chargée par de la cavalerie, les Turcs le seront par la mienne.
– Bien ! Très bien… À demain, Murat. Allez prendre un peu de repos.
– Avant la bataille, mon général, je dors toujours comme un enfant.
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Ce 25 juillet au matin, la presqu’île d’Aboukir est prête pour la bataille.
Elle apparaît telle que Bonaparte l’a décrite aux officiers de son état-major. La couleur en plus. Pour rendre la sauvagerie qui se prépare, le peintre, chargé de faire entrer ce jour dans l’Histoire, a opté pour une palette fauve d’ocres, de bruns, terre de Sienne et orangés, avec des pointes de rouge. Il aurait pu se dispenser de ce vert insouciant pour les palmiers et du bleu insupportable de placidité qui a investi le panorama. Difficile d’imaginer qu’ici, des hommes vont mourir !
Quand les soldats français entrent dans le tableau, les janissaires sont solidement en place. Leurs empiècements de couleur jurent dans la composition. Là où les Français ont le bleu soutenu et uniforme, les Turcs crachent des taches bariolées désolantes qui heurtent le bon goût classique.
Une fois la couleur posée, ce qui étonne, c’est la manière lente et ordonnée qu’ont les troupes de prendre position sous les yeux de l’ennemi, comme s’il n’était qu’un motif accessoire dans le tableau. Ce n’est pas encore une affaire d’hommes, mais de chorégraphie. On déploie des figures convenues. Les drapeaux claquent avec nonchalance, le pas est cadencé, le roulement lourd et continu, les sabots sonnent juste. Il y a bien çà et là pour percer la toile des hennissements sans suite, un ordre à la volée, la plainte lugubre d’un dromadaire ou un claquement de fouet, mais chacun sait qu’on n’en est qu’à l’ébauche du jour. Le trait viendra.
Ce qui ne viendra pas sur la toile, c’est la chaleur, c’est l’odeur. Le sable, le sel, les embruns et la poudre s’impatientent. Les hommes aussi.
C’est leur tour.
Ils prennent position.
Destaing et Lanusse forment l’aile gauche côté mer. Murat et Lannes, l’aile droite côté lac. Des canonnières turques rôdent à distance du rivage, prêtes à tenter une prise de revers. Bonaparte installe son poste de commandement près de l’anse de Canopée, de façon à embrasser l’ensemble du terrain d’opérations.
Tout semble en place pour l’affrontement. Ne manque que le silence. Le vrai. Celui qui précède le déchaînement. Le silence qui plane sur les deux camps ne semble pas encore convenir. D’ailleurs, une étrange galopade de plaisance vient le troubler. Un trio d’officiers anglais est sorti des rangs turcs pour entreprendre un canter entre les deux lignes de combattants. Une parade provocatrice. Ils interpellent en face à face des officiers français qui leur répondent avec le même flegme goguenard. D’ici, on ne peut comprendre ce qu’ils se disent. Peut-être parlent-ils du commodore Sidney Smith qui seconde le pacha, là-bas sous sa tente à l’autre bout de la presqu’île. Les Anglais rappellent certainement aux Français la défaite que le Commodore leur a fait subir à Saint-Jean-d’Acre. Les Français s’en amusent.
Les Turcs observent la scène. Ils sont furieux. Que signifient cette fraternisation, ces mimiques, ces sourires complices ? Ils se fâchent, s’énervent, s’agitent. Ces chiens d’Anglais les vendent aux Français ! On les fait mettre en joue, décidé à les abattre au premier signe de ralliement. On les rassure. C’est la manière des Infidèles de faire la guerre. Des prolégomènes courtois. On abaisse les fusils. Les officiers anglais s’en retournent légers vers leurs lignes, au trot de chasse. Ils souhaitent bonne chance aux Français. Sans le moindre accent.
Alors, retombent sur le champ de bataille deux heures de vrai silence.
Soudain il se rompt. C’est le déchaînement.
La canonnade.
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Au premier coup de canon, Joseph Laporte, sous-officier au 1er bataillon de la 69 e demi-brigade d’infanterie de ligne, range ses crayons et son carnet. Pendant l’attente, il a eu le temps de réaliser un croquis assez précis du champ de bataille. D’y indiquer l’emplacement des bâtiments et la position des troupes. Les Français en bleu, blanc, rouge, et les Turcs en rouge et blanc. Il n’est pas certain d’avoir bien localisé la forêt de palmiers en vert. Il verra plus tard. On se met en marche ! La ligne ! On se tient aux épaules. Il avance entre Grand Lucas et Picard. La meilleure place. Pas le temps de gazouiller ensemble. Il faut déjà courir. Les jambes sont bonnes, les brodequins souples. La graisse de cheval, il n’y a que ça de vrai. Premier coup de feu. Le dépucelage. Foiré ! On déchire, on bourre, on tasse, on ajuste. C’est mieux. Un turban a sauté. C’est kermesse. Les balles zonzonnent en essaims. Ils sont combien, en face ? La fumée est partout. Il envie les Dromadaires sur leurs bêtes. On doit bien voir de là-haut. Avance ! On gueule à la charge. Note, mon Joseph ! Note ce que tu vois. Là ! Destaing qui grimpe vers les Turcs. Lanusse en soutien. Lanusse horribilis ! Il en faudra de la gloire pour effacer un tel nom. Ça gronde dans son dos. Lannes asticote les canonnières du lac. Qu’est-ce qu’elles croyaient, celles-là ? Qu’elles allaient nous canarder comme à la foire ? Abruti ! Tu as oublié le lac sur ton croquis. Regarde ça ! C’est Murat ! Il est superbe ! Il enfonce leur centre. Il charge leur artillerie, ma parole ! Quelle allure. T’aurais aimé être cavalier, hein ? Les filles, ça leur plaît, les cavaliers. Gare-toi à droite ! Grand Lucas, reste avec moi ! Où est Picard ? Murat prend les Turcs à revers. Ils sont bouffés, hachés ! Il ne reste de leur cavalerie qu’un cheval blanc démonté au centre du champ de bataille. Immobile. Impassible. La tête haute. Une bête superbe !
Attention ! Lâche ce cheval. Tu as failli en prendre une. Merci, Grand Lucas. Et Lannes ! Il est déjà sur notre aile droite. Combien de nouvelles blessures pour lui, ce soir ? Les Turcs craquent. La première ligne ploie. Ça se débande. Ils se replient. Ils sont fous ! Il faut rester liés, les gars. Rester liés ! Murat va les massacrer. Merde, ma jambe. C’est rien. Bouge. Tu vois bien que c’est rien. Faudra rayer « merde » sur ton carnet. L’étoffe m’échauffe aux cuisses. J’ai chaud. Soif. Qu’est-ce qu’ils font les Turcs ? Ma parole, ils se jettent à la mer ! Les uns sur les autres. Ils n’atteindront jamais les chaloupes anglaises. Mille fois mieux une balle dans le cœur que la noyade. Entraîné au fond par le barda. Ne pense pas à ça. Regarde ! Leurs propres canonnières tirent sur ceux qui se sont jetés à la mer. On les renvoie au combat. Le Coran interdit d’abdiquer devant les Infidèles, il paraît… Attention à toi !… Merci, Grand Lucas. T’es un frère. Où est Picard ? Il reste des Turcs enterrés. On fusille en chœur. Et là ? Encore Lannes ! au pas de course, à la tête de ses hommes ! « avec sa bravoure ordinaire », c’est ce qu’il faudra écrire sur ton carnet. Tu te souviendras ? Il pousse des turbans de partout. Des renforts sortent de la deuxième ligne turque. Une multitude. Murat les cueille encore verts, les disperse, les sabre. Un vrai poulailler. Il passe le village d’Aboukir à la fourche. Ça ne chôme pas. On crève du tissu, de la tripe. Hourra ! Trois fois hourra. Les Turcs ont le cul en l’air. La baïonnette dans les reins. Plus de repli. Que la mer ! Encore la mer. De l’écume. Les malheureux ! Ils n’ont rien compris. Les flots ne savent plus qui engloutir tant il s’en présente. C’est le grand baptême, la noyade des petits chats. Les Dromadaires tirent ce qui surnage comme à la chasse au canard.
La mer est rouge.
La première ligne est brisée.
Sans même en convenir, les deux camps s’accordent un semblant de pause. Le temps de faire monter les troupes de réserve. De la chair fraîche.
Joseph Laporte sort son carnet et ses crayons. Grand Lucas souffle et crache de la terre… Qu’est-ce que tu fais ? Tu dessines le cheval qui ressemble à un fantôme ? Grand Lucas a raison, c’est un cheval fantôme. Joseph aimerait savoir le dessiner. Mais comment rendre l’impression que cette bête trône sur le champ de bataille, lumineuse. Personne n’ose lui prendre la bride ni même l’approcher. On dirait que les Turcs attendent de lui qu’il leur montre le chemin. Comment dessiner ça ? Joseph referme son carnet. Il va plutôt s’occuper de soigner son mollet entaillé.
Le cheval blanc démonté s’est posté à l’avant de la deuxième ligne des Turcs, la tête haute, le regard tourné vers le camp des Français. Il les défie.
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Roustam observe le cheval. Il est harnaché à la manière mamelouke et ressemble à un général sans armée qui commande à une troupe fantôme. Belle bête ! Roustam est inquiet. Ce cheval dit toute la fierté des Turcs. Leur résistance. Roustam n’aime pas les Turcs, mais il reconnaît leur courage au combat. Malgré les apparences, les choses tournent mal pour Bonaparte. La première ligne des Turcs n’était qu’un leurre. Une nasse pour les Français. La deuxième ligne résiste plus farouchement que prévu. Roustam écoute les commentaires autour de lui… Destaing plie… Murat bute… Lannes piétine… Les pertes sont lourdes chez les soldats et les officiers. La redoute turque trône sur le mont du Vizir. Insolente. Elle reste imprenable. Sa canonnade est sans relâche… Il faut trouver l’ouverture… Le temps est turc, le nombre aussi. Face à eux, la vaillance des soldats français est sans défaut. Ils ne rompent pas. Mais pour combien de temps encore ?
Le cheval fantôme émerge au milieu du tumulte et de la fumée. Il va se faire tuer ! Pourtant, Roustam n’est pas inquiet pour lui. Cette bête semble douée d’un instinct supérieur qui le fait se porter sur le terrain le plus favorable. Celui sur lequel les Français aimeraient entraîner les Turcs. Roustam lui parle. Il le conseille.
– Pourquoi vas-tu t’aventurer du côté de la mer ? Cette fois, tu te trompes. Il n’y a aucun avantage à prendre sur cette plage.
– Quelle plage, Roustam ?
Roustam montre le cheval fantôme à Bonaparte.
– C’est étrange, cette bête est toujours à la bonne place. Sauf cette fois, sur la plage.
Bonaparte observe l’animal dans sa longue-vue.
Le cheval lève la tête dans sa direction et le fixe.
L’œil d’artilleur de Bonaparte s’éclaire.
La plage est au pied de la falaise du mont du Puits. Elle forme une avancée nette et conséquente. Une sorte de cap. Exactement comme le fort de l’Aiguillette à la prise de Toulon ! Bonaparte se souvient. Bonaparte comprend. S’il parvient à disposer une batterie sur cette plage, elle prendra à revers toute l’aile gauche des Turcs. Bonaparte lève son chapeau, salue le cheval blanc et lance ses ordres.
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Joseph Laporte vomit sa bile dans le sable. Les Turcs sont des barbares ! Ils brandissent dans leur direction les têtes décapitées de leurs camarades avec des cris de hyène et des fanfaronnades lubriques. Où est Picard ? Parmi les décapités, Joseph a reconnu la fossette au menton de La Vigogne. Un de chez lui. Il tenait, lui aussi, son journal de campagne. Laporte lui enviait sa drôlerie et son coup de crayon. Surtout pour les chevaux. Qu’est-ce qu’il va devenir son journal ? Et celui des autres camarades ? On meurt deux fois quand on se raconte. Pas toi, Joseph Laporte. Pas toi. Il faut que tu écrives ce que tu as vu, pour toi, pour eux, sinon tu en feras des cauchemars même après ta mort.
« Suite à un nouvel assaut désespéré contre la redoute, le 18e de ligne avait dû se replier en désordre, sous le feu ennemi. Il laissait sur le terrain nombre de nos camarades tués ou blessés. 50 au moins. Alors, les Turcs sont sortis en horde et ont tranché les têtes, sans se soucier qu’elles soient mortes ou vives. Le pacha avait la coutume de promettre, pour chaque trophée, une aigrette d’argent. Somme considérable. Alors, les détrousseurs se chargèrent comme des voleurs de pastèques. Ils croulaient sous les têtes ensanglantées, se battaient et se dépouillaient entre eux, causant un grand désordre dans leurs rangs.
» Le spectacle fut si horrible et scandaleux que le 69e se leva comme un seul homme et se précipita sur l’ennemi pour venger l’honneur de nos pauvres camarades. Nous étions gorgés de fureur, insensibles au feu et au sabre. Mais la colère la plus terrible fut celle de Murat. Telle une Apocalypse, il lança ses 600 cavaliers contre cette infamie.
» Et le sort de la bataille tourna. »
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