La Nuit de Lampedusa
Chapitre 4
– Messieurs, nous partons en Égypte !
– Qu’est-ce que vous voulez dire, Le Mac ?
– Vous et moi, bientôt, nous serons sur la terrasse du palais de Bonaparte et nous contemplerons la ville du Caire à la place de ces deux petits personnages sur la maquette.
Edmond et Jonathan auraient voulu rire. Un rire terrible qui aurait soufflé la bibliothèque du Mac et fait dégringoler tous les livres des murs. Le Mac aurait été enseveli sous une coulée d’in-quarto, étouffé par une édition originale du Voyage en Syrie et en Égypte de Volney, et aurait poussé son dernier soupir en une langue rare. L’araméen, par exemple. Mais Le Mac ne plaisantait pas. Edmond et Jonathan non plus.
– Attendez, messieurs ! Avant de me passer votre sabre à travers le corps, regardez ceci !
Le Mac claque des doigts. Deux bibliothécaires araignées font descendre une carte dont l’emprise va de Paris au Caire et sur laquelle courent deux tracés : l’un, en noir, descend jusqu’au sud de l’Italie, et l’autre, en bleu, franchit la Méditerranée, débarque à Alexandrie et poursuit son chemin jusqu’au Caire. Pour Edmond et Jonathan, le plus intriguant sur cette carte, c’est le nom de « Dumas ». Il est écrit en travers de la Sicile, comme si Le Mac venait de rebaptiser l’île du nom du général.
– C’est ici, messieurs, à Messine, qu’est retenu prisonnier le général Alexandre Dumas, que vous devez aller libérer pour tenir la promesse de Saint-George.
– Inutile de nous le rappeler, Le Mac. Nous savons ce que nous avons à faire.
– Deux mille cent cinquante-quatre kilomètres, messieurs. Très précisément. Le tout à dos de cheval à travers une France insécure et une Italie en guerre. C’est le tracé noir. Le vôtre.
– Il nous convient parfaitement.
– Soit, messieurs, mais considérez le deuxième tracé, l’itinéraire bleu. Il va de Paris à Toulon et de Toulon à Alexandrie. La première partie en berline hollandaise à six chevaux, la seconde à bord d’un brick marchand de 300 tonneaux, gréé pour la course et d’un confort de boudoir. C’est le mien. Vous avez certainement remarqué, messieurs, que les deux tracés se rencontrent ici… à Lampedusa ! Alors, messieurs, que pensez-vous de ma proposition ? Vous m’accompagnez de votre protection jusqu’à Lampedusa, et je finance votre expédition en Sicile pour sauver Dumas. Regardez la carte, c’est juste en face. Il suffira d’un peu d’argent et de bravoure pour libérer le général Dumas et tenir la promesse de Saint-George. L’argent, c’est moi, la bravoure… c’est vous !
***
– Je te croyais plus courageux, Hippolyte. Tu peux bien me rendre ce petit service.
– Un petit service, Joséphine, comme tu y vas !
– Tu es un militaire, que diable ! Tu es rompu à ce genre de besognes.
– Je ne suis plus militaire…
– Tu ergotes, Hippolyte. Tu t’esquives. Je suis déçue. Tu ne veux donc pas me faire plaisir ?
– Si, Joséphine, et je suis prêt à t’en donner la preuve sur l’heure.
– Alors, qu’attends-tu ?
– Pas de cette manière, Joséphine. Pas de cette manière.
– Voilà bien l’égoïsme des hommes. Ils consentent à nous donner du plaisir, mais à leur main.
– Joséphine, reviens à la raison ! Tu me demandes de tuer une femme…
– Pas une femme, une vierge !
– Mais comment ?
– Hippolyte, tu supprimes cette fille comme tu veux. Je ne vais pas t’apprendre ton métier. Est-ce que je te demande comment me poudrer ? Et refroque-toi, je te prie. On te croirait échappé d’un placard.
– Nous sommes d’accord, Joséphine, je peux concéder la besogne à des amis sûrs ?
– Fais comme il te plaira, Hippolyte. Ce n’est plus mon affaire.
– Parfait. Maintenant, tu peux me dire de qui il s’agit ?
– De la gueuse !
– Celle qui était avec les deux nègres arrogants ?
– Exactement. Elle s’appelle Jeanne. J’ai entendu son prénom quand elle parlait avec Mlle Lenormand.
– Cela change tout, Joséphine.
– Pourquoi, parce que tu t’es senti humilié devant elle ?
Va pour l’humiliation comme motif. Hippolyte ne se voit pas confier à Joséphine qu’il compte bien se servir sur Jeanne avant de l’éliminer. Cette idée l’excite déjà. Il va en faire profiter Joséphine. Il a bien fait de ne pas se refroquer.
***
« Il faut fuir !… » Jeanne a tout de suite compris le commandement de Mlle Lenormand. Depuis que Mon Ventre lui a parlé, ce matin, au cimetière, elle sait qu’il lui faudra fuir le regard de Marmotte. Jamais elle ne pourra l’affronter. Jamais elle ne pourra lui avouer qu’elle attend un enfant. Un enfant du chevalier de Saint-George. Il ne comprendrait pas, le ressentirait comme une trahison, même s’ils ne se sont jamais rien juré tous les deux. C’est pire. Aux yeux de tous, Jeanne et Marmotte sont liés par bien plus qu’un serment. Une évidence assassine… Ils sont faits l’un pour l’autre… La formule avait plié leur avenir en forme de trousseau, déjà rangé au fond d’un tiroir. Parfois, la nuit, Jeanne entendait grincer la porte d’une immense armoire d’où s’échappait une odeur fanée d’entre les draps. Elle se réveillait en sursaut et ne se rendormait qu’après avoir vérifié qu’il n’y avait personne auprès d’elle dans son lit. Il suffit parfois d’un parfum de lavande pour savoir de quel amour on ne veut pas.
***
– Dans combien de temps, mon général, partirez-vous pour la France ?
– Le temps d’une victoire, Monge.
– Que voulez-vous dire ?
– Je ne peux rester sur cet échec devant Saint-Jean-d’Acre et il me faut un succès retentissant en Égypte avant de revenir à Paris.
– Cela paraît hasardeux, mon général. Nos adversaires semblent moins preneurs de batailles que d’escarmouches.
– Je sais, Monge. Je dois espérer leur attaque ou la provoquer. J’ai confiance en l’impétuosité des Turcs et la fourberie des Anglais. Après m’avoir obligé à céder au siège de Saint-Jean-d’Acre, le Commodore voudra les aider à me donner le coup de grâce.
– Le commodore Sidney Smith ? On dit que cet homme a du panache.
– J’en ai fait les frais. Côté panache et bravoure, je le mets au-dessus de Nelson, même si l’amiral le maintient dans son ombre. C’est pourquoi lui aussi a besoin d’une victoire au côté des Turcs. Sur terre, il n’a aucune chance. L’offensive viendra donc de la mer et le Commodore la mènera. Il serait bon qu’il se hâte. Je ne pourrai pas attendre au-delà de deux mois.
– Deux mois ! C’est long pour un soldat, mais trop court pour un savant.
– Vos travaux auront les moyens de continuer après mon départ, je vous en donne l’assurance, Monge.
– Si vous partez, mon général, je ne souhaite pas rester.
– N’y a-t-il pas une victoire, Monge, que vous souhaiteriez remporter avant de quitter ce pays ?
– Il y en a bien une, mais elle est humainement impossible à réaliser.
– De quoi s’agit-il ?
– Déchiffrer les hiéroglyphes.
***
– Il y a quelque chose que nous ne comprenons pas, Le Mac.
– Je vous écoute, messieurs.
– Lampedusa ! Pourquoi Lampedusa ? Ce n’est ni la Sicile, notre destination, ni l’Égypte, la vôtre, alors, pourquoi cette île ?
– La carte répond pour moi, messieurs. L’île de Lampedusa est à égale distance de l’Europe et de l’Afrique. Elle est le passage obligé de ceux qui empruntent la route de l’Égypte, dans un sens comme dans l’autre. Lampedusa relie et rapproche deux continents, deux cultures !
– Le Mac, par pitié, pas avec nous.
– Excusez-moi, messieurs, l’habitude.
– Alors, derrière cette envolée lyrique, que se cache-t-il ?
– Les affaires ! Comme toujours, de vulgaires affaires, mais les miennes. Lampedusa m’évite d’aller jusqu’en Égypte. Je préfère rêver du Caire, ici, à Haarlem. À Lampedusa, je peux surveiller mes convois, recueillir des informations, en échanger. Mais avant tout, Lampedusa est le lieu idéal pour un rendez-vous.
– Quel rendez-vous ?
– Messieurs, je ne peux vous en dire plus avant que nous ne nous soyons mis d’accord.
– D’accord sur quoi ?
– Vous m’accompagnez à Lampedusa et je brûle vos dettes.
– Pas seulement, Le Mac, vous abandonnez la totalité de vos créances sur Saint-George et vous n’exercez aucune entrave sur l’activité de Jeanne et Marmotte à l’Académie de musique.
– Je les avais oubliés, ces deux-là. L’oubli est ma seconde nature, et je n’en ai pas de première.
– Lâchez votre fiche « Formules toutes faites ».
– Impossible, sinon je me sens nu. D’ailleurs, ce n’est pas une formule, car j’ai l’impression de m’être totalement dépouillé en promettant tout cela. J’aurais pu tout prendre sans rien donner. Qu’auriez-vous pu faire ?
– Vous égorger, Le Mac. Tout simplement. Qu’auriez-vous pu faire ?
– Ainsi considéré, le marché est plus équitable.
– Pas tout à fait. Notre accord ne portait que jusqu’à Messine. Que nous offrez-vous pour le supplément jusqu’à Lampedusa ?
– La vie, messieurs. La vie de vos proches.
Le Mac a sur le visage cette immobilité constipée du gros homme qui jouit de la peur qu’il croit inspirer. Il aimerait relâcher sa tripaille d’une humeur abondante et putride qui suffoquerait le monde et lui donnerait une idée de combien il est pourri à l’intérieur. Mais, soudain, il a le visage fripé du petit homme qui a la pointe de deux sabres contre sa gorge. Les hommes du Mac n’ont pas été assez rapides pour l’empêcher. Tout un fatras d’armes se trouvent pointées sur Edmond et Jonathan.
– Messieurs, je dois admettre que nous en sommes au commerce équitable de la terreur et qu’à l’évidence, j’ai épuisé les ressources de la persuasion.
– À l’évidence.
– Il ne nous reste plus qu’à nous en remettre à un élément neutre, auquel vous ferez plus confiance qu’à moi.
– Lequel ?
– Le Hasard.
Edmond et Jonathan se disent que pour Le Mac, le Hasard n’est que le surnom de la duperie. Mais ils entendent la parole d’Anderçon : « Poussez-le au trop loin… » Une formule pour dire qu’ils vont le mener à la faute. Le Mac sort une pièce de la poche de son gilet. C’est le sou d’argent que le muscadin à bottes de serpent a lancé à sa femme, alors qu’ils paraissaient au monde, en gloire et majesté.
– Face, vous partez avec moi. Pile, vous restez.
– Sans dommages ?
– Sans dommages, messieurs.
Le Mac lance la pièce de monnaie en l’air vers le dôme de la bibliothèque. Elle tournoie dans la lueur bleue du bassin en carreaux de verre. Le crocodile sacré ouvre un œil. Il n’a jamais compris ce goût du jeu chez les hommes. Sûrement le manque de mâchoires.
La pièce croise le regard de la bestiole. Elle reste suspendue en l’air, un brin dépitée que seul un monstre marin s’intéresse un peu à elle. En attendant, le sou d’argent contemple le monde de haut.
***
D’en haut, on voit tout Haarlem.
Cette petite tache blanche dans la 125e, c’est Jeanne. Elle a quitté le palais du Mac dont le jardin oriental occupe tout un bloc. Au centre, la tache bleue lumineuse du bassin au crocodile distrait l’œil. On en perdrait de vue Jeanne et le rectangle sombre de ce fiacre qui semble l’attendre un peu plus loin. Jeanne court en direction du cimetière africain. Son plan de théâtre à l’italienne est encore plus net vu d’ici. Sur la scène, on distingue deux hommes. Ils se font face de part et d’autre d’une tombe, à l’endroit du trou du souffleur. Chacun en veut à la vie de l’autre.
S’il pouvait les contempler à la lueur de ce qui reste de lune, le sou d’argent ne saurait sur lequel parier. Nous non plus.
– Ainsi, monsieur, vous êtes le fils du Commandeur et vous êtes là pour me tuer.
– Je le crains.
L’Enfant Léopard détaille l’homme venu l’assassiner. Il est d’allure gracile, bien pourvu en allonge de jambes et de bras, le port de tête franc, le cheveu blond féminin, le poignet souple et disponible du bretteur aguerri. L’homme porte une épée au côté.
– Je suppose, monsieur, qu’il serait sans effet que je me risque à vous dissuader de me tuer.
– Vous craignez tant pour votre vie ?
– Non, je m’inquiète pour la vôtre.
– Monsieur l’Enfant Léopard, puisque c’est ainsi que le mythe vous nomme, cette lune donne de son mieux, mais nous allons manquer de clarté pour assurer notre affaire. Transportons-nous vers un endroit mieux intentionné.
– Monsieur le fils du Commandeur, puisque c’est ainsi que la réalité vous connaît, il ne me paraît pas opportun de nous éloigner de la tombe du chevalier de Saint-George. Elle nous a réunis, il lui revient de nous séparer.
– Soit. Pour ma part je n’y vois que du profit. D’un coup, le fils couché mort sur la tombe de son père et le mien vengé doublement. Il n’en restera pas moins une question pendante : êtes-vous vraiment le fils de la reine ?
– Allons quérir quelques porteurs de torches pour notre scène. Mais je doute qu’ils vous éclairent sur ce point.
***
Le sou d’argent lancé par Le Mac sait déjà de quel côté il va retomber, mais il reste perché dans l’air pour entretenir un semblant de suspense. Quand les regards levés vers lui sont assez ardents, le sou se laisse choir d’un coup avec cette sensation grisante qu’il va faire un malheureux. Le Mac tend la main vers la pièce de monnaie. Jonathan l’intercepte au vol. Le Mac grimace. Jonathan retourne la pièce sur le dos de sa main.
– Face !
– Vous partez, messieurs !… Ma pièce, je vous prie… Merci !… J’espère que vous serez des hommes de parole.
– Ce qui est dit est dit.
– Avant, j’ai une dernière chose à vous montrer.
– Le Mac, n’abusez pas de votre bonne fortune.
– Je vous assure, c’est la chose la plus importante que j’aie à vous montrer. Après, vous pourrez retourner à l’air libre. Tout le monde n’a pas cette chance.
Le Mac montre l’œil bleu du dôme de la bibliothèque. Son doigt pointé déclenche un orage rouge sang dans le bassin du crocodile sacré. L’eau est brassée de formidables convulsions, sèches et brèves. Quand l’orage s’apaise, Edmond et Jonathan distinguent la masse sombre de la bestiole. Dans sa gueule, une botte en serpent et les restes déchiquetés du muscadin qui flottent entre deux eaux. La tête décapitée tombe au fond du bassin. Le visage écrasé contre les pavés de verre a gardé les yeux grands ouverts. Il semble émerveillé par la bibliothèque. Que de livres il lui restait à lire !
– C’est ce que vous nous réserviez, Le Mac, si le Hasard ne vous avait pas aidé.
– Je n’étais pas inquiet, j’ai le Hasard à ma main.
Le Mac range le sou d’argent dans la poche de son gilet. Il sourit. Ce muscadin n’était pas seulement insolent et mal accoutré, c’était un tricheur. Sa pièce est « face » des deux côtés.
– Par ici, messieurs.
***
– Je ne comprends pas, Monge, comment les hiéroglyphes peuvent résister à la plus grande armada de savants jamais déployée dans l’Histoire.
– Je ne saurais vous répondre, mon général.
– Monge, vous le savez, si je n’avais été soldat, j’aurais été savant.
– Je le crois, mon général. D’ailleurs, nous avons failli nous retrouver tous les deux sur L’Astrolabe, le bateau de ce malheureux La Pérouse.
– C’est vrai, Monge, j’étais volontaire pour cette mission d’exploration autour du monde. Vous rendez-vous compte ? Si on m’avait choisi parmi les élèves de l’École militaire, j’aurais péri avec tout le reste de l’expédition. Savez-vous pourquoi je n’ai pas été retenu ? À cause de mes fautes d’orthographe !
– Bonaparte sauvé par ses fautes ! Et moi par mon mal de mer. On a dû me débarquer aux Canaries.
– Le sort est un grand architecte aux desseins mystérieux, Monge. Il a décidé de sauver le plus grand des savants, et un petit général…
– Membre de l’Institut !
– C’est même le premier titre que je fais valoir, avant celui de général. Soldat, j’aspire au destin d’Alexandre, savant, je n’aurais eu de cesse d’être Galilée ou Newton. Savant en Égypte, j’aurais déchiffré les hiéroglyphes !
Bonaparte plonge son regard au loin dans la nuit du Caire. Sur cette terrasse, il est à la proue d’un empire. Si la Fortune n’avait été une garce, il aurait pu devenir le déchiffreur de l’Égypte, l’empereur de l’Orient.
– Étrange, Monge, comme parfois on bute sur ce qui paraît le plus évident.
– Disons, mon général, que les hiéroglyphes sont à nos savants ce que Saint-Jean-d’Acre fut à nos soldats.
– Je vais vous faire une confidence qui certainement vous surprendra, Monge. Ces hiéroglyphes ne sont pas mon plus grand regret. Ce n’est pas, non plus, mon échec devant Saint-Jean-d’Acre, ni même la destruction de notre flotte à Aboukir. Mon plus grand regret sera le canal des Pharaons.
– Le canal des Pharaons !
– Oui, Monge. Vous souvenez-vous quand nous sommes allés dans la région de Suez pour en retrouver le tracé ?
– Comment l’oublier ! À cause de la montée soudaine du Nil, vous avez failli périr noyé et Caffarelli a perdu sa jambe de bois. Comme d’habitude.
– Nous y avons perdu bien plus. L’étude des frères Le Père que j’avais commandée a démontré que pour quelques mètres de dénivelé entre la mer Méditerranée et la mer Rouge, un nouveau canal était irréalisable. Imaginez, sinon. Le percement de cet isthme aurait permis d’atteindre l’Inde sans contourner l’Afrique. La supériorité navale anglaise aurait été anéantie. C’est la carte du monde qui en aurait été bouleversée. Pour quelques mètres, Monge. Quelques mètres !
Monge se tait. Il connaît les travaux des frères Le Père. Il y aurait à redire en matière de sérieux scientifique, mais il est inutile d’épiloguer. Bonaparte s’en va pour la France, et il semble avoir besoin d’emporter avec lui des regrets à la mesure de ses rêves.
***
– Messieurs, c’est ici que réside le cœur du mystère de notre voyage.
Le Mac a conduit Edmond et Jonathan à travers un dédale de souterrains jusqu’à une caverne couverte d’inscriptions en différentes langues.
– Il y en a deux cent cinquante-quatre ! Lui là-bas les parle toutes…
Lui là-bas est un homme ou à peu près. Ce qu’on remarque en tout premier lieu, ce sont ses dents. Il en laisse aller hors de sa bouche, presque autant que de langues parlées. Des dents tellement en avance sur le reste de la physionomie qu’on en craint l’échappée prochaine.
Lui là-bas est enchâssé comme une sainte relique dans une chaire d’église grandiloquente de tournure gothique.
– Inutile de l’interroger, messieurs, il est muet. Il parle deux cent cinquante-quatre langues, mais j’ai fait couper la sienne. Elle est trop précieuse.
Edmond et Jonathan n’ont même pas le temps de s’insurger.
– Voici la chose, messieurs !
Le Mac montre fièrement, près de la chaire, un bloc de pierre noire informe d’environ trois pieds de haut. Il est ébréché. Ses faces lisses sont gravées d’inscriptions semblables à celles des murs de la caverne.
– Messieurs, je vous présente la pierre qui va révolutionner le monde !
Le Mac laisse un temps pour la surprise, l’étonnement, l’incrédulité, l’émerveillement, la sidération. Rien ne vient.
– J’ai appelé ce trésor la pierre de Rachïd, du nom du village où elle a été découverte en Égypte. Elle est gravée d’un même texte, dans deux langues, l’égyptien ancien et le grec ancien, et trois systèmes d’écriture, grec, démotique et… hiéroglyphes ! Vous comprenez l’importance de cette pierre ? Grâce à elle on va pouvoir déchiffrer les hiéroglyphes et accéder aux mystères de l’histoire et de la culture égyptiennes. Une découverte exceptionnelle qui sera définitivement attachée à mon nom. Cette pierre deviendra le symbole de l’élément manquant qui permet d’expliquer le tout. Les gens diront : « Le Mac, c’est la pierre de Rachïd de l’histoire de l’Égypte ! » Vous vous demandez : quel rapport entre Lampedusa et cette pierre ?
Edmond et Jonathan ne se demandent rien. Ils se contentent de ne pas comprendre.
– Cette pierre n’est qu’une copie. La vraie pierre est encore en Égypte. Elle a été découverte il y a quelques semaines par un capitaine qui en a tout de suite compris l’importance. C’est un de ces militaires qui correspondent avec les savants de l’expédition, pour leur signaler une découverte intéressante. Il se trouve que certains sont aussi mes informateurs et me préviennent avant les autorités. Après, ce n’est qu’une question d’argent. Disons que pour une somme raisonnable, j’ai pu faire retarder l’annonce officielle de la découverte de cette pierre. Vous vous demandez pourquoi ?
Non.
– Pour permettre à Lui là-bas de la déchiffrer. Mais il bute, il n’y parvient pas. Il lui faut encore un peu de temps. Alors, j’ai fait faire une copie de la pierre pour la faire porter en Égypte. Je vous vois vous consumer d’interrogations. Quel intérêt d’expédier une copie de la pierre là-bas ? C’est incompréhensible, vous dites-vous !
Non plus.
– Sauf, messieurs, que si la copie n’est pas exactement fidèle à l’original c’est la copie qu’on découvrira et non l’original. Ainsi, la pierre devient indéchiffrable pour tous les savants, sauf… pour Lui là-bas. Ingénieux, non ?
– Plutôt malhonnête et machiavélique.
– Ne me flattez pas. On n’entre pas dans l’Histoire en gants blancs. L’importance de cette pierre justifie ces petits accrocs à la morale. Ne me faites pas regretter ma franchise. Je voulais que vous compreniez pourquoi j’ai besoin de vous pour veiller au bon acheminement de la pierre vers Rosette.
– Qu’est-ce que c’est, « Rosette » ?
– L’autre dénomination de Rachïd, la ville où elle a été découverte.
– Vous devriez plutôt utiliser ce nom-là.
– Effectivement, messieurs, « pierre de Rosette », ça sonne mieux.
***
Jeanne arrive devant l’entrée du cimetière africain de Haarlem. Elle vient retrouver l’Enfant Léopard comme elle le lui avait promis après l’enterrement. Elle est inquiète. Une carte retournée par Mlle Lenormand devant elle, une seule, a suffi à l’alarmer. La carte n o 13, un valet de pique aux cheveux blonds, une plume rouge au chapeau, comme le fils du Commandeur.
Jeanne s’était précipitée, mais en sortant de chez Le Mac, elle a été happée par Marie-Louise, la femme du général Dumas. Elle l’attendait dans une voiture. Marie-Louise n’avait pas voulu paraître au cimetière, encore moins à la réception du Mac. Elle se méfie de lui. Elle pense qu’il fait partie de cette conjuration informe, dévouée à Bonaparte, qui entrave la libération de son mari. Jeanne admire la fougue amoureuse de Marie-Louise. Son énergie infatigable. Aurait-elle la force, comme elle, de courir les cabinets, les ministères, les salons, pour essuyer de fausses promesses hypocrites ? Marie-Louise lui a confié une lettre à faire remettre à son mari par Edmond et Jonathan. Il faut absolument que Le Mac en ignore l’existence. Le Mac veut du mal à son mari. Marie-Louise le sent. C’est promis. Jeanne gardera le secret. Elle a quitté Marie-Louise souriante et déterminée. « J’ai un rendez-vous demain au cabinet de Bernadotte, le ministre de la Guerre. Peut-être une bonne nouvelle… »
Jeanne sent la lettre battre contre sa poitrine quand elle entre dans le cimetière africain. Elle aperçoit une lumière insolite du côté de la tombe du chevalier de Saint-George. Elle se précipite. Des voix. Trop tard. Les deux hommes s’affrontent déjà, l’arme à la main.
La première peur passée, Jeanne se laisse gagner par la beauté et l’âpreté du duel. Elle retrouve avec bonheur la noblesse d’attitude de l’Enfant Léopard. Face à lui, le fils du Commandeur ne manque pas de finesse de lame, même si son maintien de corps reste à parfaire.
Des lueurs de feux follets virevoltent autour d’eux. Les isolent de la nuit dans un halo mouvant de lumière. Les quatre porteurs de torches ressemblent à des cracheurs de feu. Ils sont là quand la flamme est déjà ailleurs. Les voilà bien en peine d’éclairer le duel des armes, tant la chorégraphie des échanges est imprévisible et sophistiquée. Il y a un maître de ballet, dans l’entreprise, et un maître de musique, aussi, tant le cliquetis des lames, le tintement des coquilles, les râles et frappés de bottes jouent leurs parties en harmonie.
Jeanne va s’asseoir aux côtés de Saint-George. Elle sort de sa besace de cuir le masque mortuaire du Chevalier et le tourne vers les duellistes.
– Regardez, Chevalier, ces ombres et ces lumières qui jouent sur leurs visages. On croirait deux enfants léopards.
***
Le duel ne connaîtra pas d’issue. Jeanne en est certaine. L’Enfant Léopard est le meilleur qui soit, l’arme à la main, mais le fils du Commandeur est doué d’un art du mimétisme tel qu’il fait de son adversaire un double. Si bien qu’on ne sait plus qui est l’original ou la copie, la chose ou son reflet. Jeanne doit intervenir. Elle a vu deux ombres se glisser derrière une chapelle. La nuit est propice aux mauvais coups.
– Messieurs, avez-vous le projet d’inventer le duel infini ?
– Jeanne, je crains que le talent de ce jeune homme ne soit têtu.
– Le vôtre me semble également obstiné, monsieur.
– C’est que vous affûtez chez moi une envie de vivre qui était arrivée ici fort émoussée.
– Cela ne m’est pas apparu, monsieur.
– C’est qu’elle en vient à être confondue avec l’agitation qu’on porte au-dehors.
– Cela est fort juste, monsieur. Je me trouve à votre égard dans un sentiment apaisé auquel l’agitation de mon épée ne rend pas justice.
– De même pour l’arme que j’ai en main. Elle semble mener contre votre personne une querelle strictement personnelle.
– Messieurs, parvenus à ce constat, je vous propose une solution pour en terminer dans l’honneur. Saint-George a causé ce duel, Saint-George doit y mettre fin.
– Et comment cela, Jeanne ?
– C’est impossible.
– Regardez, messieurs.
Jeanne prend une poignée de la terre qui recouvre la tombe du Chevalier. La paume lui brûle.
– Je vais retourner la main. Quand elle sera vide, vous cesserez de vous battre. C’en sera fini de votre duel. À jamais.
Les deux hommes acceptent sa proposition. Les porteurs de torches plus encore. Harassés, épuisés, ils étaient sur le point d’être mouchés.
Jeanne retourne la main. La terre s’écoule. Les hommes se battent. La nuit écoute et la lune travaille ses ombres.
– Monsieur l’Enfant Léopard, il ne nous reste plus que quelques grains de terre. Puis-je porter sur vous une botte imparable ?
– Je vous en prie. J’aime l’imparable.
Et la botte fut imparable. Dans ce qui reste de lueur à la nuit, la lame du fils du Commandeur s’enfonce dans le cœur de l’Enfant Léopard, tandis que le dernier grain de terre s’évanouit.
***
Quand il a quitté Monge, Bonaparte a eu envie de retrouver Bellilotte et d’être épuisé par son Petit Hussard. Bonaparte aime utiliser ces deux noms, ils lui donnent l’impression de changer de maîtresse à moindre effort. Il a même remarqué que le Petit Hussard est plus autoritaire et brusque, alors que Bellilotte reste blonde et bleue en toute situation. Les femmes sont un mystère bien plus indéchiffrable que les hiéroglyphes de Monge.
Devant cette évidence, Bonaparte décide finalement de dormir seul. Il demande à Eugène de raccompagner Bellilotte chez elle. Il a accepté de bonne grâce. Voilà un fils comme il en voudrait pour porter son nom. Cela le conforte dans l’idée que le ventre des femmes ne leur appartient pas. C’est un bien commun. La preuve : d’un mauvais ventre comme celui de Joséphine peut venir un bon garçon tel qu’Eugène. Bonaparte veut un enfant d’un autre ventre. Celui de Bellilotte plutôt que celui du Petit Hussard. Des enfants blonds comme elle. Le blond sied aux souverains. Il donne l’impression qu’on est couronné de toute éternité.
Avant de rêver de sceptre à son retour, il faudrait se tailler ici une action d’éclat qui lui signerait un bon de sortie honorable. Comment exciter les Turcs et ménager les Anglais ? Peut-être leur échanger son départ d’Égypte contre une victoire sans conséquence sur leurs intérêts. Il faudra qu’il envoie un émissaire sonder le foie et les reins de William Sidney Smith. Plutôt les reins. Le Commodore a un foie spongieux d’Écossais. Bonaparte doit admettre qu’il apprécie ce genre d’adversaires. De ceux par lesquels il est glorieux d’être battu. Surtout quand on gagne.
***
Edmond et Jonathan sortent du temple d’Osiris avec Le Mac, aussitôt assailli par une volée de solliciteurs.
– N’oubliez pas, messieurs, nous partons aux premières heures du jour.
– Quand, exactement ?
– Sous peu…
Edmond et Jonathan se retrouvent plantés dans le jardin oriental, encore ahuris et incrédules : ils partent pour Lampedusa avec Le Mac ! Ils auraient eu besoin d’un peu de calme et de ratafia pour réfléchir, mais le barouf a pris le pouvoir dans le jardin. Sœur Gling-Gling vocifère en arpentant la scène aménagée face au bassin du crocodile sacré où macèrent encore les restes du muscadin. Elle est accompagnée d’un orchestre fortement cuivré et d’une chorale de matrones mafflues en robes de pénitentes, qui se déhanchent comme des possédées et embarquent le public dans un fol Roque endiablé : cette gigue frénétique d’Haarlem qui mime la lutte du maître et de l’esclave qu’il veut enrôler de force dans son lit. Son nom vient de la figure acrobatique qui consiste à faire passer son partenaire au-dessus de sa tête comme on le fait aux échecs avec la tour et le roi pour roquer.
Ainsi en est-il de l’origine mystérieuse des danses.
Edmond et Jonathan se laisseraient volontiers enrôler. Tout pour ne pas avoir à annoncer leur départ à ceux qu’ils aiment. Edmond songe à sa mère. Jonathan à sa femme et à sa fille. Edmond et Jonathan raflent sur une table une batterie de verres d’un alcool non identifié, mais assez fort pour battre dans leur crâne au rythme de la musique. Tout à coup, leur tête explose, le barouf s’arrête net. Les oreilles se débouchent, les yeux se dessillent. Edmond et Jonathan regardent autour d’eux. Le jardin est vide. Jeanne a disparu !
***
La nuit est une incapable. Une exaltée. Une inconséquente.
Dans ce qui reste de lueur à la nuit, la lame du fils du Commandeur s’enfonce dans le cœur de l’Enfant Léopard… Cela ne s’est pas déroulé ainsi. On se doit au silence, quand on ne sait distinguer le cœur d’un homme d’un repli d’ombre sur sa poitrine. Le cœur de l’Enfant Léopard s’était offert, le fils du Commandeur pouvait en disposer. Mais sa lame n’en a percé que l’ombre comme on crève un abcès de haine en son propre cœur. Voilà ce qui s’est passé et comment il faut le relater pour rendre justice à la noblesse des deux adversaires. Voilà ce qui éclaterait aux yeux de la nuit si elle n’était définitivement convertie aux bassesses du drame.
Sinon, comment expliquer que l’Enfant Léopard et le fils du Commandeur n’en finissent pas de leur accolade de retrouvailles ? Ils ne se sont jamais perdus, mais se sont trouvés. Il en est ainsi du mystère des amitiés comme des amours. Étrange alchimie qui transforme sur l’instant un plomb de haine en un or du Pérou.
Cependant, ne cédons pas à un lyrisme hors de propos et revenons aux hommes.
– Allons boire, monsieur !
– Monsieur, je ne connais pas de meilleure épitaphe à une querelle.
Jeanne se penche sur la tombe de Saint-George… J’ai le sentiment, Chevalier, que vous voilà avec un héritier de plus. Le fils du Commandeur me paraît digne de vous. J’espère que Mon Ventre le sera aussi… Jeanne range le masque mortuaire dans sa besace et dépose un long baiser sur la tombe de Saint-George. Elle part, entre l’Enfant Léopard et le fils du Commandeur, un goût de terre brune aux lèvres.
– Où trouver à boire à cette heure de la nuit, Jeanne ?
– Je connais l’endroit des endroits : La Gamelle de la Révolution !
***
– Joséphine, es-tu devenue folle ? C’est cette fille, encadrée par ces deux gaillards, que je dois éliminer ?
– Qui d’autre, Hippolyte ? C’est Jeanne, celle dont nous avons parlé chez Le Mac.
– Tu ne m’avais pas parlé de ces deux hommes. Ce sont les meilleurs escrimeurs qu’il m’ait été donné de voir en action. Assis sur cette tombe, j’avais l’impression d’être au balcon d’un théâtre devant des danseurs, tant leur ballet était parfait.
– Il ne s’agit pas de te mesurer à eux, mais à elle. Ce n’est qu’une femme. Tu attendras qu’elle soit seule pour t’occuper d’elle.
– C’est trop dangereux. Je renonce.
– N’oublie pas qu’avant de lui faire son affaire, tu en auras fait la tienne.
– C’est cher payé pour culbuter.
– Je te rembourserai, Hippolyte, en personne. Je veux bien tirer la première traite sur cette pierre qui me semble lisse et fraîche à souhait.
– C’est une tombe, Joséphine !
– Une chance, nous ne serons pas dérangés.
– Et Jeanne, on la laisse filer ?
– On sait où la trouver. Tu as entendu, ils vont à La Gamelle de la Révolution.
– Je connais l’endroit. On y fait le meilleur boudin aux pommes de Paris.
– J’en prendrais bien tout de suite, Hippolyte.
***
En sortant de chez Le Mac, Edmond et Jonathan se jettent à l’abordage d’un Fiacre jaune égaré sur la 125e. À cette heure de la nuit dans Haarlem, les cochers préfèrent écraser le quidam que risquer d’être égorgés dans une impasse. Edmond et Jonathan les comprennent, mais ils sont pressés. Ils ont cherché Jeanne derrière le moindre palmier du jardin oriental sans la trouver. Après avoir asticoté, frictionné et démantibulé quelques rétifs à la confidence, ils sont rassurés, on a vu Jeanne partir sauve et seule. Ils se sont sentis vaguement penauds, quand ils se sont rappelé qu’elle leur avait dit : « … Mais si je ne suis pas ici à votre retour, on se retrouve à l’endroit habituel… »
– À La Gamelle de la Révolution, mon brave ! Rue de la Verrerie.
– Le Châtelet ! Ça m’arrange pas, citoyens. Je rentre à l’Observatoire, c’est pas mon chemin.
– Expliquez-moi, mon brave, pourquoi les Fiacres jaunes et les clients vont toujours à l’opposé, à cette heure ?
– Le jour approche, la nuit sépare, citoyen. Le cocher n’est que le fouet du destin. Prenez le bahut d’un collègue, vous me ferez une faveur. On en trouve encore qui sont pas ivres, à cette heure.
Pas question, Edmond et Jonathan ont eu trop de mal à trouver un fiacre libre et poète. Le cocher montre son nerf de bœuf. Ils éclairent leurs faces cabossées à la lanterne.
– Va pour la Verrerie, puisqu’on est entre amis.
On convient d’un supplément amiable et républicain.
– Yeil ! Ho ! Kab !… C’est le cri rituel des cochers de Fiacres jaunes, à Paris. Citoyens, vous avez un itinéraire préféré ?
– Par la rue d’Enfer.
– Et pour traverser la Seine, sans drame ?
– Le Pont-Neuf et le pont Notre-Dame.
– Holà ! Z’êtes pas royalistes, au moins ?… Je dis ça, parce que je connais des citoyens, une fois rue de la Verrerie, qui me font pousser en toute hypocrisie une pointe jusqu’à la place de la Concorde par Saint-Honoré… Je sais, vous allez me dire, la course est allongée… Mais la tête est raccourcie… Car cet itinéraire, mes amis, chez nous on l’appelle « le chemin de la Charrette ». C’est par là qu’est passée la Marie-Antoinette, pour aller de la Conciergerie au Rasoir national. Vous pouvez pas imaginer le nombre de fleurs de lys qui refont le chemin, avec prières, curé et tout le ci-devant saint-frusquin. Ça irait encore si les illuminés de l’Autrichienne brûlaient pas de l’encens pour cette chienne. La police des fiacres, les bourres, elle a du nez, si ton bahut est parfumé, t’es bon pour le dépôt jusqu’au matin, avec tête-à-tête et décoction de gourdin… Mais puisque vous me dites que vous vous arrêtez à La Gamelle de la Révolution : on est arrivés !
– Déjà !
– Le trajet paraît toujours moins long, avec des clients qu’ont de la conversation.
***
La Nuit est frustrée. Elle va bientôt en finir avec son tour de garde sur Haarlem sans connaître le dénouement des histoires qui se sont ébauchées devant elle. Bien sûr, elle les retrouvera à son prochain service, mais parfois, le Jour s’ingénie à lui en faire perdre le fil. Il est des péripéties qu’elle ne regrettera pas. Comme cette orgie nécrophile au cimetière africain. Un blondinet à favoris, déculotté au plus pressé, ahane sans conviction sur une courtisane retroussée jusqu’aux oreilles. Elle est éparpillée en croix sur une pierre tombale. Des lettres d’or dessinent au-dessus de sa tête de pénitente une auréole en forme de commentaire : « Regrets éternels ». La retroussée geint par convenance tout en menant une conversation badine avec le blondinet : Pense à Jeanne, Hippolyte, cela te donnera du cœur à l’ouvrage…
La Nuit préfère se consacrer à ce Fiacre jaune et à ces deux cavaliers. Ils sortent de Haarlem, l’un vient de chez Le Mac, les autres du cimetière africain, mais la Nuit a l’intuition qu’ils vont au même endroit. Cette idée l’émoustille. Elle les suit.
Le Fiacre jaune aborde sa dégringolade vers la Seine, tandis que deux cavaliers l’ont déjà franchie au galop. Le Fiacre jaune offre à ses deux passagers un détour inutile par la rue Monsieur-le-Prince, comme pour garantir l’avance des deux cavaliers. L’un porte une plume rouge au chapeau, l’autre une jeune fille blanche tant collée à lui qu’on les dirait amoureux.
La Nuit les regarde mettre pied à terre dans une ruelle mal éclairée du quartier du Châtelet. Ils vont jusque sous l’enseigne en fer forgé d’une gargote que la Nuit connaît bien, La Gamelle de la Révolution. La Nuit est gourmande. Elle aime humer la vie des gens.
Les deux hommes et la jeune fille hésitent devant la gargote. Méfiants. Ils écoutent, l’oreille à la porte. La Nuit pourrait les rassurer. Par un soupirail ouvert, elle aperçoit une femme à l’intérieur, elle est seule et cuisine devant un fourneau de campagne.
C’est la Patronne, la femme de Jonathan. Une ancienne cantinière de régiment qui tient gargote rue de la Verrerie. Elle est d’un physique généreux comme sa cuisine et porte sur elle assez de rations de guerre pour une troupe d’affamés. Mais depuis qu’elle a rencontré son Jonathan, elle garde le tout pour lui. Jonathan est sa guerre et elle ne le rationne en rien. La Patronne en a eu d’autres, des guerres. Des vraies. Un sabre d’honneur gravé à son nom est accroché à une poutre pour le rappeler aux imprudents qui croiraient qu’elle n’a fait que tambouiller sa vie en attendant le retour de son homme et l’arrivée d’un enfant. Amaryllis. C’est leur fille, leur trésor, leur vie, leur tout. Conçue le jour de l’exécution de Marie-Antoinette, elle est née un 14 juillet, comme si elle avait décidé de mener sa vie à l’envers : la Terreur avant la Révolution. Ce qui fait d’Amaryllis une adulte de six ans, aussi rousse que la Patronne est blonde et plus blanche que Jonathan n’est noir. Depuis la naissance d’Amaryllis, la Patronne, blonde comme un fonds de commerce, se teint en roux pour qu’on cesse d’avoir l’étonnement insinuant : « Ah bon, c’est votre fille. On dirait pas… » Jonathan, lui, reste noir.
Jonathan est noir, certes, mais il n’arrive toujours pas.
Longtemps, la Patronne a pensé que c’était l’odeur de son boudin aux trois pommes, fameux dans tout Paris, qui faisait rentrer Jonathan à la maison. Mais depuis qu’Amaryllis est née, elle sait que c’est le parfum de leur fille qui lui fait pousser la porte.
On frappe. Ce n’est pas la manière de Jonathan. La Patronne fait un signe en direction du plafond. Elle sait qu’Amaryllis a ménagé un œilleton dans le plancher de sa chambre pour regarder ce qui se passe dans la salle. Elle aussi attend son père et elle sait où se réfugier si la visite tourne mal. À cette heure du petit matin, en ces temps de police et de complots, il faut se tenir prêt. La Patronne s’approche de la porte, sa meilleure poêle en main. La plus contondante.
– On est fermé ! Qu’est-ce que c’est ?
– Le chevalier de Saint-George !
La plaisanterie est de mauvais goût. La Patronne a bien envie d’aller décrocher son sabre d’honneur pour l’emmener se dégourdir dans la ruelle. Elle sourit. Elle revoit le Chevalier, il y a deux mois à peine, dans un coin de la salle. Il donne une leçon d’escrime à Amaryllis, perchée sur la longue table… Elle a le coup de hachoir de son père et le poignet mitonnant de sa mère… On insiste à la porte.
– À la fin, qui êtes-vous ?
– Je vous l’ai dit, madame, le chevalier de Saint-George.
Quand la Patronne hésite, elle décide, c’est sa façon de douter. Elle ouvre brusquement la porte.
Le chevalier de Saint-George apparaît, le visage d’un noir lumineux.
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