La Nuit de Lampedusa

Daniel Picouly · Chapitre 6 sur 13

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La Nuit de Lampedusa

Chapitre 6

 

– Messieurs, je compte sept à dix jours pour parvenir jusqu’à Toulon.

Le Mac fait apparaître une carte de France détaillée, devant une des portières de la berline. Il y est tracé un itinéraire en bleu. Le Mac sort une fiche.

– Admirez, messieurs, la précision du relevé au 1/264 000e, un trait pour 100 toises. C’est la France comme vue du ciel. Le travail d’un maître, Cassini III, héritier d’une longue lignée de prestigieux cartographes. Cette carte n’est pas encore éditée mais j’ai pu m’en procurer une copie. Nous sommes ici !

Le Mac pose une reproduction miniature de la berline sur le trait bleu de l’itinéraire.

– Qu’est-ce que c’est que ça ?

Jonathan désigne une forme massive qui perce sous la bâche du toit de la berline.

– Ce n’est rien, messieurs, un colis. Observez plutôt notre route. Comme vous le voyez, j’ai choisi de gagner Lyon par Nevers de préférence à Dijon. Aujourd’hui, certaines contrées de notre pays sont de véritables coupe-gorge. La République tremble dans ses bottes. Des canailles ont établi des sortes d’octrois sur les routes. Souvent d’anciens soldats sans engagement. On attaque, on détrousse, on rançonne le voyageur. Sans compter les fermes et les châteaux isolés qu’on pille comme aux pires heures de la bande d’Orgères.

– Les Chauffeurs de la Beauce ! On avait dû s’y intéresser. Il y avait un Noir dans la bande qu’on n’a jamais identifié. On croyait qu’ils avaient été arrêtés et qu’ils attendaient en prison d’être jugés.

– C’est vrai, mais on ne tient que les meneurs : Rouge d’Auneau, Gros Normand, Beau François… Il en reste d’autres.

– Vous avez l’air de bien connaître l’affaire, Le Mac. Elle vous intéresse, on dirait ?

– Vous vous trompez, messieurs. Je n’ai que mépris pour des barbares qui brûlent les pieds de pauvres gens dans leur cheminée, pour un peu d’argenterie. Même si, je l’avoue, j’ai testé leur technique qui consiste à tremper les pieds… ou le reste de leurs victimes dans de l’eau-de-vie, avant de les griller. Cela donne du bouquet au reste, c’est indéniable. On peut même y ajouter des herbes…

– Épargnez-nous votre cuisine de tortionnaire, Le Mac !

– Vous avez raison, messieurs, ce n’est ni ragoûtant, ni important. Moi, ce qui m’intéresse, c’est « le trésor des Chauffeurs ». On n’a toujours pas retrouvé la trace de leur butin. Il est bien quelque part.

– Vous disiez qu’ils n’avaient volé que de la petite argenterie.

– C’est ce qu’ils prétendent pour qu’on ne les guillotine pas trop vite. C’est la technique de la comtesse du Barry : révéler ses caches une à une pour gagner du temps. Jusqu’au jour où on n’a plus rien à donner et là… crac !

Le Mac abat le tranchant de sa main sur la table. Pauvre du Barry !

– J’ai mis des hommes à moi sur l’affaire. Ils ont trouvé une piste prometteuse. Connaissez-vous Polier ?

Sans attendre leur réponse, Le Mac sort une fiche.

– Antoine Louis Polier est un aventurier suisse parti à quinze ans tenter l’aventure aux Indes. Il s’est engagé dans l’armée britannique, et a servi le nabab Souja-oul-Doula. Fortune faite, il rentre en Europe avec des trésors, dont une collection unique de manuscrits orientaux. Il a été assassiné en France, dans son château, par une bande de chauffeurs qui l’ont torturé. Il n’a rien dit. C’était il y a quatre ans. Aujourd’hui, je crois savoir où est le trésor de son trésor : les onze volumes de l’édition originale des Veda.

– Qu’est-ce que c’est ?

– Les écritures sacrées de l’hindouisme, messieurs. Elles datent de près de deux mille ans avant Jésus-Christ. Ce sont des textes essentiels pour des gens comme vous.

– C’est quoi : « des gens comme vous » ?

– Des Noirs, messieurs ! Sachez que les Veda contiennent les bases de la culture des Aryens, dont les ennemis étaient les Dâsas, des esclaves… Noirs, comme vous ! Tout commence là !

Le Mac tapote frénétiquement la carte aux environs de la Provence. Il ressemble de plus en plus à un prédicateur écumant.

– Hé, Le Mac ! revenez avec nous.

– Vous avez raison. Vous comprendrez mieux quand nous serons au château de Polier. C’est une espèce de grosse bastide fortifiée sur les hauteurs d’Avignon. Elle est sur notre route… Un chemin en forte pente bordé d’oliviers centenaires… On entend les cigales… Au bout d’une allée, une haute grille d’entrée avec une inscription en sanskrit…

Le Mac s’interrompt, l’air pénétré, comme s’il était en train de déchiffrer l’inscription en question.

– Messieurs, est-ce que vous trouvez que l’on peut dire de la peau de mon visage qu’elle est trop noire, ou plus précisément : « pas assez blanche » ?

Edmond et Jonathan sont étonnés que cette obsession du Mac apparaisse si tard dans le voyage. La couleur est le bagage à main du Mac. Il ne s’en sépare jamais. Le Mac sent cet étonnement. Il reflue comme s’il venait de faire un pas de trop vers un fantôme. Le Mac se ressaisit.

– J’espère, messieurs, que vous n’avez rien contre le fait de passer par Nevers plutôt que Dijon ?

Edmond et Jonathan font semblant de ne pas remarquer son trouble. Un trouble qui l’a rendu humain un instant. Juste un instant.

– Nevers ou Dijon, c’est égal, Le Mac. Nous voyons de moins en moins le véritable but de ce voyage.

– Dans le voyage, ce n’est pas le but qui importe, mais les histoires qu’il permet de raconter.

– Peut-être, mais au rythme où nous allons, il vous faudra user de beaucoup d’histoires, car nous ne serons jamais à Toulon dans dix jours. On croirait cette voiture tirée par des mulets tellement elle peine et c’est déjà la troisième côte où nous devons descendre pour aider aux roues.

Le Mac a ce sourire qui n’en sera jamais un, quoi qu’il fasse. De l’index, il montre le plafond de la berline comme s’il invoquait une divinité hindoue.

– Messieurs, je dois vous confier un secret. Si je vous ai beaucoup parlé de trésors, c’est que nous en transportons un.

– Et où ça ?

– Sur le toit de la berline.

 

***

 

– Berthier, j’aurais besoin d’une fourberie.

– Quel genre de fourberie, mon général ?

– Une fourberie anglaise.

– Le pays en regorge.

– Cela se comprend, Berthier. Leur armée compte deux fois moins de soldats que la nôtre, il faut bien qu’ils s’équipent en conséquence. Ce que je demande, Berthier, c’est : qui serait le plus à même de me procurer cette fourberie ?

– Sidney Smith, assurément !

– Le Commodore ?

Bonaparte mime la surprise, alors qu’il est parfaitement satisfait. C’est le nom qu’il attendait. Mais il préfère que ce soit Berthier qui le prononce. Il ne voudrait pas qu’on croie qu’il existe la moindre connivence entre lui et cet Anglais, ou pire, la plus petite once d’admiration. Même si Bonaparte se sent parfois démangé de ce côté-là, depuis qu’à Toulon, en 1793, Sidney Smith l’a impressionné. Bonaparte n’était qu’un jeune capitaine d’artillerie. Il venait de participer à la libération de la ville occupée par les Anglais. Dans la nuit, ce diable de Sidney Smith s’était infiltré – seul ! – jusqu’au port et avait incendié le magasin général, neuf bateaux de ligne et cinq frégates ! Quel feu d’artifice ! Bonaparte est persuadé que s’il avait eu un tel marin à ses côtés, Nelson aurait déjà été démâté depuis longtemps.

– Quel genre de fourberie recherchez-vous, mon général ?

– De celles qui conduiraient les Turcs à nous attaquer bientôt.

– Sidney Smith est le fourbe qu’il vous faut. Il a l’oreille de Sélim III. C’est avec lui qu’il a négocié le traité d’alliance anglais avec la Sublime Porte.

La Sublime Porte ! Bonaparte trouve ridicule cette façon d’appeler le gouvernement ottoman.

– Vous voulez entrer en contact avec lui, mon général ?

– Je ne veux rien, Berthier. Le commodore Sidney Smith est un ennemi et je ne saurais négocier quoi que ce soit avec lui. Ce serait de la trahison. Je dis simplement qu’une fourberie anglaise conduisant les Turcs à nous attaquer de façon inconsidérée ne me surprendrait pas. C’est dans leur tempérament impétueux, n’est-ce pas, Berthier ?

Le message est clair : Berthier doit entrer en contact avec Sidney Smith, sans que Bonaparte lui en ait donné la mission. Être un bon soldat, c’est parfois obéir à un ordre qu’on ne vous a pas donné.

Berthier sait déjà qu’il enverra un émissaire à Keith Norton, le secrétaire de Sidney Smith. Plus il utilise d’intermédiaires, moins Louis Alexandre Berthier a l’impression de trahir.

– Regardez cette carte, Berthier. Pour que la fourberie anglaise soit efficace, il faudrait que nous soyons attaqués à Aboukir ou Alexandrie. Les Turcs et les Anglais ne peuvent débarquer que dans un de ces deux ports. Lequel, à votre avis, Berthier ?

– Alexandrie est plus solidement défendue. Marmont dispose de près de 2 000 hommes, tandis que la garnison d’Aboukir en compte 300 tout au plus. Par contre, le débarquement risque d’y être plus périlleux.

– Et pourquoi ?

– Une note de Godart qui commande la redoute du fort d’Aboukir signale qu’il reste des épaves de notre flotte dans la rade, mon général. Elles peuvent compliquer leurs manœuvres. Si les vaisseaux doivent rester en eaux profondes, leurs canons n’auront pas une portée suffisante pour soutenir les troupes à terre.

– C’est juste, Berthier ! Mais ils débarqueront quand même là !

– Pourquoi, mon général ?

– Parce que c’est Aboukir !

– Je ne comprends pas.

– La victoire rend superstitieux, Berthier. On finit par croire aux signes. Pour les Anglais, Aboukir est devenu le signe de leur génie et la preuve de notre naïveté.

Bonaparte entoure Aboukir sur la carte. D’un trait rageur.

– C’est là qu’ils débarqueront ! Demandez au commandant du fort d’Aboukir de renforcer ses défenses.

– Godart ne dispose que de très peu de moyens en hommes et en canons.

– Je sais, Berthier. Godart est perdu, mais il doit tenir sa position le plus longtemps possible. Marmont viendra d’Alexandrie avec ses hommes pour le soulager et couvrir une sortie quand le fort tombera. Les Turcs ne feront pas de quartier et nous aurons besoin de chaque homme.

– Une fois le fort pris, mon général, les Turcs marcheront sur Alexandrie.

– Je ne crois pas. Mustafa Pacha est vaniteux mais prudent. Il voudra rester adossé à la mer pour recevoir des renforts. Sa cavalerie est insuffisante. En nous attendant, il a tout le loisir d’établir ses lignes de défense terrestres en travers de la péninsule et d’installer son artillerie dans le fort. Voilà pourquoi, Berthier, ce n’est pas à Alexandrie que ça se passera, mais ici !

Malgré la démonstration tactique, Berthier a l’impression que Bonaparte a choisi Aboukir par défi aux lois de la guerre. L’Histoire répugne à passer deux fois la main au même endroit, alors Bonaparte la contraindra à faire une exception pour lui. « Aboukir fut une défaite navale, il en fera une victoire terrestre. Un exemple unique : Aboukir, la première bataille amphibie de l’Histoire ! Aboukir fut la mer, elle deviendra la terre. Aboukir fut défaite, elle deviendra victoire. Bonaparte en fera la première victoire androgyne de l’Histoire. »

Berthier est plutôt content de sa formule.

 

***

– Messieurs, ne trouvez-vous pas que le monde est bien petit ?

Le Mac déroule une nouvelle carte qui court du nord de la France jusqu’au sud de l’Égypte.

– Regardez. Entre nous dans cette voiture et Bonaparte au Caire, il n’y a rien.

– Pourquoi parler du Caire, Le Mac ? Nous allons ici !

Jonathan pose sur Messine un doigt qui trempe à moitié dans la mer.

– Bien sûr, messieurs. Le Mac n’a qu’une parole.

– Plus vous le répétez, plus on a l’impression que votre parole se multiplie comme des petits pains.

– Je suis le Jésus de la mauvaise foi ! C’est ce que vous pensez, mais vous vous trompez. La place de Messie est prise, et celle de Dieu est dépourvue de tout espoir de promotion. Le seul emploi qui vaille aujourd’hui est celui de conquérant. Regardez cette carte, messieurs ! Ne comprenez-vous pas le vertige qui saisit l’homme penché sur un monde si petit ? Tout paraît possible et simple. Il n’y a d’obstacles à son ambition que des traits de plume sur du papier. C’est à devenir fou !

– Calmez-vous, Le Mac. Les yeux vont vous sortir de la tête.

– Comment rester calme, messieurs, quand on s’imagine Bonaparte découvrant son rêve d’Égypte ?… Là, à Ancône.

Le Mac pilonne de l’index la botte de l’Italie à l’endroit du mollet.

– Admirez Bonaparte ! Il vient de conquérir la ville et contemple l’Adriatique en vainqueur. Son regard néglige l’horizon et se porte au-delà sur les îles vénitiennes, puis Corfou, Zante, Céphalonie. Plus loin encore, les côtes de l’Albanie et de la Grèce ottomane s’offrent à lui. Bonaparte n’a plus qu’à ouvrir la main pour empoigner l’Orient par les cheveux. Regardez !

Emporté par sa fougue de l’autre côté de la mer Adriatique, Le Mac bascule par la portière jusqu’à la taille. Son énorme postérieur lui fait des hémisphères mafflus qui craquent aux coutures. Edmond et Jonathan l’agrippent par le fond de la culotte et le ramènent d’Égypte, dans la berline. Étourdi, la perruque de travers, Le Mac reprend le fil de son délire là où il l’a laissé.

– Les cartes, messieurs, les cartes ! Elles n’abolissent pas seulement l’espace, mais le temps, aussi. La preuve : en une seconde, je peux, d’un bond, nous faire sauter jusqu’à Toulon.

Il saisit la berline miniature posée sur la carte et la fait voler dans les airs, par-dessus le Massif central. À hauteur de Clermont-Ferrand, un nid-de-poule les projette tous les trois au plafond.

– Hé ! Le Mac, reposez-nous à terre !

– Vous allez nous tuer.

Le Mac lâche la berline miniature comme si elle lui brûlait les doigts. Il se signe en colimaçon, terrifié, la lippe tremblante, les yeux virés au vaudou. La berline retombe brutalement sur ses roues, chahute de la caisse et tangue, près de verser dans le fossé. Après réflexion, elle décide que ce n’est pas l’heure et poursuit son chemin avec un dandinement coquin de la malle arrière.

À l’intérieur, les trois ont l’air ahuri d’une Sainte Trinité devant une apparition qui ne serait pas répertoriée au calendrier. Ils se demandent s’ils n’ont pas embarqué avec eux un passager clandestin. Le Mac pense au Diable, Edmond au Destin et Jonathan au Hasard.

C’est beaucoup de monde à loger dans une berline hollandaise. Le Mac a raison : le monde est bien petit.

 

***

 

Treize mois ! Jeanne tente de raisonner Mon Ventre. Treize mois, c’est excessif. Ne peut-il la libérer à moins ? Mon Ventre n’en démord pas. Il ne se bradera pas. Inutile de marchander. Le Médicastre rassure Jeanne. Une simple « entrée dans le treizième mois » suffira certainement à combler les extravagances de Mon Ventre. Le Médicastre lui a livré ses calculs. Mon Ventre se libérera aux alentours du 14 juin prochain. Certainement pour célébrer la disparition du chevalier de Saint-George. Il a précisé « le 14 juin, et non le 23 floréal », car, à l’évidence, Mon Ventre en tient pour le calendrier ancien. Jeanne semble dotée d’un ventre conservateur de type commémoratif. Un de ces ventres qui fêtent les événements importants à coups de pied. Ce dernier point excite le Médicastre.

– Jeanne, à quoi pensiez-vous au moment de ce « premier coup de pied » ?

– Je me posais une question.

– Une question importante sur votre avenir.

– Comment le savez-vous ?

Le Médicastre jubile à en devenir presque humain. Il disparaît dans un recoin de son antre encore plus obscur que le reste. Il en revient, un livret poussiéreux à la main. « Traité de podokolaphologie, ou l’art d’interpréter les coups de pied de l’enfant dans le ventre de sa mère. »

– J’avoue que cet ouvrage est de moi.

Le Médicastre rougit. L’humanité le gagne dangereusement.

Jeanne ouvre le livret. Elle passe l’introduction qui comme toutes les introductions s’excuse d’en être une et s’arrête sur un tableau « Coups de pied : Localisation, Description et Interprétation », en trois colonnes. La première, « Localisation », renvoie à une représentation quadrillée d’un ventre de parturiente sur le modèle de la Carte du Tendre. On y trouve la mer des Inquiétudes, le détroit du Doute ou les terres de Gratitude. Chaque case est repérée par une lettre et un chiffre. Ce qui situe le nombril en E-5 sur l’îlot de la Complaisance.

La colonne « Description » fait état des sensations ressenties par la mère au moment du coup de pied, la dernière colonne, « Interprétation », traduit le message envoyé par l’enfant. « Tu m’écrases »… « J’ai faim »… « J’ai froid »… « Chante-moi une chanson »…

À la lecture du tableau, il n’y a pas de doute, ce que Jeanne a ressenti, sur le toit de l’Académie, quand elle a été agressée par Hippolyte et pensait à Marmotte, est bien « Un coup de pied de désaccord. Il est donné dans les premiers jours suivant la conception avec force et fulgurance dans la région E-8 du lac souterrain du Temps qui passe. Il signifie : “Trop tard.” »

« Trop tard », j’ai bien reçu ton message, Mon Ventre. Il est trop tard pour avouer à Marmotte ton existence. Trop tard pour lui révéler que tu es au monde du fait des œuvres de Saint-George. Trop tard pour le délier d’un serment d’amour qu’il n’a jamais osé prononcer. Te rends-tu compte de ce que signifie ce « trop tard » ? Il nous interdit l’Académie où Marmotte m’espère et la maison de mon père où il m’attend. Je ne peux pas lui parler de toi. Il a recueilli le Chevalier aux derniers jours de sa vie quand tous ses amis l’avaient abandonné. Il lui a offert son amitié, son toit, sa table. Pas sa fille. Mon père est d’un matériau généreux mais roide. Tu serais reçu comme une trahison de Saint-George, une faute impardonnable à l’honneur. Cela le tuerait. Mon père est ce que j’ai de plus précieux… Après toi, Mon Ventre, bien sûr ! J’allais te le dire. Ce n’est pas le moment de te montrer si susceptible. Nous voilà tous les deux sans logis, sans famille, et traqués. Joséphine Bonaparte veut ma mort, et là, je ne pourrais te sauver, au prix de ma vie. La pire des douleurs pour une mère.

Cette pensée attriste Jeanne. Elle tourne entre ses doigts la lettre que Marie-Louise, la femme de Dumas, lui a confiée ce soir, quand elle sortait de chez Le Mac. Jeanne s’en veut de l’avoir oubliée dans sa manche comme un vulgaire mouchoir. Cette lettre est destinée à Edmond et Jonathan. Si tu avais vu le visage de Marie-Louise, Mon Ventre, tu comprendrais combien cette lettre est importante. Elle est cachetée à la cire noire, comme pour se rendre plus mystérieuse. Je t’apprendrai le mystère, Mon Ventre. C’est comme le point de fuite d’un tableau, ce n’est nulle part mais cela organise le tout… Assez bavardé, allons remettre cette lettre à Edmond et Jonathan. Ils sont partis avec Le Mac. Leur grosse berline de bourgeois ne doit pas avoir beaucoup d’avance sur nous. Nous avons un bon cheval qui nous vient de ton père, une lettre à délivrer, il ne nous manque qu’une direction.

Elle lui vient du ciel.

Jeanne entend une voix d’ange lui indiquer la route… L’Égypte, c’est par là !… Elle lève la tête. La voix appartient à Amaryllis. La petite fille est assise sur le rebord d’un toit au-dessus de la rue d’Enfer… On passait par là… À côté d’elle, Piqueur tient sa pique au-dessus du vide comme une canne à pêche. Il surveille un bouchon improbable au bout d’un fil invisible. On dirait un pêcheur de hasard et une lune rousse mal coiffée… L’Égypte, c’est par là !… L’indication d’Amaryllis est vague. Piqueur la précise. Il a laissé traîner ses oreilles au-dessus de la ruelle où Le Mac avait caché sa berline, avant l’attaque de la gargote par ses alguazils et il a entendu la discussion avec le postillon à propos de l’itinéraire… Pourquoi l’Égypte ?… Piqueur ne saurait le dire, mais à Paris, même l’Égypte commence au sortir d’Haarlem. Mon Ventre, es-tu prêt à monter en selle ? À chevaucher par les bois et par les routes, à dormir à ciel ouvert et à te garder des coquins ? Tope là ! Cette lettre fera office d’ordre de mission et tu seras notre boussole. Vas-y, Mon Ventre ! Donne des talons, plein sud. Nous avons une lettre à délivrer.

 

***

 

– Messieurs, voilà notre premier courrier !

Le Mac brandit un tube en carton jaune qui vient de tomber dans une boîte vitrée encastrée sous la fenêtre d’une portière de la berline.

– Cette voiture est équipée d’un système qui permet à des coursiers de me livrer des messages sans que j’aie même à baisser la vitre. C’est ma Très Petite Poste. Je peux également envoyer des messages.

Le Mac ouvre le tube et déroule la lettre.

– Ça y est, messieurs ! Nous avons notre coup d’État ! Le Conseil des Cinq-Cents somme le Directoire de répondre aux questions qu’il lui a posées. Mais on ne voit pas comment les Directeurs pourraient expliquer les défaites de nos armées en Italie et en Autriche. Trois mois de débâcle !

Edmond et Jonathan pensent aux frères d’armes qu’ils ont perdus là-bas du fait de généraux incapables.

– Le Directoire a décidé de siéger sans discontinuer pour répondre. Il sera accusé de complot. Tout va exploser. Nous sommes partis à temps. Quand nous reviendrons, mes amis seront en place. Paris commençait à devenir dangereux pour mes intérêts. Regardez ! Qu’est-ce que je vous disais ? C’est insensé ! On parle d’un emprunt forcé sur les riches pour équiper de nouvelles troupes. Qu’est-ce que ça veut dire, « riches », je vous le demande ? On traite de la même façon ceux qui le sont depuis toujours et les malheureux, comme moi, qui sont d’anciens pauvres ! C’est ça, l’égalité ?

Edmond et Jonathan laissent Le Mac à sa complainte. Ils ont de plus en plus l’impression d’être embarqués dans la fuite à Varennes du Mac. Le potentat de Haarlem se sauve avec son trésor chargé sur le toit de la berline. Edmond et Jonathan se regardent… « Poussez-le au trop loin… » ils se font un clin d’œil.

– Arrêtez la voiture, Le Mac ! Nous ne ferons pas une lieue de plus tant que vous ne nous aurez pas montré ce qu’il y a sur le toit… s’il vous plaît.

Le Mac est sensible à cette courtoisie appuyée par deux pistolets en argent à canon allongé.

– Messieurs, je crains que vous ne soyez affreusement déçus.

– Décevez-nous, Le Mac.

Edmond et Jonathan ne sont pas déçus. Le Mac a bien embarqué un trésor sur le toit de sa berline. Point de ducats ni de vaisselle en or, mais un bien plus précieux à ses yeux : la pierre de Rosette ! Elle se tient blottie, apeurée, réfugiée sous une bâche huilée comme un passager clandestin. On aimerait pouvoir la recueillir à l’intérieur de la berline. La mettre au chaud. On en oublierait presque qu’elle est fausse et participe d’un plan tortueux du Mac.

Devant le regard enamouré qu’il porte sur elle, on irait même jusqu’à croire à la sincérité du Mac. C’est dire la puissance des hallucinations que produisent les voyages en mauvaise compagnie.

 

***

 

– Raconte, Hippolyte !

– Joséphine, je t’en prie, je n’ai pas envie.

– Dis-moi au moins si Jeanne a aimé quand tu l’as prise.

– Je suppose.

– Je suppose ! Je suppose ! Donne-moi des détails, bon sang ! C’était sur un toit, m’as-tu dit. Déjà, la situation n’était pas banale. Plutôt excitante, non ? Il faudra qu’on essaye. Car, sans vouloir te faire de reproches, Hippolyte, mis à part le fiacre, nous ne varions pas beaucoup notre champ d’action.

– Et la tombe du cimetière africain, et dans la loge de l’Opéra, ça ne compte pas ?

– Une fois, Hippolyte, et c’était du Gluck, « La danse des Furies », il y avait juste à suivre le rythme. Tu n’aimes pas Gluck. Et Jeanne, elle a aimé ta musique. Elle a aimé ton air ? Elle était comment ?

– Comment ça, comment ?

– Je veux dire, côté mise en scène, elle était comment : pile ou face, sur le dos, ou sur le ventre ?

– Quelle importance ? Tu m’as demandé de me débarrasser d’elle, c’est fait. Voilà tout !

– Quel égoïste ! Il me faut bien imaginer la scène si je veux en profiter à mon tour. Dis-moi, elle se tenait comme ça, ou plutôt de cette manière ?

– Je t’en prie, Joséphine, relève-toi de ce tapis, la femme de chambre pourrait entrer.

– Rassure-toi, Marion se contente d’écouter à la porte. Elle en apprend beaucoup plus. Allez, viens, Hippolyte. Imagine que je suis Jeanne. Tu es monté sur le toit, je ne t’ai pas entendu approcher. Regarde, je ferme les yeux. Jette-toi sur moi !

 

***

 

– Berthier, je suis très mécontent ! Aujourd’hui encore, on m’informe que dans les rues du Caire, sur les places, dans les mosquées, on s’attroupe, on s’agite, on annonce l’arrivée des Turcs pour chasser les Français. On a brûlé des cocardes ! Je ne peux laisser se développer une telle agitation sans déchoir aux yeux des Égyptiens. Pour eux, je suis « le sultan el-Kébir Albounaparte ». Je dois le rester. Les Égyptiens ne sont pas assez forts pour admettre la mansuétude. La faiblesse nourrit la faiblesse. Je dois frapper. En conséquence, j’ai signé l’ordre d’exécution des prisonniers de la Citadelle. Faites-le transmettre à Dugua.

Berthier ne discute pas. Il ne s’agit ni d’hommes ni de guerre, mais de politique. Ça ne le concerne pas.

À la Citadelle, le général Dugua abat son sabre. La salve des onze grenadiers déchiquette le mamelouk attaché à l’anneau du mur. Deux hommes viennent enlever le corps.

– À combien en sommes-nous ?

Le caporal consulte sa liste. Il soupire.

– Trente-deux, mon général.

– Combien en reste-t-il ?

– À peu près le double, mon général.

– Côté munitions ?

– On risque de manquer. De toute façon…

Le caporal s’interrompt net, mais Dugua sait ce qu’il veut dire. Il n’est pas loin d’être d’accord. Cela fait beaucoup de bonnes cartouches gâchées pour des criminels et des séditieux, alors qu’on en manque pour l’ordinaire. Mais comment faire autrement ?

– La baïonnette, mon général.

– Pardon ?

– La baïonnette, comme à Jaffa, mon général. J’y étais. Droit au cœur. C’était propre.

– Les soldats n’aiment pas ce genre de besogne. L’homme vous regarde dans les yeux. Il faut parfois plusieurs coups de lame.

– Pas si on est habile, mon général.

– C’est hors de question. Je ne peux pas leur infliger ça.

– On pourrait appeler leurs coupeurs de têtes, mon général.

– C’est une idée. Ils font ça très bien et ça ne nous salit pas.

 

***

 

Bonaparte relit la requête du général Dugua à propos de l’exécution des prisonniers de la Citadelle.

– Roustam, que préférerais-tu, être fusillé ou avoir la tête coupée ?

– Être gracié, mon général.

– Bonne réponse, mais admettons que j’aie refusé ta grâce.

– Je choisirais d’être décapité par mon propre sabre.

– Et pourquoi ?

– Il est le plus doux du monde.

Dans la marge de la requête du général Dugua en date du 23 juin, Bonaparte écrit « Accordé ».

– Berthier, faites savoir au général Menou que je ne peux accéder à la demande de grâce déposée par sa femme pour les prostituées emprisonnées qui ont eu des relations avec nos soldats. D’abord, pour des raisons sanitaires. Elles sont les principales responsables des maladies vénériennes qui ravagent nos troupes. Ces dames du Caire vont bientôt avoir tué plus d’hommes que Murad Bey et la peste. Par ailleurs, je m’étonne qu’une fervente mahométane comme la femme de Menou s’oppose aux lois de sa religion. Les femmes musulmanes ayant eu des relations avec des « Infidèles » doivent être mises à mort.

– Même si ce ne sont pas des prostituées ?

– Je ne crois pas que l’on doive les distinguer. Dans le Coran, la prostitution n’est évoquée que de façon elliptique, même dans la sourate IV « Les femmes ». Sûrement à cause de la difficulté à expliquer comment Marie a eu un enfant sans avoir eu de relations avec un homme.

Berthier reste sidéré par la connaissance qu’a Bonaparte du Coran. Il peut réciter par cœur des dizaines de sourates et les utiliser à propos devant des dignitaires musulmans ébahis, flattés, et parfois pris en défaut. Bonaparte est doté de cette glande phénoménale et magique qui fait accroire au monde qu’on est attentif à lui puisqu’on peut le nommer en détail. La mémoire ! Glande qui pour rester magique doit être accouplée à celle de l’oubli. Par bonheur, chez Bonaparte ces deux glandes sont de taille équivalente. Ce qui lui fera annoncer son projet de construire au Caire la plus grande mosquée jamais édifiée depuis le prophète Mahomet, et l’oublier aussitôt. Il fera proclamer par le Diwan son entrée dans « la religion du Prophète, l’Élu de Dieu », et l’oubliera. Berthier sait que ce respect de l’islam, chez Bonaparte, n’est qu’un élément tactique de plus sur son terrain de manœuvres. L’islam comme une demi-brigade supplétive. De la même façon qu’il avait enrôlé le catholicisme en Italie et le judaïsme en Palestine.

– Vous rêvez, Berthier ?

– Oui, d’une mosquée, mon général.

– Attention à la conversion, j’ai déjà assez de Menou.

– Justement, mon général, à propos de la demande de sa femme au sujet de l’exécution des prostituées du Caire. Vous avez refusé leur grâce. Est-ce que cela veut dire qu’on doit en venir à « l’expédient turc » ?

– « L’expédient turc » ! Quelle vilaine expression pour une noyade. Sachez, Berthier, qu’il n’y en a nulle trace dans le Coran, sous cette forme. Mais ici, au Caire, ce sont les ulémas qui disent la loi coranique. Je ne peux m’aliéner leur soutien. Les prostituées de la Citadelle doivent être noyées. Elles le seront demain dans le Nil ! Demandez à Dugua de se mettre en relation avec les autorités religieuses, pour que la chose se fasse dans les règles. Faites savoir à Menou que je le recevrai volontiers à souper avec son épouse, dont j’apprécie l’esprit libre et la conversation.

 

***

 

Leïla pense au plateau de dattes qu’elle a laissé dans sa chambre pour Roustam et Souleymane. Ce sera le dernier. Demain matin, elle sera morte. Exécutée avec toutes les autres « débauchées » qu’on a réunies dans cette grande salle voûtée de la Citadelle. Quatre cents, paraît-il… Le plus grand bordel du Caire !… C’est ce qu’a lancé Aïcha, « la sultane de Bouraq », la ville d’Égypte où il y a plus de prostituées que d’habitants.

Aïcha est une solide Berbère, le verbe aussi généreux que les formes. Elle est naturellement devenue la porte-parole des prostituées. Elle rassure les plus jeunes et accompagne les aînées. Elle anime les causeries où les femmes racontent les hommes avec des mimes et des rires qui mettent en furie les gardiens. Ils se vengent à coups de crosse, d’insultes, de privations et de ce qu’ils appellent un « prélèvement » : une fille raptée au hasard et saillie à même un pilier de la salle… Pour l’exemple !…

Au troisième jour, c’en est trop. Aïcha leur rappelle qu’ils ont tous été leurs clients. Elle déclenche « l’appel aux morts ». Toutes les femmes se mettent ensemble à scander à tue-tête les noms des soldats, agrémentés de particularités anatomiques seulement connues d’elles. Dans toute la Citadelle résonne alors que… Grand Guillaume n’en a qu’une… Justin le Picard est sodomite… ou que le lieutenant Girès n’a pas de sabre dans le fourreau… Leur commerce avec les soldats français les a assez pourvues dans le maniement de la langue pour être comprises. Si cela ne suffit pas, l’arabe vient à leur secours avec des expressions d’une poésie et d’une obscénité intraduisibles.

Leïla promène son regard sur l’assemblée réunie dans la salle voûtée. Elles discutent, se coiffent, prient, rêvent ou pleurent. Il y a là toute la diversité des femmes du Caire, mais Leïla a du mal à reconnaître ce que décrit le manuel du soldat : la Syrienne affectueuse, la Persane fidèle, l’excitante Irakienne, la Nubienne au vagin chaud, la Turque rancunière et la paysanne du Nil insatiable. Elle ne voit que des condamnées et se sent bien parmi elles.

Leïla ne craint pas la mort. Elle regrette sa vie, à peine commencée le jour où elle a rencontré Roustam et Souleymane. Ils ne peuvent imaginer tout ce qu’ils lui ont apporté contre quelques plateaux de dattes, sans jamais rien prélever sur elle en retour. Pourtant, ils lui plaisaient. Leïla faisait parfois un rêve où elle était la sultane régnant sur un harem de deux hommes. Roustam et Souleymane l’attendaient dans sa chambre, lui servaient du thé à la menthe et des gâteaux, enduisaient son corps d’huiles parfumées et lui racontaient des histoires infinies.

Mais le bruit de la cloche de bronze sortait Leïla de son rêve. Il annonçait à Roustam et Souleymane que Leïla montait avec une « visite » et qu’ils devaient disparaître.

Ils disparaissaient.

Leïla s’inquiète pour sa famille. Elle les nourrissait avec ses « visites ». Comment vont-ils faire sans elle ? Après…

 

***

– Non ! Bellilotte, je ne peux gracier une prostituée, même si elle est l’amie de Roustam. D’ailleurs, c’est lui que je devrais punir !

– Ce serait injuste. Il ne voulait pas que je te parle de Leïla. D’après lui, elle prépare les meilleures dattes du monde. Je crois qu’il est amoureux de cette fille.

– Comment le sais-tu ?

– Il pisse partout !

– Qu’est-ce que tu racontes, Bellilotte ? Arrête de rire comme une folle.

– C’est Roustam qui m’a dit que c’est à ça qu’on voit qu’un cheval est amoureux.

– Je me demande si je fais bien de te laisser avec lui. Le trouves-tu séduisant ?

– Ne fais pas la bête. Pour moi les choses sont simples. Je t’aime et Roustam aime Leïla. Vous savez, la jeune femme qu’il vous faudrait gracier, mon général.

– Tu y reviens par le flanc, Bellilotte. Serais-tu entêtée ?

– Entêtée à vous aimer, mon général !

– Voyons la qualité de cet entêtement.

– La vie d’une femme est-elle en jeu ?

– Peut-être…

– Alors, jouons-la !

 

***

 

– Jeanne ! Est-ce que ce n’est pas Jeanne qui galope derrière nous ?

Edmond rejoint Jonathan à la fenêtre de la portière. Ils vaquaient à leur passe-temps principal pendant le voyage : tailler au couteau les pièces en bois de la maquette de L’Innommable qu’ils ont promis d’envoyer au fur et à mesure à Amaryllis, par la Très Petite Poste du Mac. Chaque envoi est accompagné d’un fascicule numéroté dans lequel ils racontent leur voyage et leurs aventures sur le modèle du feuilleton. Edmond et Jonathan assemblaient un encadrement d’écoutille et un caillebotis quand le galop d’un cheval s’est fait entendre derrière la berline. Pas de doute, un nuage de poussière fine chevauché par tant de blanc, c’est bien Jeanne. Elle fond sur eux dans le soleil couchant comme si elle s’attendait à être peinte en amazone. Ils agitent mains et mouchoirs. Le Mac replie ses cartes en hâte et se renfrogne tout aussi vite.

– Jeanne ne fait pas partie de nos arrangements, messieurs !

– Allons, Le Mac, voyons d’abord ce qui l’amène. Peut-être une bonne nouvelle.

– Les femmes ne sont pas faites pour porter de bonnes nouvelles, mais des enfants.

– Rangez votre fiche « Citations misogynes ».

– Je vous préviens, messieurs, il est hors de question que Jeanne monte dans ma berline. Les femmes sont des plantes d’extérieur.

 

***

 

Leïla écoute deux gardiens discuter en fumant devant la porte de sa cellule.

– Paraît que ce serait trop compliqué de noyer les filles. Trop nombreuses.

– Qu’est-ce qu’ils vont en faire ?

– Les décapiter, les coudre dans un sac et les jeter dans le Nil.

– Qu’est-ce qu’il en pense, Dugua ?

– Le général ? Il est dépassé. Il s’en lave les mains. Lui, il a refilé la patate chaude à l’agha.

– C’est qui, ça ?

– Le commandant d’ici, si tu préfères.

– Leurs histoires, ça retombe toujours sur les mêmes. Qui c’est qui va se coltiner les corps ? Déjà qu’avec les hommes, ça puait drôlement. Alors les femmes…

– Et celle-là, qu’est-ce qu’ils vont en faire ?

– Aucune idée. Dugua nous a dit de la prélever, c’est tout. Peut-être qu’elle est pas vérolée et qu’il se la garde pour lui.

 

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