La Nuit de Lampedusa

Daniel Picouly · Chapitre 13 sur 13

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La Nuit de Lampedusa

Chapitre 13

 

La trahison a souvent un bruit de clefs. Jeanne entend des chuchotements derrière sa porte. Une clef sournoise tourne dans la serrure. Jeanne sait que son errance va s’arrêter là, dans ce grenier face à l’église Saint-Nicolas. Elle apaise Mon Ventre. Nous avons passé vingt jours de bonheur en tête à tête. Chaque instant, le risque d’être dénoncée par n’importe qui augmentait. Autant que cela vienne de cette vieille femme ronde et souriante qui te préparait de si bonnes soupes aux petits pois et à la menthe. Je sais que tu les regretteras.

Le Mac apparaît flanqué de deux gaillards de sa Herse.

– Je vous attendais, monsieur.

– Comment va mon fils, Jeanne ?

– À en croire son coup de pied, il n’aime pas votre voix.

– Il s’y habituera. Suivez-moi.

– Où m’emmenez-vous ?

– Dans ma bibliothèque. La plus belle qu’il soit.

– Mon Ventre adore la lecture.

– Vous m’étonnez, Jeanne. Votre docilité me surprend. Je vous ai connue plus combative et rebelle.

– Si j’étais un homme, c’est de la docilité des femmes dont je me méfierais en premier. La preuve !

Avant même que Le Mac ait eu le temps d’amorcer une réflexion sur la notion de docilité, il se retrouve le menton relevé, la gorge offerte et la pointe d’une dague à la jugulaire. Jeanne est plaquée dans son dos. Le Mac peut sentir contre ses reins Mon Ventre qui jubile.

Les gaillards de la Herse ne peuvent que prendre des mines d’idiots à gros sourcils.

– Vous voyez, Le Mac, je pourrais enfoncer ma lame lentement dans cette grosse veine qui palpite et laisser couler votre sang épais et chaud. Peut-être est-il noir ?

– Je ne suis pas pressé de vérifier ce détail, Jeanne.

– Moi non plus. Je voulais seulement vous montrer que, si je vous suis, c’est que je l’ai décidé pour moi et Mon Ventre. Je veux vivre la fin de cette histoire seule en sa compagnie. Il n’y a pas plus grand bonheur pour moi. Je sais que par votre entreprise, et pour des intérêts qui vous dépassent, je serai bientôt séparée de lui. Je préfère savoir mon enfant loin qu’assassiné. Vous en êtes capable, Le Mac, par simple dépit. Qu’en dites-vous, je conserve ma dague ou je vous égorge ?

 

***

 

Joséphine va broyer Le Mac comme une vulgaire canne à sucre. Il l’a trompée. D’après ses informateurs, et Hippolyte qui n’a pas renoncé à terminer ce qu’il avait commencé avec Jeanne, Le Mac a emmené sa prisonnière, chez lui, à Haarlem. Impossible de la récupérer. Joséphine avait espéré distraire quelques soldats de Bonaparte, encore chauds du coup d’État, pour enlever Jeanne. Mais Le Mac avait eu une mauvaise pensée d’avance sur elle. Tant pis, Joséphine attendra la mise à bas, mais compte bien demander un droit de visite pour cet enfant qui sera bientôt le sien. Pour la galerie, elle va se laisser aller à quelques signes de grossesse discrets. Rien qui ne nuise à sa garde-robe. Le moment venu, elle accouchera dans l’intimité avec assez de gémissements et de cris pour qu’on loue son courage en couche. Quant aux sceptiques, la nouvelle position de son général de mari les tiendrait en respect. Bonaparte avait réussi un coup d’État expéditif, Joséphine pouvait bien mener une grossesse furtive.

 

***

 

– Que pensez-vous de ma bibliothèque, Jeanne ?

Jeanne sent Le Mac réellement fier de lui faire visiter les lieux. Presque attendrissant. Il lui vante ce réseau de coursives métalliques qui pourront faire office de toboggan pour elle et son fils et ces plans-reliefs qui seront à l’enfant autant de villes miniatures. Le Mac bêtifie. Jeanne calme Mon Ventre… Laissons le dire. Nous vivrons ici à notre manière… Le Mac se caresse le ventre par mimétisme, avec la mine ravie du fermier matois qui installe sa meilleure poule pondeuse dans un enclos doré.

Jeanne est d’abord impressionnée par le dôme de la bibliothèque. Elle le caresse des yeux. Lui trouve une forme de mamelon amoureux dont l’aréole est percée d’un œil de lumière. C’est le fond en verre du bassin au crocodile sacré. Jeanne se souvient de la bestiole pendant la réception du Mac, après l’enterrement du Chevalier. Elle donnait l’impression d’attendre son heure. Quand Jeanne est entrée dans la bibliothèque, le crocodile sacré a plongé. Il est venu coller sa face rugueuse contre la paroi transparente pour voir Jeanne. La bestiole l’observe avec bienveillance. Jeanne ne sait pourquoi mais elle est rassurée par sa présence. Elle a l’impression d’avoir un allié dans la place.

À peine installée, Jeanne reçoit un message d’Edmond et Jonathan par un bibliothécaire complice. Un mot d’elle, et ils soulèvent Haarlem pour la libérer. Elle est une héroïne ici ! Même Le Mac ne pourra rien empêcher. Jeanne leur fait savoir qu’elle n’est pas prisonnière, mais recluse consentante. Elle rappelle à ceux qui l’aiment qu’elle souhaite rester seule avec Mon Ventre jusqu’à l’anniversaire de l’enterrement de Saint-George. Jeanne leur demande de respecter sa décision, même s’ils ne la comprennent pas.

Jeanne conseille plutôt à Edmond et Jonathan de profiter de leur position acquise auprès de Bonaparte pour revenir à la chose militaire. Elle les sait démangés.

Edmond et Jonathan avaient hésité. En ces temps nouveaux de Consulat, les expéditions militaires reprenaient avec succès et gloire, en Autriche et en Italie. Il y avait là-bas des galons et des coups à prendre. L’affaire les tentait d’autant qu’ils se sentaient gagnés par les langueurs morbides du soldat en casernement. Ils avaient achevé d’écrire La Nuit de Lampedusa. Leurs aventures étaient maintenant vendues en fascicules hebdomadaires, directement chez « La Patronne, éditeur à Paris, 27 rue de la Verrerie ». Ils avaient mis un point final à leur histoire le 18 brumaire. Edmond et Jonathan ne voyaient pas ce qu’on pouvait ajouter à un tel épisode, sans tirer à la ligne.

Leur sentiment d’inutilité était aggravé par l’achèvement de la maquette de L’Innommable qui trônait dans une vitrine au centre de la gargote et devant laquelle on défilait en écoutant les explications de Piqueur et Amaryllis… C’est un brick négrier de deux cent quatre-vingts tonneaux, cent pieds de long, soixante hommes d’équipage, six cents esclaves par voyage, réalisé sur le modèle de L’Aurore construit en 1784… Oui, madame, il y avait une cage à dindes, à bord…

Edmond et Jonathan ont hésité à rejoindre l’armée, c’est vrai. Mais peu. Il a suffi à Jonathan de parler avec la Patronne, et pour Edmond de rester silencieux auprès de sa mère.

Edmond et Jonathan se demandent s’ils n’ont pas laissé passer leur chance. Après le 18 Brumaire, Bonaparte les avait félicités et gratifiés avec générosité pour leur intervention décisive à l’orangerie. Ils avaient refusé d’entrer au service de sa maison. Roustam, son mamelouk, les avait trop mal reçus et Joséphine trop bien. Ils se méfiaient de cette condescendance de plantation qu’elle affectait avec eux au motif de leur couleur. Bonaparte avait demandé à Fouché de leur confier une « mission d’intelligence sur Haarlem et la république ». Edmond et Jonathan s’y étaient attelés fringants. Enfin on s’intéressait à Haarlem hors d’Haarlem ! avant de comprendre que cette « mission d’intelligence » recouvrait une entreprise d’infiltration et noyautage du bureau de recrutement des « Volontaires pour Saint-Domingue ».

Bonaparte avait eu très peur, ce petit matin du 21 octobre quand il avait cru être lynché par la foule de Haarlem, sous les yeux de Jeanne. La même peur panique que le jour où il s’était retrouvé entouré par la foule en révolte du Caire, ou par les députés furieux à l’orangerie du château de Saint-Cloud.

À Haarlem, devant le flot déterminé de ces hommes, Bonaparte avait pris conscience que l’instauration de la première république noire à Saint-Domingue n’était pas une simple chimère de clubs et sociétés philanthropiques. Un peuple résolu et vaillant, doté de vrais chefs de guerre, peut réussir à conquérir sa liberté par les armes. Ces chefs existent. Il reste des Dumas dans l’armée de la république. Plus pour longtemps.

Le général Dumas pourrira dans sa forteresse de Messine. Le pardon que Bonaparte a accordé à tous ceux qui se sont opposés à lui le 18 Brumaire, ne descendra pas jusqu’en Sicile. Inutile d’en donner l’ordre, la haine de Berthier suffit. Il est le nouveau ministre de la Guerre, responsable désormais du « dossier Dumas ». Le général l’a traité de jean-foutre, qu’il en subisse les conséquences. Berthier a du cuir. Il saura résister à Marie-Louise, la femme de Dumas. Elle court les cabinets avec un courage et une pugnacité exemplaires. La fidélité de Marie-Louise est bien la seule chose qu’on puisse envier à Dumas. Il paraît que le général artiste est à moitié aveugle et peint la fresque de sa vie sur les murs de sa prison. Bonaparte espère y tenir la place du geôlier.

Des Dumas, la patrie en réchauffe quantité en son sein. Ces officiers, félons en puissance, seront prêts, le jour venu, à mettre leur sabre au service de leurs frères de couleur. Il faut trancher la tête de ces serpents. Bonaparte s’en inquiète au quotidien et prend des dispositions propres à parer ce danger. Il faudra bien un jour revenir sur cette abolition généreuse de l’esclavage qui sème des pensées factieuses dans les esprits faibles et ruine le parti des planteurs. En attendant de s’attaquer au mal, Bonaparte doit trouver des frères plus ouverts à la collaboration. Le Mac lui semble le frère idoine. Même s’il reste entre eux un point sensible… Jeanne !

Le Mac est le seul à pouvoir lui donner des nouvelles.

Bonaparte ne se sent plus concerné par le projet de Joséphine, mais il l’accompagne. Ce lui serait plus d’embarras de le contrecarrer. Elle veut voler l’enfant de Jeanne. Qu’elle le vole ! L’enfant de Joséphine ne sera pas le sien. Bonaparte n’a pas aimé, et, à la vérité, ne parvient pas à concevoir, que Jeanne puisse attendre deux enfants dont l’un serait le sien. Cette idée de mélange lui est insupportable. Bonaparte abandonne toutes prétentions à une paternité qui ne serait exclusive. Par contre, il accepte que Joséphine soit enceinte. Elle mime de façon si amusante une grossesse rêvée qu’il serait cruel de l’en priver. Il lui est venu un petit capiton sur le ventre, des nausées pré-coïtales et des envies qui enflent la taille des bijoux à offrir.

Bonaparte peut ainsi consacrer toute son énergie à redresser la France et mater l’Europe. Il en a les moyens.

Il ne veut pas parler des 500 000 francs de traitement qu’il s’est alloués, Joséphine en dépense bien plus, mais de l’argent des banquiers. Il a su les remercier. Il a créé la Banque de France pour eux, a fait instituer Perrégaux premier gérant et l’a nommé sénateur. Maintenant, il se fait appeler « baron Perrégaux ». Sa vanité n’a de cesse, mais ne parviendra jamais à égaler celle du Mac. Il s’est encore enrichi avec le coup d’État et s’en vante… J’ai acheté de la rente le 17 brumaire et je l’ai revendue le 19, comme Talleyrand… Aujourd’hui, Le Mac est dans la haute finance. Il a sa propre banque « Le Mac-Le Mac & Le Mac », dont la devise gravée en fronton est « Je suis ! ». Le siège se pavane à Haarlem dans la 125 e, Bonaparte l’avait inauguré en catimini avec Perrégaux. Un palais de style Le Mac I er. Une réplique de son trône percé de couple est exposée dans le hall, avec la statue de sa femme en Cléopâtre. Le baron Perrégaux s’en était retourné vexé… C’est un scandale ! À côté, ma Banque de France a l’air d’un galetas… Un journal satirique avait titré « Avec Bonaparte et le 18 Brumaire, Perrégaux et ses amis ont réussi le casse du siècle ».

Bonaparte ne devra pas seulement mater l’Europe, mais la presse aussi.

 

***

 

Jeanne a demandé au Mac qu’on lui apporte des journaux. Elle veut tenir Mon Ventre au courant de la marche du monde. Le Mac y consent à contrecœur « femme informée, femme déformée ! » et lui livre gazettes et bulletins en vrac et désordre. Ainsi Jeanne est rassurée sur des catastrophes dont elle n’apprend la survenue que plus tard. Mon Ventre en conçoit une vision singulière de l’Histoire où l’incohérence est la norme.

Écoute ça, Mon Ventre : « L’affaire tourne mal pour notre armée d’Orient même si le général Kléber est redevenu le maître de l’Égypte après sa victoire miraculeuse à Héliopolis. Malgré les déclarations énamourées de Bonaparte, Premier Consul, nos soldats se sentent abandonnés par la mère patrie. Ironie du sort, notre meilleur allié en Égypte est un Écossais : le commodore Sidney Smith ce qui déplaît fort à l’amiral Nelson qui se contente d’être anglais. » Qu’est-ce que tu en penses ? Mon Ventre se moque des comparses qui encombrent l’histoire. Lui, ce qui l’intéresse, c’est le crocodile sacré.

Jeanne grimpe jusqu’en haut des coursives pour lui montrer la bête. Il n’en a pas peur. Jeanne est fière. Elle promène sa main sur le ventre du crocodile. Il est d’une blancheur de neige et Jeanne l’imagine d’une douceur crémeuse. Son œil veille sur elle. Mon Ventre aimerait rester là des journées entières pour percer le mystère de cet œil, mais Jeanne craint qu’il ne s’ennuie et lui propose un livre. Mon Ventre soupire. Voilà bien une mère. Lire ! Toujours lire ! Alors qu’il aimerait s’échapper de temps à autre du ventre de vieux papiers de cette bibliothèque, pour une partie de cache-cache dans les sarcophages, ou une séance d’escrime à laquelle Jeanne s’astreint quotidiennement. Avec Jeanne, les récréations se terminent toujours par le même geste : elle lève la main en direction d’un des bibliothécaires araignées. Alors, il se lance au bout d’un filin, prend la commande de Jeanne à la volée et revient avec une brassée de livres, dans un mouvement pendulaire dont elle ne parvient pas à épuiser la grâce.

Jeanne a lu des livres et des livres de toutes sortes et de tous les genres à Mon Ventre. Pourtant, elle sait qu’elle n’a fait qu’à peine écorner les rayonnages qui couvrent les murs. Elle souhaite rester ici pour continuer à explorer ce trésor. Mon Ventre n’est pas d’accord. C’est leur premier véritable conflit, mais il ne voit pas le moyen de faire valoir son point de vue. Dans leur situation, on ne divorce pas. Cependant Mon Ventre tient à faire une mise au point. Il rappelle à sa mère (qu’elle n’y voie pas de jugement moral) que ses amours fugitives et successives l’ont obligé à faire place à deux enfants plutôt chamailleurs et dotés de fortes personnalités inconciliables mais inséparables sous peine de dommages mortels.

Cette situation inédite conduit Mon Ventre à informer Jeanne qu’il a décidé de faire l’impasse sur le premier terme prévu, le 10 mars.

 

Le jour dit, Le Mac entre en grande procession dans la bibliothèque. Il s’installe sur son trône percé, sa femme à ses côtés, un Page galant à la besogne. Il a préparé la délivrance de Jeanne comme un accouchement royal. Le Médicastre, qui visite régulièrement Jeanne, a été réquisitionné par Le Mac. Il lui adjoint deux matrones de Haarlem laides à faire naître un goitreux. Jeanne et le Médicastre n’ont pu convaincre Le Mac que c’est inutile d’attendre et que rien ne viendra avant le 13 e mois. Car tel en a décidé Mon Ventre. On le prend pour un imbécile. Le Mac attendra. Jour et nuit si nécessaire.

Et ce fut nécessaire.

Voilà comment on le raconta à Haarlem.

Le Mac attendit des jours et des nuits. Il s’endormait, mangeait grassement, pestait et ronflait de conserve avec sa femme dont on devait changer le Page Galant régulièrement comme un pansement. Pendant ce temps, Jeanne s’amusait à avoir des envies coquettes et gourmandes. De ces caprices de parturiente que l’on se doit de satisfaire sous peine des pires tares et malformations pour l’enfant à la naissance. Ainsi, arrivèrent jusqu’à Jeanne, côté gourmandise : des glaces du Procope, des biscuits à la crème de chez Tortoni et des Piccolini, ces mini-babas au rhum dont la Patronne avait fait sa spécialité d’après la recette sicilienne de Jonathan. Côté coquette : le grand Palette, célèbre « sculpteur capillaire », s’était déplacé en personne pour une coupe de cheveux à la Titus que Mon Ventre refusa. Apparurent également des escarpins lamés or de chez Cop, une bague hiéroglyphique de Mellerio, de L’Eau merveilleuse des demoiselles Mathieu et autres futilités qui horrifiaient Le Mac, car elles avaient distrait sa femme de la consommation de Page Galant. Ce glissement de la gaudriole à la babiole avait tout du crépusculaire et de l’entrée dans l’âge. Il était temps que l’enfant de Jeanne naisse.

Mais il ne naissait toujours pas.

Un soir, Le Mac consentit qu’un quatuor à cordes vienne interpréter des airs de Saint-George. Jeanne en fut émue aux larmes. Le Mac espérait secrètement une sortie en musique de l’enfant à l’occasion de contractions vivaces. Rien ne vint, mais la musique du Chevalier provoqua une révolution dans Mon Ventre. L’un aimait, l’autre pas.

Douceurs, frivolités, musique : rien n’y fait. Le Mac doit se rendre à l’impensable : ce sera treize mois ! Il en est d’abord mortifié, pense aux frais supplémentaires que cela va lui occasionner. Puis, il en vient à considérer avec intérêt la possibilité d’un passager clandestin dans le ventre de Jeanne. Si un deuxième enfant accompagne le premier et naît au début de juin, c’est qu’il est de Bonaparte et le fruit de la nuit de Lampedusa. Nuit qui n’aurait jamais existé sans ce carnet orange qu’il avait confié à Jeanne pour Bonaparte. Résumons : la nuit + le carnet + Bonaparte + Jeanne + Le Mac = l’enfant !

Le Mac triomphe. Il vient d’établir une filiation mathématique imparable entre l’enfant de Jeanne et lui.

Grâce à cet « enfant Bonaparte », sa fortune ne connaîtrait plus de limites.

Cela mérite bien qu’on attende treize mois.

 

***

 

14 juin 1800.

Ce soir, Jeanne va être délivrée de Mon Ventre. Joséphine est venue consulter Mlle Lenormand pour vérifier que les astres seront rangés à ses côtés. Que Le Mac lui livrera bien l’un des deux enfants que Jeanne va mettre au monde : le garçon. Mlle Lenormand la rassure pour cinq mille francs. Dame ! c’est que Joséphine est la femme du Premier Consul, ses prix doivent lui faire honneur. Pourtant, Mlle Lenormand ne se sent pas bien. Elle a honte, mais résiste à l’envie de faire un aveu à Joséphine. Elle l’a trompée ! Il y a un an, jour pour jour, à la réception du Mac pour l’enterrement de Saint-George. Un tirage avait désigné La Vierge comme obstacle entre elle et Bonaparte. Joséphine avait reconnu cette Vierge en Jeanne et avait décidé de l’abattre. Cette Vierge n’existait pas ! Mlle Lenormand a envie de le crier pour se libérer de ce poids qui l’étouffe. Ce soir-là, Mlle Lenormand avait utilisé un jeu de cartes mal imprimé. Il contenait une faute d’orthographe qui avait fait d’une « verge » une « vierge ». Ce serait à en rire si Jeanne n’avait pas failli être tuée et si Joséphine ne se préparait pas, aujourd’hui, à lui voler son enfant. Une simple faute d’orthographe. Une faute meurtrière ! Mlle Lenormand la ressasse depuis, mais ne dira rien à Joséphine. L’Histoire est en marche. Rien ne l’arrêtera. Qui sait, peut-être est-ce la volonté des astres ?

***

 

Les jambes ballantes au-dessus de Haarlem, Amaryllis et Piqueur pêchent des poissons-lunes. La nuit est transparente. Ils sont assis au point le plus élevé du palais du Mac, avec une vue plongeante sur son jardin oriental et le bassin du crocodile sacré. C’est là, selon Piqueur, que tout va se dénouer.

– Tu te rends compte, Amaryllis, nous sommes ici, une année pleine après l’entrée de Bonaparte au Caire et l’enterrement de Saint-George. Jeanne a tenu son défi : mener sa grossesse jusqu’à son 13e mois. On ne peut comprendre pourquoi qu’en se souvenant qu’on a dit du Chevalier qu’il a vécu douze morts et que la treizième fut l’oubli. C’est vrai. Qui se souvient de Saint-George, aujourd’hui ? L’enfant est la seule parade contre l’oubli. Jeanne l’a compris… Tu es bien silencieuse, Amaryllis. Je n’ai pas l’habitude.

– J’ai peur, Piqueur, mais je ne sais pas de quoi. Est-ce ce qui va arriver à Jeanne, ou bien est-ce parce qu’on arrive à la fin de l’histoire ?

– L’Histoire ne s’arrête jamais. Il se passe toujours quelque chose quelque part qui nous concerne. Surtout si on se place assez haut pour voir jusqu’en Égypte.

– Qu’est-ce que tu veux dire, Piqueur ?

– Tu te souviens de Souleymane ? Ce jeune homme qui voulait assassiner Bonaparte, pour chasser les Français d’Égypte. Il avait voulu entraîner Roustam dans son projet. Aujourd’hui, Roustam est devenu un valet gras et docile, déguisé en mamelouk de comédie, pour servir Bonaparte tandis que Souleymane est resté un farouche fidèle à sa foi.

– Tu défends le fanatique ?

– Je raconte, c’est tout. Jeanne n’attendrait pas ce second enfant aujourd’hui si Souleymane avait tué Bonaparte. Sans le savoir, Jeanne a contracté une dette : une vie contre une vie. Un homme va le payer de la sienne.

– Maintenant, c’est toi qui me fais peur, Piqueur.

***

 

Nous sommes au Caire. Aujourd’hui. Devant la maison du général Kléber, commandant en chef de l’armée d’Égypte. Il part à cheval au palais comme on va au bureau. Il est grand, il est beau, il est glorieux. À Héliopolis, Kléber vient d’infliger aux Turcs leur pire défaite. Son avenir est radieux. Il fait très chaud. Sur le pas de la porte, une femme blonde, vêtue à l’orientale : c’est Pauline Fourès, Bellilotte plus exactement. Elle a changé d’amant, mais pas de surnom. À Paris, quand elle a compris que Bonaparte ne la recevrait pas, ne la reverrait plus, elle est retournée au Caire se consoler auprès de Kléber. Elle était enceinte. Mais Kléber qui avait remplacé Bonaparte à la tête de l’armée d’Égypte, n’a pas voulu le remplacer comme père. La fidélité a des limites. Kléber a rejeté l’enfant. Elle en a fait un ange…

– Continue, Piqueur.

Pauline est inquiète. Elle a fait un rêve de poignard. Ce poignard destiné à Bonaparte qu’elle avait demandé à Roustam de rendre à Souleymane pour l’éloigner du cœur de l’homme qu’elle aime. C’était à Alexandrie, le jour où Bonaparte l’avait abandonnée. Tu te souviens, Amaryllis ? Aujourd’hui l’homme qu’elle aime, c’est Kléber.

– Où est ce poignard ?

– Là où est Souleymane.

 

Souleymane vient d’apercevoir le casque de cheveux blonds de Kléber. Le général se baguenaude dans le jardin du palais parmi les oliviers, sans escorte, comme un simple flâneur. Le chef des Français se croit chez lui parce que son armée a humilié celle des vrais croyants. Il doit mourir. C’est son jour. Douze mois après leur serment, Roustam n’est pas revenu. Il n’a donc pas tué Bonaparte en France. Roustam l’a trahi. Leïla l’avait prédit : quand il aura goûté à la France, il oubliera ses amis d’hier et il deviendra bouffi de honte. C’est à Souleymane de tuer Kléber, aujourd’hui. Il dégage son poignard.

Souleymane suit Kléber du regard à travers le feuillage des oliviers. Un homme qu’il n’avait pas remarqué l’accompagne. Mais ça n’a plus d’importance. Souleymane fait en sorte de croiser le général dans une allée, à la hauteur d’un banc de pierre. Il lui permettrait de franchir le mur pour s’enfuir. Mais Souleymane ne veut pas se sauver. Il sourit à Kléber. Le Français garde ses yeux bleus enfoncés, méfiants. Peut-être que s’il lui avait rendu son sourire… Souleymane lui tend un papier. Encore une sollicitation ! Kléber se méfie. Veut lui rendre. Trop tard. Souleymane frappe Kléber au ventre. Un coup vif en remontant la lame. Il cherche le foie, puis l’estomac. Le sang gicle sur le manche du poignard. Souleymane frappe et frappe encore. Kléber ne veut pas tomber. Une bête. Il s’appuie au banc de pierre. Tente de s’asseoir. Souffle. Se redresse. Gémit. Il faut cinq coups comme les Saints Piliers. Souleymane frappe à la nuque. Enfin le corps de Kléber renonce… Je suis assassiné… Il tombe dans la poussière. À la même heure, son compagnon d’Égypte, le général Desaix, meurt à la bataille de Marengo.

Souleymane voudrait dire à Kléber pourquoi il le tue. Avec Roustam, ils avaient juré d’éliminer le chef des Français. C’est lui à ce jour. Roustam avait jusqu’à aujourd’hui pour être fidèle à leur serment. 14 juin. Souleymane voudrait dire à Kléber qu’il n’a rien contre lui, que c’est une affaire d’amis, d’honneur, de serment et de poignard. Le compagnon de Kléber ameute. Tente de le saisir. Souleymane donne de la lame. L’homme tombe. Il entend des voix dans l’allée. Des appels. Souleymane embrasse son arme, et la jette au hasard du jardin. Les yeux bleus de Kléber sont grands ouverts. Les voix partout. Souleymane court. Des silhouettes. Il se cache. Son cœur bat. Il pense à Leïla. Elle est restée à Jaffa. Il ne la reverra plus… À moi ! Je suis Protain, l’architecte Protain. Je suis blessé… Là ! L’assassin est là … On saisit Souleymane, on le traîne. Souleymane ne se débat pas. On le frappe. Il prie. Le ciel est d’une transparence ordinaire, les oliviers sont étrangement odorants. Dans sa gorge, mêlé au sang, Souleymane sent couler le miel des pâtisseries de Leïla.

– Qu’est-ce qu’ils vont lui faire, Piqueur ?

– L’empaler. Son corps restera trois jours sur l’échafaud avant d’être laissé aux vautours.

– Pourquoi tu me racontes une histoire aussi horrible ?

– Pour que celle qui va venir te paraisse encore plus belle.

– L’histoire de Jeanne ?

– Elle ne pouvait pas venir avant que ne soient démêlés tous ces fils invisibles qui partent de nous vers les autres.

 

***

 

Bonaparte essaie de ne pas penser à Jeanne. Il ne veut rien savoir du détail de ce que Joséphine manigance avec Le Mac. Il sait que, depuis qu’il est devenu Premier Consul, Joséphine est terrorisée. Terrorisée par la vieille prophétie : « Un jour tu seras plus que reine. » Qu’est-ce que cela signifie « plus que reine » ? Impératrice ? Et une impératrice sans héritier mâle, c’est quoi ? Une femme répudiée !

Bonaparte ne reverra plus jamais Jeanne. Il l’a décidé. Le 18 Brumaire a tout changé. Désormais il a le pouvoir. Tout le pouvoir. Il doit se montrer fort pour le conserver. D’autant plus fort qu’il ne l’a pas été dans l’orangerie de Saint-Cloud. Son frère Lucien l’a sauvé. Il ne le lui pardonnera jamais. Bonaparte doit effacer toutes les traces de ses faiblesses. Lucien en est une, mais Jeanne aussi. Une bien plus grande encore. C’est à cause d’elle qu’il a flanché. Au milieu de cette foule hostile dans l’orangerie, il lui est revenu le souvenir angoissant de cette autre foule à Haarlem. Elle entoure la voiture de Jeanne. Vocifère, la secoue. Bonaparte a craint pour lui, mais surtout pour Jeanne. Il a été pris de panique et n’a pas pu lui venir en aide, tout comme il n’a pas pu aider son frère Lucien quand il a été assailli à la tribune. Bonaparte s’est senti comme un lâche sur une berge qui regarde se noyer la femme qu’il aime, sans même tenter de la sauver.

Quand bien même Jeanne lui pardonnerait, lui ne le pourra jamais.

Bonaparte saisit une plume et du papier. Il a du travail.

 

***

L’heure approche. Jeanne est impatiente et triste à la fois. Jeanne connaît déjà si bien Mon Ventre qu’elle a hâte de le rencontrer en vrai. Mais elle est tellement pleine de tout ce qu’ils se sont racontés pendant ces jours et ces nuits, qu’elle sait que leurs conversations à coups de pied vont lui manquer. Lui manquent déjà. Elle voudrait sa tristesse d’une eau rare, mais elle la devine d’une banalité désolante. Le pire, pour Jeanne, c’est de ne pas pouvoir évoquer tout un pan de cette tristesse. Jeanne en a honte. Elle n’ose pas l’avouer à Mon Ventre. Elle veut rester ici ! Elle ne parviendra pas à se séparer de la bibliothèque du Mac. Cette pièce dont elle est à peine sortie, qui a été son seul horizon, sa seule vie. Cette pièce qui l’a privée du monde, de ses amis, des plaisirs, des saisons… Oh, la tombée de l’automne dans les jardins du Luxembourg… Cette pièce, Jeanne l’aime. Elle la contemple comme une dernière fois. Jeanne sait que, quand elle se sera « vidée » comme dit Le Mac, il lui prendra ses enfants et la jettera dehors.

C’est pour demain !

 

Le crocodile sacré est amusé par toute cette agitation autour de l’arrivée d’un enfant. Peut-être deux. Il se laisse glisser dans son bassin et colle un œil contre le fond en verre.

Il veut assister à l’arrivée de l’enfant qu’on annonce depuis si longtemps. Il ne peut y avoir de naissance féconde sans lui. Il est Sabek, le dieu de tous les temps constitués et de tous les mondes établis. Il règne sur l’Égypte et le reste insignifiant de la Création. Il relie la terre et l’eau. Il est l’humeur des océans et du ventre des femmes. Il est le bien et le mal selon qu’on le respecte ou qu’on le défie.

Une femme à la peau sans écailles est sur le point de libérer la vie en elle. Un jour, cette femme lisse est montée jusqu’à Sabek pour lui présenter son ventre. Elle respecte Sabek. Sabek la protégera. Elle en a besoin. Sabek a senti l’humeur troublée de son ventre. Deux courants contraires l’habitent et se combattent. Sabek les apaisera. Lui seul en a le pouvoir.

Jeanne est allongée sur une longue table de bois épais dressée au centre de la bibliothèque. Jeanne est nue, couverte d’un drap blanc qui la dissimule entièrement. Un linceul de naissance. Jeanne a souhaité qu’il en soit ainsi pour ne rien voir de ce qui l’entoure. Pour rester jusqu’au dernier moment seule avec Mon Ventre… Tout ira bien. Calme-toi. Je suis là…

C’est la nuit sous le dôme de la bibliothèque. Une nuit incendiée par un ciel de flambeaux portés par les bibliothécaires araignées. Ils se balancent lentement en déplaçant des ombres indiscrètes qui furètent dans tous les recoins pour surprendre les secrets de Jeanne. Elles veulent savoir. Le Mac et sa femme ont posé leur trône percé en surplomb de la table. Ils sont en tribune. Ont demandé une collation. Ce sera peut-être long. Le Médicastre ne le pense pas… On frappe déjà à la porte… Sous le drap, la respiration de Jeanne est paisible, son cœur bat à l’ordinaire. Jeanne sourit…

 

– C’est impossible, Piqueur ! Tu ne peux pas raconter les choses comme ça ! Tu imagines ? On va lui prendre ses enfants et « Jeanne sourit » ! Tu la connais aussi bien que moi. Jeanne va hurler, se débattre, sortir son poignard, percer Le Mac, sa femme et tout ce qui se présentera. Jeanne est une maman. Les mamans sont des fauves. Elles ne se laissent pas voler leurs enfants si facilement. La mienne les assommerait avec sa poêle, les étriperait, les viderait et en ferait du boudin. Ce n’est pas crédible, Piqueur ! On voit bien que c’est une histoire écrite par un garçon.

– Les histoires appartiennent à ceux qui les écrivent…

– … et les enfants à leur mère.

– Ça y est, Amaryllis, tu as fini ? On peut continuer. Tu n’interviens plus ?

– Promis.

 

Jeanne sourit… Elle sait que Le Mac et Joséphine se sont déjà partagé ses fils. Car, pour eux, il n’y a pas de doute, ce seront des mâles. Obligatoirement. Joséphine attend dans une voiture stationnée devant le palais du Mac. Ensuite, elle filera de Haarlem à La Malmaison. Tout est prêt, là-bas. Une véritable chambre de roi et même de « plus que roi ». Le Mac et sa femme ont aménagé une chambre de pharaon pour leur fils et recruté les meilleures nurses anglaises de Paris.

Le Mac est confiant, sa Herse contrôle la bibliothèque et tous les accès aux différentes salles. Qui pourrait être assez fou pour tenter de s’introduire dans le camp retranché qu’est devenu son palais ?

Deux ombres. Elles descendent une corde à nœuds déroulée contre le mur d’enceinte. La lune regarde ailleurs. Une fois en bas, les ombres dégagent le grappin, le récupèrent et le dissimulent. Les deux ombres se sont coupé toute retraite. Elles progressent dans le jardin en direction du bassin lumineux où le crocodile sacré semble très intéressé par ce qui se passe au fond. Les ombres sont happées par un pan de lumière. On distingue les visages d’Edmond et Jonathan.

 

– Papa et tonton Edmond !

– Tu m’avais promis de te taire, Amaryllis.

 

Edmond et Jonathan se glissent jusqu’au bord du bassin, avec la broche métallique de la rôtissoire qu’ils ont récupérée au passage. Le crocodile sacré n’apprécie pas d’être dérangé pendant qu’il observe la mise bas de la femme à la peau lisse. Ces deux intrus l’intriguent. Armés de leur sorte de trident, ils se prennent pour le dieu de la Mer. Quelle vanité ! Sabek a bien compris ce que ces deux-là ont en tête. Il vient de les entendre… Sauver Jeanne !… Il partage leur projet et connaît désormais le prénom de la femme à la peau lisse. Mais Sabek est sceptique sur leurs chances de réussite. Ces deux-là vont avoir besoin d’un sérieux coup de main. En attendant, Sabek retourne au spectacle de l’accouchement de cette femelle d’homme que les hommes ne méritent pas. Jeanne aurait dû être une femme crocodile. La femme de Sabek.

 

– Un crocodile amoureux, tu ne recules devant rien, Piqueur.

Jeanne lance un clin d’œil au crocodile sacré, là-haut, dans la coupole de la bibliothèque… Mon Ventre, tout est en place. Mon rôle va bientôt s’achever. C’est à toi d’œuvrer désormais… Le Médicastre donne le signal. Jeanne rugit sous le drap. Mon Ventre se ramasse sur lui-même. Les deux enfants minuscules prennent leurs marques, ils se souhaitent bonne chance et se disent adieu… Sans rancune ?… Sans rancune…

Les enfants de Jeanne se lancent et naissent. Une fille et un garçon. Le Médicastre les accueille, les recueille. Ça braille. On coupe, on lave, on baigne. La femme du Mac s’évanouit à la vue du sang. Le Mac vomit. Jeanne écoute les cris de ses enfants, deux tons, deux registres. Elle les reconnaît. Ils la cherchent. Jeanne passe la main sur Mon Ventre, le caresse, le remercie et le console.

Quelques secondes pour tant d’attente.

Des hommes en armes surgissent dans la bibliothèque. Ils sont ridicules, avec ces deux couffins tendus de soie bleue qu’ils portent tel le saint sacrement. Le Mac se dresse comme aux enchères.

– Le mâle est pour moi !

– Monsieur, ce n’est pas ce qui était convenu.

Le représentant de Joséphine venu récupérer « son fils » tente de faire valoir l’accord passé avec Le Mac. Il y a un mouvement de bottes et d’armes vers les deux enfants minuscules emmaillotés comme des dragées. On tire des sabres, on se bouscule, on s’empoigne, on se dispute les deux petites choses. Elles risquent l’écartèlement. Ici les jambes, là les bras… Il va bientôt y en avoir pour tout le monde… Il faut trancher sans démembrer. Les dieux s’en chargent. Un coup de tonnerre éclate dans le ciel de la bibliothèque. L’œil du dôme explose et s’effondre. Une pluie d’eau bleue, d’hommes noirs, de verre transparent et de crocodile sacré s’abat sur le quidam médusé. La trombe souffle au passage torches et flambeaux. C’est la nuit définitive. Sauvage. Jeanne se dégage du drap… À moi, Edmond ! À moi, Jonathan !… Jeanne surgit nue de ce chaos comme d’une conque. Chacun regrettera à jamais de ne pouvoir profiter du spectacle, mais la nuit est intraitable sur la pudeur.

– C’est malin, Piqueur, on n’y voit plus rien !

– Tais-toi donc, Amaryllis ! On va les perdre. Ça y est ! Où peuvent-ils bien être ? Comment sortir de ce déluge ?

– Moi, je ne vois que les coursives de la bibliothèque pour s’échapper sans être noyé ou dévoré par le crocodile.

– Ils t’ont écoutée, Amaryllis. Regarde ! Ils sont déjà là-haut.

 

Edmond et Jonathan grimpent en courant les échelles métalliques, chacun un enfant dans les bras. Ils sont suivis de Jeanne, beaucoup moins nue, et du Mac, toujours aussi gros, mais leste comme quelqu’un qui doit échapper aux mâchoires d’un crocodile. Les rescapés débouchent dans le jardin. La nuit est douce, ce 14 juin 1800. Jeanne tend les mains vers ses deux enfants… « Notre accord, Jeanne !… » Le Mac s’inquiète… Jeanne veut seulement les voir une dernière fois. Jeanne, Edmond et Jonathan se regardent intensément. Mieux qu’un serment. Il suffit de pousser Le Mac dans le trou du bassin et il disparaît à jamais dans les entrailles de la bibliothèque, dévoré par le crocodile sacré. Il y a juste à compter jusqu’à trois… Un !… deux !… Jonathan arrête Jeanne des yeux, avec une manière triste de lui dire « Désolé ! ». Jonathan enveloppe l’enfant qu’il tient dans les bras, leur tourne le dos et s’en va d’un pas déterminé. Personne n’essaie de le retenir. Ce serait vain. Jeanne s’en veut d’avoir failli au dernier moment. Le Mac en aurait presque de la sympathie pour elle. Presque. Il fait signe à Edmond de démailloter le bébé qu’il tient dans les bras. Jeanne lui indique qu’il le peut. Edmond ouvre les langes. Le Mac reste un temps en suspension. Se décompose. Son visage devient celui du fantôme qui guette toujours en lui, il lâche tout et hurle à la mort.

– Qu’est-ce que vous voulez que je fasse de ça ?

 

– Arrête, Piqueur ! Ce n’est pas possible. Rattrape mon père. Il m’inquiète. Je ne comprends pas ce qu’il fait. Ça ne lui ressemble pas.

– Et Le Mac, tu ne veux pas savoir ce qui lui arrive ?

– Je m’en fiche. Un peu de malheur ne lui fera pas de mal.

– Tu es dure, Amaryllis.

– Non, Piqueur, j’ai mal. Tu ne vois pas que mon père est en train de trahir Jeanne ? de trahir Edmond ? de nous trahir ?

– Tu exagères, fais-lui confiance, c’est ton père.

– Ce n’est plus mon père ! Regarde, il se sauve. Il fait échouer le plan qu’ils avaient imaginé pour sauver les enfants de Jeanne. Je me demandais comment elle avait pu accepter de donner ses enfants à Joséphine et au Mac. Juste au moment où je comprenais que Jeanne avait fait semblant d’accepter pour mieux les berner, mon père gâche tout.

– Attends, Amaryllis. Il y a peut-être quelque chose qui nous échappe.

– C’est lui qui s’échappe ! Il faut qu’on rattrape mon père et qu’il s’explique.

– Viens, Amaryllis, Jonathan n’est pas loin.

 

Le visage de Joséphine s’illumine. Elle ouvre la portière de sa voiture et tend les bras vers l’enfant que lui présente Jonathan. Amaryllis pleure tous les éphélides de son cœur. Son père ne sera plus jamais son père. Elle le renie. C’est un traître et un lâche. Un menteur. Son père a vendu le bébé de Jeanne à Joséphine. Qu’il le garde, son sale argent. Amaryllis partira avec Piqueur. Ils se réfugieront en haut de la tour Saint-Jacques. Ils ne redescendront plus jamais. Elle élèvera des pigeons. Ils iront donner des nouvelles à sa mère. Seulement à sa mère.

Joséphine ouvre les langes de l’enfant comme elle dénouerait le ruban d’un carton à chapeau. Elle reste un temps en suspension. Son visage ne se décide pas. Il craint d’être très laid. Il le devient. Le visage de Joséphine n’est plus qu’un cri. Elle hurle à la mort.

– Qu’est-ce que vous voulez que je fasse de ça !

 

« Ça » pour Le Mac est apparu sous la forme d’une petite fille, fine et élégante. Bien sûr, Le Mac espérait un héritier, mais « banquier » possède un féminin présentable : héritière. Ce qui le paraissait moins, c’était cette peau d’apparence blanche. Même si Le Mac avait élargi son nuancier et que ce laiteux de peau passe volontiers, chez les femmes, pour de la réserve et de la distinction, quelque chose le gênait encore. Bien considéré, Le Mac aurait pu accepter « Ça », s’il n’y avait eu, ce pied battant la mesure, cette main souple autour du poignet et ce regard sombre et amusé porté sur lui. Toutes choses qui brossaient de « Ça » le parfait portrait d’un chevalier de Saint-George blanc !

Dans l’obscurité de la voiture, « Ça » parut à Joséphine un garçon plutôt petit, grêle mais très honnêtement membré, au toucher. Il portait les yeux bleu acier, l’humeur sombre, le poil colérique, et dégageait un fort parfum de maquis. Joséphine ne regrettait pas d’avoir laissé filer l’enfant que le Médicastre avait tenu en réserve dans son ventre. « Ça » était parfait. À cette réserve près que quand Jonathan l’éclaira d’une lanterne, il se montra le cheveu déjà dru planté en pointe sur le front, et la peau désespérément sombre qui en faisait un Bonaparte noir !

C’en était trop.

Joséphine et Le Mac renoncèrent.

Voilà comment « Ça » et « Ça » furent abandonnés à leur mère.

Au loin, on entendit le rire du crocodile sacré.

 

***

 

Le soir, à la Gamelle de la Révolution on a sorti le boudin et les guillotines des jours de fête. Edmond, Jonathan, Amaryllis et Piqueur profitent du calme retrouvé.

Jeanne est au fourneau et la Patronne à la mamelle. Il lui est venu une soudaine montée de lait opportune et abondante. Les deux héros de la soirée en profitent de concert. Ils ont déjà été nourris par Jeanne, mais ne sont toujours pas rassasiés. La Patronne s’est dépoitraillée au plus large pour laisser aller deux énormes ballons libres auxquels les insatiables se sont accrochés comme des aérostiers en perdition. La petite Saint-George blanche et le petit Bonaparte noir se goinfrent avec fièvre en se fixant droit dans les yeux. On dirait deux duellistes. Ils se défient. C’est à qui videra le premier le lait de la Patronne. Ils ne prennent pas le sein, ils tètent le monde. Et ce monde est à eux.

À une table, Edmond et Jonathan lisent une lettre du lieutenant d’Anderçon. Il leur donne des nouvelles de Saint-Domingue. Marmotte, l’Enfant Léopard et le fils du Commandeur font merveille dans le département de l’Inganne à l’est de l’île. Ils ont formé une légion qu’ils ont baptisée « Jeanne ô Jeanne ! », les derniers mots du Chevalier. D’Anderçon ne dit rien de sa femme. Le lieutenant leur laisse comprendre que deux sabres les attendent auprès d’eux, s’il leur venait l’envie de « bouger ». Edmond et Jonathan savent qu’un bateau part de la Rochelle dans une dizaine de jours.

Amaryllis et Piqueur se sont réfugiés en haut de l’escalier. Ils ont étalé une marée de livres sur le palier dont ils lisent les dernières pages à voix haute pour élire « La meilleure fin d’histoire du monde ». Ils hésitent.

Ils sont sur le point de se prononcer quand on frappe à la porte de la gargote.

Il y a un silence. On s’équipe. Jeanne empoigne une poêle teigneuse et va directement ouvrir. Une pauvresse lui tend un mot… Je suis la femme du Mac… Jeanne ne l’aurait pas reconnue. Elle avait été comme aspirée de l’intérieur par une sorte de mal soudain et vorace… Est-ce que je peux les voir ?.. Jeanne s’écarte. La femme du Mac reste sur le pas de la porte. Elle contemple le spectacle des deux enfants au sein, sans un mot, une tristesse infinie au visage… Merci, Jeanne… Elle s’en retourne un peu plus voûtée, vers une voiture qui attend la portière au chiffre du Mac… Que dit cette lettre, Jeanne ?… Elle vous est destinée, messieurs. Elle est du Mac. Il vous fixe un rendez-vous, chez lui. Il a quelque chose à vous proposer qui risque grandement de vous intéresser. Il prendra contact avec vous… sous peu.

Le temps se suspend comme s’il attendait une réponse.

C’est alors que la petite Saint-George blanche et le petit Bonaparte noir se mettent à rire. Un de ces rires qu’on ne peut arrêter qu’en donnant crédit à l’improbable.

Fin

 

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