La théorie des étoiles filantes
L’observatoire
Cette nuit, il est tombé 60 centimètres de neige fraîche. À 2 552 mètres d’altitude en décembre, c’est le lot quotidien. Bien à l’abri derrière les cloisons métalliques de l’observatoire me servant de rempart contre les aléas climatiques, j’ai l’impression de voguer sur un tapis de diamants en route pour les étoiles. Par la fenêtre de ma chambre, un modeste hublot recouvert de givre et de buée que viennent consteller les flocons en dessinant d’éphémères sculptures de cristal, je n’aperçois qu’un vaste champ d’une blancheur aveuglante. Pas même un pan de montagne à l’horizon, ni même un bout de ciel, encore moins l’une des dix gigantesques fleurs de métal plantées dans l’immense jardin blanc autour du bâtiment. Nous sommes si proches du solstice que le jour se lève à peine. Au-dehors, la neige tombe sans discontinuer, et aucun signe avant-coureur venu du ciel n’annonce une quelconque amélioration. La grande marée des flocons a envahi l’Univers, englobé l’horizon dans sa pureté et sa froidure, sculpté le monde à sa mesure, celle de l’hiver éternel.
L’observatoire NOEMA (Northern Extended Millimeter Array) est situé sur un plateau rocheux et plane au sommet d’un pic perdu quelque part dans les Hautes-Alpes. Ce département est l’un des plus désertiques de tout le territoire français. Un désert d’altitude comme il en existe également en Haute-Corse, dans les Hautes-Pyrénées ou en Ariège. La densité de population se résume à environ 25 habitants par kilomètre carré. En comptant les loups, les chamois et les aigles.
Dans cette station spatiale, nous sommes sept. Deux astronomes, trois techniciens, une cuisinière et une infirmière-anesthésiste. Sept personnes confinées dans un espace de quelques centaines de mètres carrés, totalement coupé du monde. Un cocktail détonant pouvant très vite conduire à l’explosion du groupe si un grain de sable venait à enrayer la machine. En général, pour éviter toute lassitude ou tout débordement, une rotation d’équipes est prévue chaque semaine pour remplacer une partie du personnel. Mais là, c’est différent. En raison du mauvais temps, les deux dernières ont été annulées. Aujourd’hui, nous sommes le 18 décembre, et cela fait maintenant autant de jours que je suis coincé ici. C’est dire à quel point, lorsque les flocons tombent en abondance, cet endroit devient l’enclos de notre solitude.
‒ 60 centimètres. Une moyenne tout ce qu’il y a de plus normale pour le trou du cul du monde ! ajoute soudain Shogun, l’un des trois techniciens du centre.
Il ne s’appelle pas ainsi, c’est seulement un surnom dont l’ont affublé les autres employés, parce qu’il possède un côté noble et déterminé, deux yeux sombres, qu’il porte une barbe noire fournie et des cheveux longs rassemblés par un catogan, comme le protégé du grand général pacificateur des armées de l’Est dans la série télé éponyme des années quatre-vingt. C’est vrai qu’il lui ressemble un peu, avec ses airs de samouraï. On a toujours l’impression, lorsqu’il vous écoute avec un regard désabusé, qu’il va finir par s’agenouiller devant vous, sortir un sabre de son fourreau et se faire seppuku.
Shogun n’est peut-être pas un vrai samouraï mais, à sa manière, c’est un guerrier solitaire qui a fait vœu de servir dans l’armée de l’hiver. Il ne supporte guère de vivre en dessous de 2 500 mètres d’altitude, raison pour laquelle il demeure le seul membre de l’équipe confiné ici à l’année, tel un gardien de phare. À l’aide de sa dameuse, il occupe ses journées à déneiger les voies d’accès situées autour des immenses antennes paraboliques qui scrutent la vie du ciel. Shogun ne semble aimer que les engins Kässbohrer, les skis Dynastar et la bière Duvel. Il est effrayant de constater que ce garçon, pourtant bien sous tous rapports, semble définitivement attaché à ces trois marques auxquelles il voue un culte digne des plus grandes heures du vaudou. Mais tant qu’il y aura accès, les autres membres de l’équipe échapperont au pire.
‒ Autant de poudreuse, ça envoie du lourd ! Dis donc, l’astronome, ça te
dirait d’aller faire une petite virée dans la peuf1 ? J’ai jamais vu un velours pareil. Crois-moi sur parole, mec, on dirait de l’héroïne pure !
Cet homme est aussi déroutant que providentiel. Son langage châtié, ainsi que son besoin chronique de partager ses trois passions ont le don de m’agacer singulièrement, mais son stoïcisme face à l’adversité, son énergie et son courage continuent chaque jour de m’éblouir. Et même si cet aveu me coûte, je lui dois la vie. C’est Shogun qui m’a retrouvé il y a dix jours de cela, lorsque je me suis perdu dans le brouillard au bord d’un précipice. Sans lui et ses trois démons, je ne serais certainement plus là pour vous raconter cette histoire.
En ce petit matin neigeux, la voix mélodieuse et les mots emplis de délicatesse de Shogun essayent de m’extirper de ma torpeur – et de mon lit –, mais sans succès. Je résiste à l’appel des sirènes. Ce matin, je suis dans l’expectative. J’ai les yeux rivés sur le calendrier fixé au mur, sur lequel j’ai entouré au feutre rouge les dates de rotations d’équipe. 1, 8, 15, 22, 29. Dans quatre jours, si tout va bien, un guide viendra me chercher pour redescendre dans la vallée. En attendant, je dois patienter.
Il n’était pas encore 8 heures lorsque Shogun a fait irruption dans ma chambre, en ouvrant la porte à la volée. Il s’est affalé de tout son long sur le lit près du mien, tenant dans une main une bière et dans l’autre son catalogue préféré, celui d’un des plus fameux fabricants de ski.
‒ Bordel, Dreamsen ! T’es encore au plumard à l’heure qu’il est ? Il va faire un temps de curé, aujourd’hui. Quand est-ce que tu vas te décider à bouger et à prendre l’air ?
Ce que Shogun appelait un « temps de curé » était en fait un blizzard épais hachuré de flocons aussi gros que des boules de pétanque, mais il semblait s’en soucier comme d’une guigne. Tout en feuilletant son magazine d’un air détaché, il buvait une lampée de bière au goulot avec un horrible bruit de succion, avant de lâcher un rot sonore dont les effluves acides m’ont assailli les narines. Sympathique, au réveil…
‒ Tu le croiras jamais, ils viennent de ressortir la mythique gamme de skis all mountain 4x4. J’ai bien envie de m’acheter le speedzone 82 proconnect. Depuis le temps que je l’attendais !
‒ Je m’en contrefiche, laisse-moi dormir. Je te rappelle que, tant que la neige tombe, les antennes paraboliques restent fermées, et que je me retrouve donc en congé forcé.
‒ Congé forcé mon cul ! Il y a mille choses à faire à la station quand on est entreprenant et débrouillard. Comme donner un coup de main à déneiger. Ça envoie du gros depuis cette nuit. C’est l’heure de farter la luge !
‒ Je n’ai pas ta maîtrise pour conduire une dameuse…
Shogun a paru amusé par un cuisant souvenir :
‒ C’est vrai, la seule fois que je t’ai laissé le volant, on a failli finir dans le décor…
Tout en feuilletant son magazine, il a ajouté d’un air quelque peu dégoûté :
‒ T’aimes pas conduire, tu te contrefous de glisser sur des spatules et tu supportes pas la bière. Des fois, je me dis qu’on n’a rien à foutre ensemble.
‒ Tu as parfaitement raison sur ce point. C’est pour ça qu’on n’est pas ensemble. On est juste collègues de travail, en colocation forcée. Maintenant, fous-moi la paix !
Avant de se décider enfin à quitter la chambre, Shogun m’a adressé un regard dédaigneux.
‒ Bon, fleur de nave, je vais aller me farcir ce bon paquet de neige tout seul comme un grand.
‒ C’est ça, amuse-toi bien.
Avant qu’il ne franchisse le seuil, frappé par un éclair de lucidité, j’ai redressé la tête et demandé :
‒ Au fait, que dit la météo ce matin ? Est-ce qu’il y a une chance d’amélioration ?
Le samouraï a eu un rire narquois.
‒ Non, mais tu rêves ou quoi ? À cette altitude, quand la neige tombe, ça peut durer une bonne partie de l’hiver. Sans compter qu’on prévoit d’ici la semaine prochaine la visite d’un vortex polaire tout droit venu du cercle Arctique.
La foudre m’a frappé aussi sec.
‒ Un vortex polaire ? T’en es sûr ?
Tout en terminant sa bière, le samouraï s’est massé la barbe avec délectation et a asséné comme une sentence le bulletin météorologique du jour :
‒ Je peux pas te dire quand avec précision, mais il est quasiment certain qu’autour de Noël la température devrait chuter à ‒ 40 °C… Conjugué à des vents violents, ça va être une drôle de Sibérie ! J’espère que t’as commandé une bonne paire de moufles et un caleçon molletonné pour tes étrennes, parce que si tu dois rester ici jusqu’en janvier, tu vas te geler les
tartifles2, crois-moi !
‒ D’ici là, j’espère avoir quitté l’observatoire. Je te rappelle que je dois partir dans quatre jours.
Shogun m’a regardé d’un air désabusé :
‒ Je voudrais pas doucher tes espoirs, mais avec toute cette neige et l’arrivée de ce vortex, ça m’étonnerait que la rotation de la semaine prochaine soit maintenue.
Cette annonce m’a crucifié. Comme je restais interdit, le samouraï m’a planté un dernier coup de katana.
‒ Faut pas rêver, mec, ici on est à 3 000 mètres, en pleine montagne, pas à Koh Lanta ! Personne ne va venir te chercher pour t’évacuer dans un hôtel de luxe. Le totem maudit, c’est tous les jours !
Visiblement satisfait, il a disparu en claquant la porte derrière lui.
Pour Shogun, cela ne changeait rien, puisqu’il devait de toute façon rester ici. Mais pour moi, la perspective de passer les fêtes de fin d’année coincé à l’observatoire dans la froidure et la neige m’a coupé les jambes. C’était le coup de grâce. Je suis resté de longues minutes allongé, à bayer aux corneilles, incapable de sortir de la chaleur de mes draps, alors que le thermomètre indiquait toujours et de manière apparemment inflexible une température extérieure de ‒ 11 °C. Presque estival à côté des ‒ 40 °C promis par la météo pour les jours à venir. Trente degrés de moins, c’est assez surprenant, et tout à fait déroutant. Une baisse aussi subite du mercure est certes possible, mais un vortex polaire à une telle altitude, est-ce un phénomène climatique supportable ? J’avais déjà connu ‒ 17 °C, mais jamais davantage. Or je n’étais pas certain d’apprécier la vie dans un supercongélateur balayé par des vents violents. Bref, il était à propos de dire que ce bulletin météorologique shogunien m’avait littéralement glacé le sang.
D’après le samouraï, la neige fraîche et la température clémente de ‒ 11 °C du jour constituaient le temps idéal pour une promenade au grand air, mais dois-je préciser que cet homme ne semblait pas avoir été conçu comme les autres ? En quelque sorte, d’une manière ahurissante et inexplicable, la nature l’avait doté d’un système de chauffage intégré, d’un don inné de pilote en conditions extrêmes et d’un estomac en titane. Il avait dû être eskimo dans une autre vie, ou bien venait-il d’une autre planète, voire d’une autre galaxie ? Pour ma part, je devais m’enrober de trois couches de vêtements avant de mettre le nez dehors, prier saint Christophe en me glissant derrière le volant d’un quelconque engin mécanique, et me faire un pansement gastrique après avoir bu ne serait-ce qu’une gorgée de bière.
Comme quoi, même près du ciel, il n’y a pas de justice en ce monde.
L’arrivée d’un vortex polaire n’allait pas refréner les ardeurs de Shogun, mais pour moi, c’était un tout autre défi. Plutôt que d’affronter des températures glaciales et des vents tempétueux, je préférais observer le ciel, lire un livre ou aimer une femme. Or depuis quelque temps le ciel au-dessus de ma tête semblait bien opaque, les livres que je m’évertuais à ouvrir me tombaient des mains et les femmes ne faisaient plus vraiment partie de mon quotidien. Une chevelure de femme, pourtant, avait bel et bien réussi à remplacer celle de Bérénice lors de l’année écoulée et, grâce à elle, les plus belles poussières d’étoiles que j’étais parvenu à observer ressemblaient à deux yeux sombres dont le feu éclatant me faisait irrémédiablement songer au chaos originel. Mais cette image avait totalement disparu de mon champ de vision, telle une comète s’enfuyant dans le vide sublunaire et les spirales du temps, ce qui m’avait rendu amer.
Ajoutez à cela la menace de demeurer coincé dans cet observatoire jusqu’à la fin de l’année, et le monde s’écroulait soudain comme un château de cartes. Passer un réveillon par une température de ‒ 40 °C à près de 3 000 mètres d’altitude, très peu pour moi. Lorsque j’avais accepté cette mission, je pensais que prendre un peu de hauteur sur les mystères insondables de la vie ne pouvait que m’être profitable. Mais si j’avais su dans quel piège j’allais tomber, il est probable que je ne serais jamais venu ici.
1. En patois, la « poussière » et par extension, la neige poudreuse.
2. Les « patates », en patois.
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Avec la hausse spectaculaire des températures d’environ 40 °C dans la
stratosphère au-dessus de la Sibérie, le vortex polaire s’est écarté du pôle Nord.
Chaque année, cette masse d’air froid qui tourne autour de l’Arctique
entraîne des températures glaciales et d’importantes chutes de neige sous les latitudes moyennes.
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