La théorie des étoiles filantes

Maxence Fermine · Chapitre 9 sur 14

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La théorie des étoiles filantes

Au diapason des messages célestes

 

Je me trouvais enfin à l’observatoire NOEMA, la station spatiale intergalactique de l’IRAM, le camp de base sur la route des étoiles.

Tandis que le guide, sa mission accomplie, s’apprêtait déjà à emprunter le chemin du retour, je vis arriver face à moi une dameuse roulant à vive allure. Elle s’arrêta à quelques mètres de l’endroit où je me trouvais, un grand échalas aux cheveux noirs rassemblés par un catogan en sortit et se planta devant moi :

‒ Bienvenue à l’observatoire ! Bienvenue dans le trou-du-cul du monde !

La première note de ce qui allait être un festival de langage haut en couleur était donnée. Je tentai de le toiser, comme l’avait fait Bomel lors de notre première rencontre, mais c’était peine perdue. L’homme avait une tête de plus que moi et semblait solide comme un roc. De plus, il avait les épaules aussi larges que celles d’un déménageur. Un samouraï, j’étais face à un samouraï, c’est du moins la première impression que j’eus de lui.

‒ T’es le nouvel astronome ?

‒ Oui. Alexandre Dreamsen.

‒ Salut, Dreamsen. Moi, c’est Shogun.

C’est alors que je commis ma première erreur. Dans le respect des convenances alors encore en vigueur, je voulus lui serrer la main. Mais dès que je sentis la pression que les doigts de ce colosse exerçaient sur mes phalanges, je regrettai la stupidité de mon geste, et me maudis de ne pas avoir fait de culturisme dans ma jeunesse. Shogun possédait une telle force physique qu’il aurait pu me briser les os avec une facilité déconcertante. Une fois son étreinte relâchée, je dus masser longuement ma main endolorie avant de pouvoir retrouver une circulation sanguine normale.

‒ Eh bien dis donc, on peut dire que vous avez une sacrée poigne !

Shogun leva les yeux au ciel comme si je venais de l’offenser :

‒ Bon Dieu, fais pas le monchu7 ! Ici, on vit en vase clos, tu vas vite le comprendre, alors pas de chichis. On se tutoie !

‒ D’accord. Je vais essayer de vous… de te tutoyer. Mais il faut me laisser le temps de m’acclimater.

‒ Question climat, tu vas vite être mis au parfum. Ici, à part la neige, y a rien. Que dalle !

Et, tout en désignant le décor autour de nous, le samouraï se fendit d’un franc sourire. Désireux de me témoigner son amitié, il m’asséna sur l’épaule une accolade qui aurait aisément déraciné un arbre. Pas de luxation, mais une simple ecchymose due à un premier excès d’affection. Dans le langage shogunesque, un coup du plat de la main, même porté avec une énergie de bûcheron prêt à fendre un érable en deux, n’était qu’une tendre caresse.

‒ Ah, foutredieu, ça fait du bien de voir de nouvelles têtes !

‒ Oui, c’est toujours agréable, répondis-je en grimaçant de douleur.

‒ T’as bien fait d’être venu ! Tu peux pas savoir ce que ça ramone les poumons de s’élever au-dessus de la crasse. Ici, on respire pas le même air que les rase-moquette qui vivent dans la vallée !

Question langage, je le compris très vite, j’avais affaire à un cador, un champion olympique toute catégorie de l’argot et des rusticités. Ce type-là semblait être le fils caché d’Audiard et de Coluche. Passé le choc de la première salve, peut-être pourrais-je m’acclimater à la fois au mitraillage en règle, à la décontraction linguistique, à l’impertinence et au relâchement grammatical…

‒ Bon, si on prenait du souci8 ? Allez, monte, mon bamboué9, je t’emmène faire ton premier tour de manège, comme un grand ! Tu vas voir, si t’as jamais fait de dameuse, c’est le moment de prendre ton pied !

Je sautai dans l’engin et Shogun s’installa au volant. Puis, après m’avoir gratifié d’un magnifique sourire, il conclut cette première prise de contact par une sentence dont il avait le secret :

‒ Je sais pas pourquoi, mais j’ai le sentiment qu’on va bien s’entendre, tous les deux. Pas vrai, ma couille ?

Et, sans attendre de réponse de ma part, il partit en trombe en direction de l’observatoire.

À un moment donné, je ne sais pourquoi, je jugeai utile d’engager la conversation et de produire ce commentaire tout à la fois stupide et hasardeux, que je regrette encore aujourd’hui :

‒ Ça a l’air facile à conduire, une dameuse…

À peine ces paroles prononcées, je réalisai l’insondable portée de mon erreur. Je venais de m’aventurer dans une galaxie insoupçonnée, un trou noir lointain, un espace interstellaire dont on ne revient pas, car Shogun était tout à fait le genre d’homme à me prendre au mot. Et ce qui devait arriver survint aussitôt. Il stoppa net l’engin, se tourna vers moi et s’écria :

‒ Tu veux savoir ce que ça fait ? Alors, prends ma place, c’est l’occasion ou jamais de savoir ce que tu vaux derrière un volant !

Comme j’hésitai, ne sachant s’il plaisantait ou non, il me donna une bourrade à assommer un cheval, sauta hors de l’engin et m’intima l’ordre de prendre les commandes.

‒ Vas-y mon gars, fais-toi plaisir ! Ça se conduit comme une autotamponneuse !

Ce genre d’affirmation aurait dû me mettre la puce à l’oreille, et m’inciter à renoncer à cette folie pendant qu’il était encore temps. Cependant, avec un tel quidam, inutile de discuter, je l’avais compris à la seconde où il s’était présenté à moi. Je glissai bien sagement mon postérieur derrière le volant. Shogun avait déjà fait le tour de l’habitacle et pris place sur le siège passager. Après m’avoir expliqué brièvement le fonctionnement de cet engin qui, sur le coup, me parut une sorte de module lunaire, je démarrai et me lançai sur la piste. Contre toute attente, je ne calai pas, et la dameuse se mit à avancer sur la neige, toutefois elle fit de telles embardées à gauche et à droite que mon acolyte, soudain agrippé à son siège, me fit part de ses premiers commentaires.

‒ Holà ! bijou, ça se conduit avec doigté, ce genre d’engin ! Vas-y tout

doux, sinon on va finir par cupesser10 !

Au début, tout se passa bien. Je ne sais à quel moment tout bascula, manquant de peu de se solder par une catastrophe intersidérale, un accident digne d’un circuit de formule 1. Grisé par cette nouvelle liberté, je voulus accélérer. C’est alors que la machine s’emballa, et qu’elle partit en dérapage sur la droite. L’engin sortit de la piste et se dirigea tout droit vers un amas de congères. Sans l’intervention du samouraï qui reprit les commandes à temps et nous évita l’accident, je crois que nous aurions embouti ce mur de glace à grande vitesse. Je n’ose imaginer les conséquences d’une telle sortie de piste. Sans doute n’aurais-je jamais connu de l’observatoire autre chose que l’infirmerie.

‒ Eh bien, y a pas à dire, l’astronome, vaut mieux que tu étudies les étoiles que de t’occuper du déneigement ! ponctua Shogun alors que j’étais encore sonné par ce qui venait de se produire.

‒ Je suis désolé. La fatigue due à l’altitude, sans doute.

Chacun reprit sa place et nous nous dirigeâmes en direction de l’observatoire. Parvenu devant un immense bâtiment, le samouraï m’invita à descendre de l’engin.

– Je te laisse là, mon gars ! J’ai encore de la neige à racler. Le secret d’un bon dameur, c’est le doigté, l’expérience, et la hauteur de fraise. On se retrouve tantôt.

*

* *

‒ Nous, on travaille à la construction de la douzième antenne ! m’indiquèrent Joël et Hermann dès que je fus en leur présence à l’atelier.

Les deux sbires, jouant les acrobates sur un échafaudage, avaient l’allure de Dupont Brothers prêts à partir pour la Lune. C’était la première fois que je découvrais un couple aussi uni, et paradoxalement aussi mal assorti. L’un, épais et mutique, me regardait à la dérobée tout en ricanant bêtement, tandis que l’autre, petit et disert, m’abreuvait de renseignements techniques dont je n’avais, sur le moment, strictement rien à faire. En quelques minutes, j’appris tout ce qu’il y avait à savoir sur les antennes. D’abord leur masse imposante (près de 130 tonnes), ensuite la composition de leur énorme parabole tournée vers le ciel (176 panneaux en aluminium), tel le pavillon d’une oreille à l’écoute de l’Univers, et enfin leur incessante rotation comme pour un ballet destiné au public des étoiles, faisant songer à des engins sortis tout droit d’un film de science-fiction.

‒ C’est formidable ! avouai-je mollement, alors que, miné par la fatigue, je ne pensais qu’à une chose, aller me coucher.

Pour clore toute discussion, Joël chanta « Gabrielle, tu brûles mon esprit » a capella , et Hermann se mit à mâcher son chewing-gum en ouvrant la bouche comme un four.

Prenant le relais de ces Dioscures sortis tout droit de la constellation des Gémeaux, grand connaisseur devant l’éternel de la cartographie du ciel, Tanguy, astronome et directeur de l’observatoire, m’accueillit dans la salle de contrôle avec la fulgurance d’une comète :

‒ Les antennes sont éloignées de 760 mètres, soit l’équivalent de la résolution d’un télescope qui serait doté de ce diamètre. Combinées entre elles, quand les huit plus grands observatoires parviennent à observer de concert une partie du ciel et conjuguent leurs données, cela permet depuis New York de pouvoir lire sans difficulté un article de journal situé à Paris. Une précision qui nous a permis, grâce à des observations effectuées en avril 2017 par ces huit observatoires, de photographier pour la première fois un trou noir situé au centre de la Galaxie, à plus de 53 millions d’années-lumière de là !

Une découverte scientifique capitale, largement commentée depuis dans les cénacles des astronomes, et relayée par la presse comme il se doit, puisque cette révélation annoncée par Albert Einstein il y a plus d’un siècle n’avait jamais été prouvée jusque-là. Il y avait bien eu des simulations, mais ce cliché où apparaissait une masse noire entourée d’un halo orangé est la première image dont on dispose de cet objet céleste, un objet si compact que l’intensité de son champ gravitationnel empêche toute forme de matière ou de rayonnement de s’en échapper. Et tout cela, grâce au travail collaboratif de centaines de chercheurs, de techniciens et de scientifiques de tous les horizons, et bien sûr à la présence des antennes.

Tout cela était passionnant et, en temps normal, je me serais délecté de telles informations. Mais j’étais déjà au courant de ces découvertes, et pour l’heure, tout ce dont je rêvais, c’était d’un bon café et d’un peu de repos. Après m’avoir assommé encore avec quelques explications techniques, Tanguy s’aperçut soudain de ma lassitude et m’enjoignit de rejoindre les cuisines, où je fis tout à la fois la connaissance de Barbara et de l’arabica puissance 9. La cuisinière m’accueillit à bras ouverts, m’offrant en plus du café une part d’un délicieux gâteau au chocolat qu’elle venait de confectionner. Je bus le café et avalai la part de gâteau tout en fixant aveuglément l’étendue de neige par la fenêtre. Nous échangeâmes quelques politesses puis, comme elle m’avait surpris à bâiller malgré les remontants qu’elle venait de m’octroyer, elle m’indiqua le numéro de ma chambre dans le bloc 3.

‒ Allez vous reposer, Alexandre, vous en avez bien besoin. La première fois en altitude a le don de vous assommer, c’est bien connu.

Je remerciai la cuisinière de sa sollicitude. C’est ainsi que, quelques minutes plus tard, je pus enfin gagner une minuscule pièce composée de deux lits simples, chambre qui me tiendrait désormais lieu de havre de paix. Là, victime d’un énorme coup de blues, je m’allongeai sur le lit et restai prostré de longues minutes, à me demander ce que je faisais là, au milieu de parfaits inconnus qui, contrairement à moi, semblaient contents de leur sort. La seule compensation que je pouvais éprouver sur le moment était de me trouver loin de toute pollution lumineuse engendrée par l’éclairage des villes. Ici, tout était pur, vierge, sauvage. Le ciel était d’une transparence absolue, les jours éclairés par les feux du soleil, et les nuits illuminées par la clarté des étoiles. À cette pensée un vague sourire se dessina sur mon visage.

Je compris très vite que mon état de fatigue mentale et physique était la cause de tout. Bientôt, à force de repos et d’habitude, moi aussi je finirais par m’acclimater à ce monde hostile, et à cet observatoire posé comme un aigle sur le sommet d’une montagne. Un espoir nouveau m’envahit.

Mais pour le moment, j’avais une migraine épouvantable. Mes maux de tête, sans doute accentués par l’altitude, étaient si violents que j’avais l’impression que mon crâne allait exploser. Il fallait à tout prix que je prenne un remède avant de devenir fou, et je me mis en quête de l’infirmerie.

Muni du plan de l’observatoire, je sortis du bloc 3 et rejoignis le bloc 1. L’infirmerie était située non loin de la salle télé, au bout d’un couloir donnant sur l’entrée. Je frappai à la porte et une voix féminine me répondit aussitôt :

‒ Entrez !

J’entrai et je tombai nez à nez avec une femme petite et menue, aux yeux et cheveux sombres, qui m’adressa un large sourire :

‒ Bonjour. Que puis-je pour vous ?

Son intonation de voix était si pure, si positive, que je me sentis tout de suite en confiance.

‒ Bonjour. Je suis Alexandre Dreamsen, le nouvel astronome. Je viens d’arriver ce matin, et…

‒ Et vous cherchez de l’aspirine, c’est ça ?

Je la regardai, éberlué.

‒ Oui, comment avez-vous deviné ?

Elle sourit avant de m’expliquer :

‒ En général, c’est ce que réclament les nouveaux arrivants à l’observatoire. L’altitude, la fatigue, le changement de lieu de vie sont des facteurs de migraine.

‒ J’aurais dû y penser.

Elle attrapa un tube dans l’armoire à pharmacie et me le tendit.

‒ Tenez. Prenez un comprimé tout de suite et un autre ce soir. Cela devrait faire l’affaire, le temps d’habituer votre corps à la différence de pression atmosphérique.

C’est alors qu’en m’approchant d’elle, je respirai pour la première fois les fragrances de son parfum. Des notes suaves de violette et de jasmin. Envoûtement immédiat.

‒ Je vous remercie, mademoiselle… madame ?

‒ Olympe.

En plus de posséder les atours d’une déesse, cette femme portait le prénom du lieu où séjournaient les dieux.

‒ Vous travaillez à l’observatoire depuis longtemps, Olympe ?

L’infirmière releva la tête, un peu étonnée que je me montre si insistant d’emblée, puis répondit du bout des lèvres :

‒ Cela fera deux ans à la fin de l’année.

‒ Je vois. Et lors de ces deux années sur place, vous avez eu à prendre en charge beaucoup de blessés ?

‒ Non, heureusement, rien de bien grave. À part quelques contusions, foulures ou brûlures, je n’ai jamais eu à déplorer de cas nécessitant une évacuation d’urgence.

‒ Dans ce cas, si vous n’avez pas grand-chose à faire, vous devez vous ennuyer un peu.

C’était une déclaration très maladroite, je m’en rendis compte aussitôt, ce qui eut pour effet d’assombrir son regard. Prenant la mouche, elle rétorqua avec vigueur :

‒ Il est vrai que je dispose de pas mal de temps libre. Mais apprenez que je ne m’ennuie pas. Ce n’est pas dans ma nature. À l’infirmerie, j’ai toujours quelque chose à faire, de la paperasse, des commandes ou l’inventaire. Chaque matin, je dois m’assurer que mon stock de médicaments est à jour. Et lorsque je n’ai plus rien à y faire, je vais aider Barbara aux cuisines.

Je m’en voulus aussitôt de l’avoir contrariée, et me fis tout petit devant elle.

‒ Pardonnez-moi, je me suis mal exprimé. Je ne voulais pas vous offenser.

Les traits de son visage se relâchèrent.

‒ Vous n’avez pas besoin de vous excuser. Je ne suis pas fâchée. Maintenant, si vous le voulez bien, j’ai à faire. Bonne journée à vous, Alexandre.

‒ Bonne journée, Olympe.

Et, sans savoir si ma tête tournait à cause de l’altitude, des effluves de son parfum ou des conséquences de ma maladresse, je sortis de l’infirmerie dans un tourbillon d’incertitudes.

Une fois ma migraine passée grâce aux effets de l’aspirine, ma vision des choses changea quelque peu. Au final, ce séjour à l’observatoire pourrait se révéler moins ardu qu’il ne m’était apparu au pied de la montagne. Était-ce de m’élever et de tutoyer les étoiles, ou la simple présence d’Olympe comme un cadeau du ciel ? J’avais retrouvé un semblant d’énergie et de bien-être.

Après un solide déjeuner suivi d’une sieste réparatrice, je pus enfin prendre mes fonctions au sein de l’observatoire. En fin d’après-midi, je rejoignis la salle de contrôle où m’attendait l’astronome en chef. Lors de cette première session, Tanguy m’initia au fonctionnement de l’ordinateur central, et de la masse des données à intégrer en vue des recherches scientifiques dont nous avions la responsabilité. Un travail bien différent de celui que j’exerçais au siège, beaucoup plus in situ, plus pragmatique. J’avais enfin l’impression de servir à quelque chose. De maîtriser mon sujet. D’être aux commandes de l’appareil. Pour la première fois de ma vie, j’étais en contact direct avec les étoiles.

Tanguy, malgré sa froideur et son flegme, sut me rassurer en peu de temps sur ma faculté d’adaptation à l’observatoire. Selon lui, j’étais tout à fait capable de prendre la relève dès le lendemain. Nous devions nous relayer toutes les douze heures. Comme Tanguy dormait peu, il avait opté pour la rotation de nuit, sans aucun doute la plus difficile, ce qui était tout à son honneur. Je devais donc le remplacer de 7 heures à 19 heures. Lui se contentait de dormir de 7 heures à midi, cinq petites heures de sommeil qui semblaient lui suffire amplement.

‒ Parfois, se justifia-t-il, je fais une micro-sieste de quelques minutes dans la salle de contrôle pour compenser, mais c’est à peu près tout. Et ne va pas croire que je dors comme un loir quand je suis de repos chez moi. Je ne parviens pas plus à fermer l’œil là-bas qu’ici. Je dois être programmé pour dormir cinq heures, et pas une minute de plus.

Un robot, ce type était un robot. Même s’il était de plus en plus clair pour moi que, hormis les heures de repas pris en commun au mess, il n’y avait aucune pause dans la vie d’un astronome scrutant le ciel.

En fin de compte, notre charge de travail était à peu près égale, mais la partie de Tanguy plus éprouvante que la mienne, surtout à cette période de l’année. Lorsque, une semaine après mon arrivée, mû par un incontrôlable besoin de me justifier, je lui proposai d’intervertir les rôles pour le soulager un peu, il refusa tout net :

‒ Merci de ta proposition, Dreamsen, mais je crois que ce ne sera pas nécessaire.

‒ Tu en es sûr ?

‒ Oui. À force, je me suis habitué à travailler comme cela.

Comme je restai dubitatif, Tanguy parvint à me convaincre d’abandonner cette idée :

‒ Ne t’inquiète pas. Je suis un oiseau de nuit. Cela fait dix ans que j’observe ce rythme, et je crois que tout chambouler du jour au lendemain me nuirait plutôt. Et puis, c’est la nuit que brillent les étoiles…

Cette explication avait le mérite d’être franche. Tanguy ne céderait pas son fauteuil aussi facilement. C’était lui le pilote aux commandes de l’observatoire, lui le maître d’équipage, et il tenait à le faire savoir.

‒ Très bien, puisque tel est ton désir, je te laisse les nuits.

En fait, Tanguy était un bourreau de travail, il me l’avait avoué. Même lorsqu’il était en vacances avec femme et enfants, il ne pouvait s’empêcher de scruter le ciel. À part l’astronomie, il n’y avait pas grand-chose qui le passionnait. Sur ce sujet, il était d’une culture impressionnante, capable de citer par cœur tous les noms des constellations célestes. Moi qui en connaissais pourtant un rayon dans ce domaine, j’étais distancé de plusieurs longueurs.

Un soir, lors du changement de poste, Tanguy m’invita à le rejoindre au-dehors quelques minutes. Là, sous les fenêtres de l’observatoire, il leva les yeux au ciel et me confia, émerveillé :

‒ Regarde ! C’est beau, non ?

Je contemplai à mon tour la panoplie céleste s’étendant au-dessus de nos têtes. Il y avait autant d’étoiles dans l’infini qu’il y avait de grains de poussière en suspension dans l’air. Je repérai d’abord l’étoile Polaire, puis le zodiaque ou l’écliptique, maigre bande où évoluent les planètes, Mercure, Vénus, Mars, Jupiter, Saturne. Au-delà de Pluton, on entre dans le domaine des comètes. La nébuleuse d’Orion, la galaxie d’Andromède sont des constellations sur lesquelles j’aurais bien passé le week-end, s’il y avait l’espoir d’un retour.

‒ Tu as raison, c’est magnifique !

‒ Alors, c’est bon, tu ne regrettes pas d’être venu ici ? me demanda Tanguy, devenant tout à coup humain.

‒ Non, pas le moins du monde.

Et, après avoir échangé un regard complice, vaillants capitaines d’un navire intergalactique en route pour les étoiles, nous regagnâmes la salle de contrôle.

Pour devenir un astronome, il faut posséder plusieurs particularités : avoir la tête dans les étoiles, glisser entre les gouttes d’eau et être absolument imperméable aux changements climatiques. S’intéresser aux vents solaires martiens, à Orion, aux quasars et aux nébuleuses tout autant que d’autres se consacrent au tiercé, au tricot ou aux matchs de hockey. Un métier basé sur l’observation et la curiosité scientifique, requérant une bonne dose de patience et voué aux supputations les plus diverses. Mais Dreamsen, littéralement le « fils du rêve », est un nom prédestiné pour qui désire passer sa vie à observer les étoiles. Il est étrange de noter que la majorité de l’espèce humaine avance le regard baissé, sans jamais songer à relever la tête et à contempler le ciel. C’est pourtant là que se nouent les fils du destin de l’humanité.

Il suffit de regarder les gens marcher dans la rue pour se rendre compte qu’il existe trois catégories de personnes : les soucieux, les fonceurs et les rêveurs. Les soucieux, hésitants et accablés, avancent d’un pas lent, la tête penchée en avant, sans vraiment savoir où ils se dirigent. Les fonceurs tracent leur chemin en regardant droit devant eux, résolus à tout dévaster sur leur passage. Les rêveurs, eux, déambulent en levant les yeux au ciel, prenant le temps de s’arrêter sur leur parcours ou de revenir sur leurs pas. Un astronome, s’il veut sortir du lot, doit forcément appartenir à cette troisième catégorie.

Mon travail ne se résumait pas au simple fait d’avoir la tête levée vers le ciel. En quelques décennies, le métier avait bien changé. Les astronomes ne disposaient plus de télescope comme au temps de Galilée. Désormais, d’immenses yeux de métal leur permettaient de voir ce que l’œil humain ne pouvait distinguer.

L’observatoire NOEMA était le lieu idéal pour étudier le ciel, puisqu’il abritait le radiotélescope millimétrique le plus puissant et le plus sensible de l’hémisphère Nord. Dix antennes de 15 mètres de diamètre permettant de capter les ondes millimétriques venues de l’espace et de dévoiler des objets impossibles à observer avec des instruments optiques classiques, puisqu’ils étaient cachés par des nuages de poussière interstellaire. L’ensemble de ces télescopes mobiles formait un télescope géant doté d’une sensibilité et d’une résolution exceptionnelle, offrant la possibilité d’explorer l’univers froid à des températures proches du zéro absolu. Grâce aux ondes millimétriques capables de capter une gamme de lumière qu’on ne détectait pas à l’œil nu, les astronomes étaient donc en mesure de mieux comprendre les objets qui composent l’Univers.

NOEMA était en quelque sorte le bureau des longitudes galactiques, le cabinet de psychothérapie des astres, la maternité des étoiles. On y observait leur naissance dans la matière froide à ‒ 200 °C, en même temps que l’évolution des galaxies, la chevelure des comètes, la pluie des météores, les quasars, les naines blanches, les trous noirs…

Pourquoi ici ? Parce que, pour une meilleure efficacité, on devait disposer du minimum de vapeur d’eau, d’où l’idée d’un plateau ensoleillé et haut en altitude comme celui du pic de Bure. Pourquoi en hiver ? Parce que, contrairement aux idées reçues, cette saison est la plus propice aux observations, dotée d’une atmosphère plus claire et plus stable que l’été où la chaleur se révèle un élément perturbateur.

L’une des missions les plus importantes de l’institut était l’étude de la naissance des galaxies, aussi bien la nôtre que celles qui s’étaient formées juste après le big-bang. En les scrutant de près, les scientifiques espéraient répondre aux questions les plus fondamentales de l’astronomie moderne. Comment les premières grandes structures de notre Univers avaient-elles évolué pour donner une galaxie comme notre Voie lactée ? Comment de nouvelles planètes et de nouveaux systèmes planétaires prenaient-ils forme ? Et pourquoi certaines planètes étaient-elles enrichies de molécules prébiotiques qui avaient la capacité sidérante d’engendrer la vie ? Chaque année, les astronomes du monde entier soumettaient à un comité leurs projets de recherche à propos de telle étoile, comète, galaxie ou trou noir. C’est ce comité qui décidait de leurs priorités. Quant à moi, je n’étais qu’un exécutant, un technicien de haut vol, certes, mais jamais je ne décidais du travail à accomplir. À l’observatoire, étant l’un des deux capitaines de ce navire intergalactique qui pointaient leur astrolabe en direction des astres, je passais donc l’essentiel de mes journées enfermé dans une pièce remplie d’écrans d’ordinateurs, avec sous les yeux des feuilles de données incompréhensibles pour le commun des mortels. Mais, la tête dans les étoiles, je me mesurais à l’immensité de l’Univers sans savoir encore qu’un vortex polaire d’un froid inimaginable s’approchait.

7. Le « monsieur » (péjoratif), en patois.

8. « C’est le temps d’y aller », en patois.

9. Terme affectueux, « bambin », ou « un peu simple d’esprit ».

10. « Culbuter », en patois.

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L’air chaud et l’air froid de la troposphère bloquent les vents du courant-jet

qui soufflent de manière rectiligne, un peu comme des autotamponneuses atmosphériques. Cela crée des torsions dans les vents, qui montent dans la couche atmosphérique supérieure pour entrer dans le vortex polaire stratosphérique et ainsi perturber ce flux circulaire.

Ces torsions font monter de l’énergie ondulante dans la stratosphère. Lorsque

cette énergie est suffisamment forte et dure suffisamment longtemps, elle peut perturber le vortex polaire stratosphérique habituellement quasi circulaire.

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