La théorie des étoiles filantes
Le dernier homme
Le cauchemar n’était pourtant pas terminé. Déjà miné par un mauvais pressentiment, accablé par la tragédie à laquelle je venais d’assister, j’ai eu de surcroît une surprise de taille en arrivant à l’observatoire. L’espace de vie, qui d’ordinaire restait allumé 24 heures sur 24, était plongé dans la pénombre. Or il était à peine 22 heures, et pourtant, tout semblait endormi. J’ai compris très vite qu’il s’était passé quelque chose d’anormal en mon absence.
Muni d’une puissante lampe torche, j’ai traversé le bloc 1, de la cuisine à la salle télé, sans trouver âme qui vive. Je suis ressorti, complètement abasourdi, et me suis dirigé vers le dortoir, ouvrant une à une les portes des chambres à la volée. Là non plus, il n’y avait personne. Sidération. J’ai alors rejoint l’atelier où régnait une température glaciale. Avec ce silence, le lieu était effrayant. L’immense antenne en construction était toujours à sa place, mais aucune présence humaine alentour. Dernier espoir, la salle de contrôle mais, là aussi, rien. Je devais me rendre à l’évidence. Joël, Hermann, Tanguy, Barbara et Olympe avaient disparu.
J’ai eu l’explication de ce mystère en retournant aux cuisines et en découvrant un mot placardé sur le panneau du menu :
Comme il n’est plus possible de rester à l’observatoire à cause de la coupure de courant, les secours nous évacuent ce soir par le téléphérique (remis en fonction grâce à un groupe électrogène). Nous vous avons cherchés partout avant de comprendre que vous étiez partis faire un tour avec la dameuse. Quand vous lirez ce message, utilisez le téléphone de secours pour qu’on puisse venir vous chercher. À bientôt sur le plancher des vaches.
Tanguy
À cause du froid, c’était prévisible, il y avait eu une coupure de courant générale. Le réseau électrique s’était retrouvé saturé, d’autant que les pylônes disposés en altitude étaient désormais noyés sous un amas de glace. Faute de pouvoir envoyer un hélicoptère, les secours avaient évacué les membres de l’équipe dans une nacelle. Malgré l’interdiction d’utiliser le téléphérique, cette procédure était autorisée en cas d’urgence vitale. Et nous y étions, depuis la coupure de courant. Shogun et moi, par notre faute, l’avions manquée. Résultat, Shogun avait disparu, et je me retrouvais seul au monde.
Tout a pris une autre dimension. Maintenant que j’étais le dernier homme à bord de ce vaisseau intergalactique perdu au milieu des glaces, j’ai soudain eu l’impression de revivre l’odyssée de Tom Hanks dans le film Seul au monde. C’est comme si je m’étais crashé dans l’océan et que j’avais regagné à la nage une île déserte dans l’attente d’improbables secours. À l’instar du personnage, j’étais seul sur une plage à parler à un ballon de volley-ball à qui, pour ne pas devenir fou, j’avais dessiné un semblant de visage humain. À la seule différence que la plage était recouverte non de sable mais de neige, et que le visage dessiné sur le ballon était celui de Shogun. Parler avec le fantôme du samouraï était une expérience étrange relevant en quelque sorte de la conversation avec un extraterrestre. L’enfer, le véritable enfer, la plus grande peur de l’humanité, ce n’était pas les autres, comme l’avait prétendu Sartre. Non, l’enfer, c’était se retrouver seul dans un observatoire, à 2 552 mètres d’altitude, balayé par les vents dévastateurs d’un vortex polaire, un mariage d’éléments extrêmes à la source du plus grand froid qu’il m’ait été donné de connaître.
Un instant, l’idée m’a traversé l’esprit d’utiliser le téléphone de secours, comme me l’avait indiqué Tanguy, et leur demander de venir me chercher. Mais j’ai compris très vite que je ne le ferais pas.
Si Shogun avait été là, je sais très bien ce qu’il m’aurait dit :
‒ Bon Dieu, Dreamsen, c’est le moment de prouver que t’es un homme ! Par pitié, te laisse pas berner par tous ces cons ! Retourne pas en bas dans la crasse, la misère et la pollution, t’as rien à y gagner. Tu vas finir par crever comme un pauvre type, et tu regretteras de pas m’avoir écouté. Alors fais-moi plaisir, fils, agis comme je l’aurais fait si j’avais été à ta place. Reste à hauteur d’éternité, à hauteur du cœur ! Choisis un tombeau digne des seigneurs !
Grâce à Shogun, je n’étais plus rempli de cette crainte m’ayant de tout temps habité. J’avais enfin trouvé un équilibre. Un juste équilibre. Je ne craignais plus l’avenir, puisque j’étais désormais à ma place. J’étais au seuil de toute chose, et pourtant demeuraient en moi une force et une énergie que je n’avais jamais vraiment mesurées jusque-là. J’accédais enfin à un apaisement de l’âme, un bonheur suprême qui, je le savais désormais, était le meilleur des antidotes au désespoir. La mort, je ne la craignais plus. Elle n’était qu’un passage.
C’est tellement compliqué, l’astronomie, il faudrait au moins toute une éternité pour en percer les mystères. La théorie des étoiles filantes est une croyance populaire attribuée à certaines peuplades dites primitives, selon laquelle cette pluie de météores représenterait l’âme des défunts en partance pour l’autre monde. Ces âmes seraient ensuite chargées d’apporter les vœux au paradis pour y être exaucés. Une belle manière d’expliquer ce phénomène lumineux qui, d’un point de vue scientifique, est plus prosaïquement la conséquence de l’entrée dans notre atmosphère d’un petit corps appelé « météroïde ». Mais il est parfois bon de troquer la science contre la poésie, cela permet de rendre le monde plus habitable, même au moment de le quitter.
Chaque âme humaine, lorsqu’elle se libère de son enveloppe corporelle et s’envole dans le ciel, rejoint sa planète. Votre étoile est sans doute quelque part dans l’Univers, un point lumineux dans le vide interstellaire. À vous de lever les yeux au ciel et de la trouver. La mienne sera proche de l’étoile supergéante rouge Bételgeuse, dans la constellation d’Orion, ou alors quelque part dans la Grande Ourse, ou encore dans la Chevelure de Bérénice. Oui, Bérénice. Rien ne pourrait me faire plus plaisir que de finir ma course dans la chevelure d’une reine d’Égypte. Celle qui offrit sa coiffe en offrande votive à Aphrodite, et que ce soir, en raison de la lumière éblouissante due aux astres, un chiffon de froidure lustre dans la toile géante de la voûte céleste. Au moins, belle compensation, j’ai l’assurance de finir ma vie auprès d’une femme…
Soudain en paix avec ma conscience, je suis sorti de l’observatoire et là, au milieu de la forêt d’antennes qui me servirait de linceul, je me suis allongé dans la neige, oubliant un instant les affres de l’isolement et de la solitude, et la mort qui allait inéluctablement survenir. Je n’attendais plus rien de l’existence qu’une finitude lente et assumée, sachant pertinemment que j’allais finir par m’endormir, engourdi par le froid, dans la splendeur du monde.
J’espérais simplement que quelque part dans l’Univers il existe une personne comme moi, un peu perdue, un peu décalée, avec cette forme de sensibilité extrême l’incitant à scruter le ciel dans l’attente du passage hypothétique d’un météore.
Si cette personne existait quelque part dans l’Univers, alors je souhaitais qu’elle vienne très vite à ma rencontre, me prenne la main, et m’emmène visiter les étoiles.
OceanofPDF.com