La théorie des étoiles filantes
L’accident
L’accident eut lieu trois mois avant le cataclysme. Déjà, il y avait eu des signes avant-coureurs. Depuis quelque temps, je m’essoufflais pour un rien. Dans des escaliers trop pentus, le corps d’une femme trop frigide, des colères spontanées. Et puis très vite quand je sortais de ma voiture, enfilais mes chaussures, ou nettoyais la caisse du chat. Et, tout autant que je m’essoufflais, je pestais de rage contre la moitié de l’Univers.
‒ Ce n’est rien, me confiait Constance d’un ton placide. Tu es tout simplement en train de devenir un vieux con.
Constance avait certainement raison. À force de vieillir, certainement qu’on « vieuconnise » un peu, c’est l’âge qui veut ça.
À cette époque de ma vie, j’étais en passe de le devenir. Aux yeux de beaucoup de personnes de mon entourage, notamment ceux de ma femme, après avoir été longtemps un homme d’une politesse remarquable, carré et droit, je passais désormais pour quelqu’un d’acariâtre, totalement lunatique, à fleur de peau, un homme qu’il ne fallait surtout pas contrarier si on ne voulait pas voir son humeur s’assombrir tel un ciel d’orage. Quelque chose avait changé en moi, mon ciel astral avait été bousculé par l’arrivée d’une nouvelle comète, ce qui me poussait à des colères proverbiales ou à des découragements subits.
À défaut de leur trouver une justification, Constance en conclut que la résultante de ces emportements ou de ces abattements était fondée sur une accumulation de petits échecs, de revers de l’existence et de drames familiaux qui, à force de temps et d’usure, avaient érodé mon caractère. J’avais désormais 50 ans, ce qui ne me réjouissait guère, un début d’embonpoint, ce qui me ralentissait un peu, un métier qui ne me passionnait plus, ce qui me déprimait fortement, une femme indifférente à mes soucis de santé, ce qui m’agaçait au plus haut point, et une maîtresse me demandant de plus en plus de temps et d’énergie, ce qui m’épuisait au-delà du possible. Habitué depuis toujours à faire bonne chère, ayant abandonné la pratique du sport au lycée et passant le plus clair de mes journées assis derrière un écran d’ordinateur, je cumulais tous les risques d’avoir un jour un accident cardio-vasculaire. Et tout ce que je trouvais à dire, lorsque mon médecin évoquait devant moi cette éventualité, c’était de lui rire au nez.
‒ Allons, docteur, vous savez bien qu’il ne peut rien m’arriver. Un Dreamsen possède une santé de fer !
Une santé de fer, oui, jusqu’à ce qu’il tombe. Mais cela, bien entendu, restait du domaine du tacite. Et tout en me rhabillant, me réjouissant à l’idée de rejoindre Ambre et de lui faire l’amour, je me persuadais qu’il me restait encore trente ou quarante ans à vivre en pleine santé.
Mais l’infarctus se rit des statistiques.
Un matin de mars, alors que je me trouvais chez moi, au lit avec Constance, je ressentis une violente douleur à la poitrine. Douleur qui se diffusa dans l’épaule et le bras gauche. Et soudain, je me retrouvai paralysé.
‒ Je crois que je fais un infarctus ! déclarai-je, le visage tordu par la souffrance.
Constance ouvrit les yeux avec difficulté et me demanda d’une voix encore ensommeillée :
‒ Qu’est-ce que tu dis ?
‒ Je ne peux plus bouger le bras et je ressens une douleur aiguë dans la poitrine, comme si on venait de me planter un couteau en plein cœur.
Au ton de ma voix, elle comprit très vite que je ne jouais pas la comédie. Elle se redressa, alluma la lumière, et découvrit mon visage de martyr.
‒ Tu devrais appeler le SAMU. Je fais un infarctus, je te dis.
Constance ne s’affola aucunement, restant jusqu’au bout, comme en toutes circonstances, maîtresse d’elle-même. Elle se leva, enfila sa robe de chambre et sortit de la pièce. Une minute plus tard, elle appelait le 15. Je l’entendis parler à une personne à l’autre bout du fil, expliquant au mieux la situation critique dans laquelle le destin venait de me jeter. Puis elle m’annonça d’une voix imperturbable :
‒ Le médecin veut te parler. T’en sens-tu capable ?
Je fis signe que oui. Elle me tendit le combiné, et j’exposai la situation d’une voix ténue et faible. À la suite de quoi Constance reprit le fil de la conversation téléphonique, puis raccrocha.
‒ Le médecin te fait envoyer une ambulance.
Comme à son habitude, elle sut se montrer persuasive, puisqu’une vingtaine de minutes plus tard, lorsque l’équipe d’intervention entra dans la chambre à coucher, elle était parvenue à me faire oublier que j’allais partir pour l’hôpital sans savoir si j’en reviendrais jamais.
‒ Bonjour monsieur. Qu’est-ce qui vous arrive ? Vous ressentez une forte douleur à la poitrine, c’est ça ?
Pour la troisième fois, je répétai la phrase fatidique :
‒ Je viens de faire un infarctus.
‒ Très bien, je vais procéder à un ECG de contrôle et nous allons savoir tout de suite ce qu’il en est.
Après avoir sorti l’appareil de sa housse et posé les électrodes sur ma poitrine, la cheffe d’équipe procéda à l’examen des battements de mon cœur, examen au terme duquel elle se mit à grimacer, ce qui n’augurait rien de bon. Puis, comme si la maladie venait soudain de me ravaler au rang d’une insignifiante amibe recroquevillée sur elle-même, elle prit un air contrit et m’annonça :
‒ Je vois que vous êtes perspicace, il s’agit bien d’un infarctus. La montagne présente sur l’électrocardiogramme le montre clairement.
‒ C’est ce que je me tue à vous dire depuis une heure, m’époumonai-je.
‒ Calmez-vous, je vous prie. Vous ne faites qu’aggraver votre cas en vous agitant ainsi. Nous allons nous occuper de vous. Essayez de vous détendre, et tout ira bien.
Tout en glissant sur le brancard qui allait m’emporter vers un avenir que, sur le coup, je jugeai funeste, j’entendis la cheffe d’équipe rassurer Constance, lui expliquer qu’on allait me transférer aux urgences de l’hôpital le plus proche.
En quittant ma femme, je mesurai pour la première fois de mon existence que tout avait un terme. On avait beau prendre la vie à la légère, se moquer allègrement de la mort, elle vous attendait au coin du bois et vous rattrapait tôt ou tard. Or ce jour de gravité, de rappel à l’ordre, de sentence immédiate venait de sonner pour moi.
Par chance, tout se passa bien cette fois-là. Je fus pris en charge à temps, on me posa un stent et mon cœur se remit à battre avec régularité. Puis on me mit sous anticoagulant, on me garda quelques jours en observation, et tout rentra dans l’ordre. À la fin de la semaine, j’avais obtenu mon bon de sortie et envisageais l’avenir sous un angle beaucoup plus joyeux. Mais le médecin qui me suivait me fit bien comprendre que j’allais devoir opérer quelques changements dans ma vie, me décider à changer de rythme. En d’autres termes, devenir adepte de la règle des trois R. Repos, régime et renforcement cardiaque.
La découverte de plus de deux cents exoplanètes orbitant autour d’étoiles voisines du Soleil fut une révolution dans l’histoire de l’astronomie, car elle confirmait l’homme dans l’idée que l’association de poussières en structures planétaires était un phénomène universel. Autrement dit, il pouvait très bien y avoir de la vie ailleurs. Mieux encore, il était tout à fait probable que la vie existât dans d’autres contrées, mais à des distances si lointaines qu’il était tout à fait normal que nous n’en sachions rien, pas plus que d’autres espèces en vie ne pouvaient se douter de notre présence sur Terre. L’onde de choc qu’engendra cette perspective sur la communauté scientifique, comparable à un tsunami, ne fut rien en comparaison du bouleversement psychologique que je connus à la suite de mon infarctus. Pour la première fois depuis ma naissance, j’avais frôlé la mort, et donc pris conscience du caractère dramatique et néanmoins implacable de mon insignifiance. Je n’étais qu’une créature éphémère, une infime poussière juchée sur un agglomérat de poussières, qui retournerait bientôt à la poussière. En d’autres termes, je n’étais rien, et ma disparition prochaine, déjà programmée par la dégénérescence progressive de mes cellules, ne perturberait pas davantage la survie de cette planète que la mort d’un moustique. Bien sûr, mes proches me pleureraient sans doute un peu, mais le chagrin serait de courte durée, la vie continuait après tout, puis chacun vaquerait à ses propres occupations, et tout serait bientôt oublié.
Il était clair que sans la présence de ma femme à mon côté et la réactivité du SAMU, j’aurais connu une mort foudroyante, douloureuse et cruelle, comme elles sont néanmoins de plus en plus courantes dans nos sociétés occidentales. C’était cette soudaine et violente prise de conscience qui, par son immédiateté et sa force de persuasion, me poussa non pas à adopter une vie saine, mais bien au contraire à profiter à fond des instants précieux qu’il me restait à vivre.
Une fois sorti de l’hôpital, j’observai toutefois un temps de repos de deux semaines, pendant lequel je ne fis rien, si ce n’est reprendre des forces. Grâce aux soins de Constance, je parvins à me rétablir tout à fait. Mais lorsque commença la période du régime et du renforcement, n’y tenant plus, je décidai de suivre le précepte du professeur incarné par Robin Williams dans Le Cercle des poètes disparus, le fameux carpe diem. Dès que ma condition physique me le permit, c’est-à-dire dès la mi-avril, je cueillis le jour en me rendant davantage encore dans le lit d’Ambre, quitte à y mourir.
Je ne savais pas encore que ce petit souci cardiaque n’était que le début de mes ennuis. Quelques semaines plus tard, en retrouvant un petit mot dans la poche de mon pantalon, Constance allait découvrir que je la trompais. Encore quelques autres semaines, et les crocs d’un chien allaient engendrer le cataclysme qui me mènerait, avant la fin de cette même année, à vivre une existence d’astronome reclus dans un observatoire niché en haute altitude, sous un ciel illuminé de myriades d’étoiles.
Ce qui m’amena à ce constat accablant : comme dans un système d’ascenseur, au fur et à mesure que je m’éloignais du plancher des vaches pour monter en altitude, ma vie, tel un contrepoids à cette élévation soudaine, semblait plonger dans un gouffre sombre et effrayant dont je ne distinguais pas le fond.
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Les scientifiques ont détecté un réchauffement stratosphérique soudain au-
dessus de la Sibérie. Si de tels phénomènes sont fréquents, les perturbations de cette ampleur ne surviennent généralement que tous les deux cents ans. Or la dernière, dans les années 1780, a représenté le début d’une petite ère glaciaire causant une famine dont certains historiens pensent qu’elle a engendré la Révolution française.
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