La théorie des étoiles filantes

Maxence Fermine · Chapitre 10 sur 14

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La théorie des étoiles filantes

Le monde ne tourne plus rond

 

La première semaine fut une lente immersion dans un nouveau monde perclus de blancheur et de froidure cristalline. Peu à peu, je pris mes marques, et compris quel rythme adopter pour pouvoir effectuer correctement mon travail sans négliger la partie dont j’avais le plus besoin : le contact social.

La journée, je me consacrais exclusivement aux observations scientifiques, enfermé dans la salle de contrôle donnant sur le champ d’antennes. Contrairement à Tanguy qui n’apercevait qu’une nuit étoilée ou couverte, je profitais de l’intensité lumineuse du jour à travers les fenêtres, même lorsque le ciel était voilé. Parfois, lorsque les visages de Constance et d’Ambre, telles de furieuses comètes, apparaissaient dans mon champ de vision, je les remplaçais par celui d’Olympe.

Une fois ma journée de travail terminée, je rejoignais le mess. J’apprenais peu à peu à découvrir les autres membres de l’observatoire, avant d’aller me coucher et de dormir par intermittence jusqu’au lendemain matin. Contrairement à Tanguy, j’avais besoin de sept à huit heures de sommeil pour tenir debout. Or mes nuits étaient hachées, il n’était pas rare que je reste de longues heures les yeux grands ouverts, ce qui jouait sur mon humeur.

Un soir, après le dîner, je demeurai en compagnie des deux femmes de l’équipe, ce qui me permit de mieux les connaître.

‒ Cela fait longtemps que tu es là ? demandai-je d’emblée à la cuisinière.

Tout en nous servant une tasse de verveine-menthe, Barbara m’expliqua qu’elle était en poste à l’observatoire depuis bientôt sept ans, qu’elle habitait à Gap, avait deux enfants encore scolarisés et un mari technicien-qualité dans une usine des environs.

‒ Et cela ne t’embête pas de ne les voir qu’une semaine sur deux ?

‒ En général, non. D’autant qu’une semaine passe assez vite. Mais là, je dois t’avouer que ne pas savoir combien de temps on va rester, c’est pas facile.

J’acquiesçai, puis me tournai vers l’infirmière :

‒ Et toi, Olympe, tu as aussi une famille, je suppose ?

Olympe hésita quelques secondes, évoquer sa vie privée semblait la gêner, mais elle finit par répondre :

‒ Oui, j’ai une fille de 7 ans. Elle s’appelle Candice.

‒ C’est un joli prénom, répondis-je dans un sourire bienveillant.

‒ Merci.

‒ Et ton mari, il fait quoi ? Il est infirmier, lui aussi ?

Olympe sourit, légèrement troublée, puis murmura du bout des lèvres :

‒ Si tu veux parler du père de ma fille, non, il est mécanicien. Mais je n’ai jamais été mariée.

Comme je demeurai face à elle, les yeux écarquillés, elle devina que j’étais désireux d’en savoir plus à son sujet sans oser le demander, aussi poursuivit-elle sur le ton de la confidence :

‒ Ma fille, je l’élève seule. Avec son père, on s’est séparés il y a un peu plus d’un an. Elle le voit un week-end sur deux, et tout se passe bien jusqu’à présent.

‒ Mais alors, où est-elle lorsque tu travailles ?

‒ Chez ma mère. Nous habitons le même immeuble.

‒ Je comprends. On a tous besoin d’une mère pour ce genre de choses.

‒ Oui, c’est très pratique.

‒ Et si on ne redescend pas pour Noël, ce qui semble très probable, c’est donc elle qui va la garder ?

‒ Bien sûr. Je sais que je peux compter sur elle. Mais j’espère tout de même que, d’ici là, tout sera rentré dans l’ordre.

‒ Je l’espère aussi…

Et, en disant cela, elle eut ce geste de replacer une mèche de cheveux derrière son oreille.

Aussitôt, un coup de tonnerre sentimental éclata dans mon cœur et le réduisit en un amas de cendres.

Ce qui était certain, c’est que par la grâce de ce geste, anodin pour d’autres mais d’une importance capitale à mes yeux, comme pour Constance et Ambre, je venais de succomber au charme d’une femme. À la seule différence que, les circonstances étant différentes, je n’osais avouer ma flamme à la nouvelle élue de mon cœur.

Les jours suivants, dès que je me trouvais en sa présence, je perdais tous mes moyens. Dès lors, il ne fut un secret pour personne que le nouvel astronome en pinçait pour l’infirmière. Personne, sauf Olympe. Comme bien souvent dans les histoires d’amour naissantes depuis Shakespeare, seule Juliette ne remarqua rien du manège de Roméo. Et tandis que les sous-entendus fusaient autour de nous, Olympe restait imperturbable, telle l’héroïne d’une tragédie de neige et de froidure.

Et voilà qu’il me faut quasiment revenir au présent, même s’il est bien cruel à plus d’un titre. Au fur et à mesure que le mercure s’élevait dans la graduation de mon thermomètre sentimental, la météo annonçait une succession de dépressions et de tempêtes neigeuses pour la période du 20 au 30 décembre, avec l’arrivée imminente de ce vortex polaire qui en serait l’acmé. Telle ma passion cachée pour Olympe, les tempêtes allaient crescendo, montant peu à peu en puissance. Celle que nous avions essuyée ces derniers jours, amenant dans ses spirales une neige abondante, n’était qu’un premier coup de semonce. Les suivantes seraient bien plus dévastatrices. Ce qui m’a fait douter de la suite des événements était une question cruciale : mon cœur romprait-il, en même temps que se déchaînerait la furie des éléments ?

À l’instar d’un coup de foudre, un coup de vent n’a pas la même intensité en fond de vallée que sur un plateau en altitude, où aucun obstacle n’est présent pour le ralentir, le freiner, l’empêcher dans sa course. Sur un plateau dégagé, une simple tempête peut s’apparenter à une tornade alpestre, un ouragan des cimes, un typhon d’altitude.

Bien sûr, la neige ne s’est jamais vraiment arrêtée de tomber, nous n’avons pas pu évacuer l’observatoire le 22 comme prévu, il y a eu cependant une légère accalmie le lendemain, le 23, accalmie qui nous a fait croire à une amélioration météorologique. Puis, le 24, est arrivée une nouvelle tempête de neige, et tout a recommencé. Les parois de tôle de l’atelier se sont mises à trembler comme sous le souffle d’un géant. Immédiatement, Tanguy a instauré les premières mesures d’urgence. Les fleurs de métal, qu’on avait réussi à ouvrir dans ce court laps d’accalmie, se sont de nouveau refermées afin de ne pas subir les assauts des éléments. Les véhicules, y compris la dameuse de Shogun, ont regagné l’intérieur de l’atelier dont toutes les issues ont été verrouillées, ce qui nous a valu un commentaire de la part du samouraï, estampillé made in Shogun :

‒ Foutredieu ! Ne pas pouvoir se servir d’une dameuse alors qu’il neige comme jamais il a neigé depuis le paléolithique, c’est vraiment un truc à

vous trouer le matafan11.

Malgré cette remarque non dénuée de sens qui nous a arraché à chacun une grimace ou un sourire, chaque membre de la station a reçu l’ordre de rester confiné à l’intérieur de l’observatoire, dans l’attente que cette nouvelle tempête passe sa colère sur le bâtiment, puis s’en aille commettre ses ravages sous d’autres cieux.

Il était difficile d’imaginer pire scénario, mais il fallait se rendre à l’évidence, tout était déréglé sur cette planète, rien ne tournait plus rond, aussi devions-nous en subir les effets dévastateurs. Nous avons dû passer aux mesures d’urgence. Cela ne changeait rien pour Shogun, occupé à la révision de sa dameuse dans l’enceinte de l’atelier, ni pour Joël et Hermann toujours affectés à la construction de l’antenne, ni même pour Barbara et Olympe affairées en cuisine. En revanche, Tanguy et moi devions revoir notre feuille de route. Tout en restant en contact avec le siège, Tanguy persistait à s’ingénier sur ses feuilles de calcul en prévision d’un redémarrage des antennes auquel personne ne croyait plus guère. Pour ma part, j’ai passé l’essentiel de mes journées à consulter les sites météo, tout en ne voyant aucune amélioration se profiler à l’horizon. À la suite de quoi, aux heures des repas, je retrouvais les autres membres dans l’espace de vie et les informais de l’avancée des dépressions météorologiques. C’était chaque fois une désillusion amère. Au fil des jours, l’enthousiasme s’est amenuisé, et le moral de l’équipe s’est érodé, chacun tombant un peu plus chaque jour dans la torpeur et le désarroi. Le seul rayon de soleil était la présence d’Olympe à mon côté, une compagnie si agréable qu’elle me permit de tempérer mon humeur.

Le soir était le moment le plus difficile puisqu’il nous fallait apprendre à tuer le temps. Certains s’adonnaient à la lecture, au Scrabble, au mah-jong, au Qwirkle, à de frénétiques parties de cartes. Quant à moi, je préférais les regarder jouer, impassible, tout en feuilletant les pages d’un roman de Philip K. Dick dont j’avais entamé la lecture il y avait déjà plusieurs semaines. Parfois, je retrouvais Olympe et Barbara dans la salle de télévision, espérant oublier un peu les soucis du quotidien en regardant un bon film, un documentaire ou une émission d’actualité. Mais lorsque je les surprenais littéralement captivées par de consternantes émissions de téléréalité qui me laissaient de marbre, j’allais directement me coucher.

Un soir pourtant, alors que Barbara s’était endormie devant le poste, j’ai eu avec l’infirmière une conversation un peu plus poussée.

‒ Olympe ?

‒ Oui

‒ Cela te dérange si je te pose une question personnelle ?

‒ Dis toujours.

‒ Est-ce que tu envisages de refaire ta vie avec un homme ?

Olympe a paru gênée.

‒ Je n’en sais rien.

‒ Eh bien, sache que je pourrais très bien m’inscrire sur la liste des prétendants.

Je ne sais ce qui m’a poussé à cette audace, sans doute un excès de confiance, une folie douce inhérente à mon caractère rêveur, ou le verre de chartreuse de trop que j’avais ingurgité au préalable avant de venir lui parler, mais rien ne s’est passé comme prévu. Olympe a accusé le coup. C’était un peu violent comme entame, même si, à défaut de tact, j’avais au moins le mérite de la franchise. Mais ce qui aurait pu déboucher sur une belle aventure s’est finalement soldé par une fin de non-recevoir. Olympe m’a signifié mon congé, me faisant comprendre à demi-mot que, pour plusieurs motifs, rien ne serait possible entre nous. D’abord, tout rapprochement entre deux employés sur leur lieu de travail pouvait être un motif de licenciement, comme le stipulait le contrat que nous avions signé l’un et l’autre. Ensuite, contrairement à Ambre qui s’en souciait peu, Olympe considérait notre différence d’âge comme un obstacle. Enfin, ses sentiments à mon égard ne semblaient pas aussi forts que les miens. Bref, je n’avais aucune chance.

‒ Comprends-moi bien, Alexandre. Tu es un doux rêveur plein de charme, mais je ne crois pas qu’un éventuel rapprochement entre nous deux soit du domaine du possible. Je ne veux nullement te froisser, mais je préfère ne pas te donner de faux espoirs.

Pour moi, cela a été une amère désillusion, un choc immense, comme si l’Univers implosait. En essuyant cet énième échec, j’ai réalisé soudain que tout espoir de revivre les folles années de ma jeunesse paraissait irrémédiablement compromis. Le monde était devenu froid et hostile, Olympe ne serait pas mon ultime conquête amoureuse, et je n’avais plus aucun espoir de partir d’ici avant longtemps.

Dévasté, j’en suis venu à tenter d’oublier mon chagrin au moyen des plus tristes subterfuges. C’est ainsi que j’en ai été réduit à agrémenter les dernières soirées de ce sinistre mois de décembre à jouer aux fléchettes avec Shogun. En bon aficionado de ce jeu d’adresse et de précision, le samouraï avait installé sur le mur du couloir une cible, « avec la distance réglementaire stipulée par la fédération internationale ». Chaque soir, il passait son temps libre à lancer des fléchettes dans cette cible, tout en vidant des litres de bière.

‒ Bon Dieu, Dreamsen, tu mords la ligne ! Encore un faux pas et je te fous dehors à coups de pompe dans le train avant de t’envoyer direct valser dans la neige ! Et crois-moi, ça va faire mal, je chausse du 48 !

C’est que Shogun ne plaisantait pas avec le règlement de ce jeu qu’il vénérait. Dans sa mythologie, on pouvait donc ajouter une quatrième divinité, appelée Darts.

La cible devait être suspendue de manière que le centre, le bull-eye, se trouve très exactement à 1,73 m au-dessus du sol, et le pas de ligne à 2,37 m de la cible. Pour bien s’assurer que personne n’avait l’intention d’enfreindre le règlement, il avait disposé sur le sol en linoléum une longue bande de scotch orange. Par mesure de sécurité, il était interdit de franchir cette ligne lorsqu’un joueur lançait ses trois fléchettes en direction de la cible, sous peine d’être excommunié sur-le-champ dans des sphères où il valait mieux ne pas se retrouver si on voulait finir l’année en vie.

Depuis que j’avais été éconduit par Olympe, malgré la menace de finir dans la neige, le fessier marqué au fer rouge par le cuir de chaussures de sécurité d’un Gargantua des cimes, je n’avais plus d’autre choix pour égayer mes soirées que de jouer contre lui quelques parties, parties que je perdais inéluctablement, tant la maîtrise de son jeu était avancée par rapport à la mienne.

‒ Foutredieu ! Dreamsen, tu tiens ta fléchette de travers ! Comment tu veux faire une double-bulle ! Sois un peu plus délicat. C’est à croire que tu le fais exprès. T’as pas envie de jouer, ou bien ?

‒ Excuse-moi, Shogun. Je ne suis pas dans mon assiette.

Je n’osais lui révéler qu’en visant le cœur de la cible, je brisais le mien, puisque je n’y voyais que le doux visage d’Olympe.

‒ Tu veux que je te dise où est ton problème, l’astronome ? C’est que tu réfléchis trop. Arrête de gamberger et de te mettre la rate au court-bouillon, et surtout détends-toi. Tout va bien se passer. Tiens, prends une bière ! Ça va te remettre les yeux en face des trous. Après ça, tu verras, tu viseras droit !

Une découverte scientifique récente accréditait une autre théorie selon laquelle la vie aurait été apportée sur Terre par la chute d’une ou plusieurs météorites.

En effet, selon une étude américaine de la NASA, les preuves que la vie était d’origine extraterrestre demeuraient tangibles. En 1969, les scientifiques s’étaient intéressés à certaines météorites dont l’une, vieille de plusieurs milliards d’années, s’était écrasée sur le continent australien. Or les analyses de cette dernière avaient révélé la présence de différents sucres, dont le ribose, un composant de l’ARN (acide ribonucléique), une molécule essentielle à l’expression et à la régulation des gènes. Tandis que l’étude d’autres météorites avait déjà permis de déceler d’autres éléments nécessaires à la vie, tels que les acides aminés. Ce serait donc grâce à ce sucre extraterrestre ayant contribué à la formation de l’ARN que la vie serait apparue sur Terre.

Quelle qu’en soit l’explication, j’étais convaincu que, quelque part dans l’Univers, il existait une galaxie, voire plusieurs où la vie demeurait possible. C’était une supposition tout à fait envisageable et qui, depuis quelques décennies, était partagée par la plus grande part de la communauté scientifique. L’Univers étant à la fois infini et en expansion, pourquoi n’existerait-il pas une ou plusieurs autres planètes, certainement trop lointaines pour que personne n’en entende jamais parler, mais dites habitables ?

Or pour moi, Shogun ressemblait de plus en plus à un Martien. Son aptitude à vivre en altitude, son moral à toute épreuve, sa décontraction naturelle ne cessaient de me surprendre et me fasciner. Un soir d’extrême lassitude, je m’en suis confié à l’intéressé.

‒ Je suis convaincu qu’il existe des êtres vivants comme nous sur d’autres planètes. Et que, très certainement, ils te ressemblent un peu.

Mais la réponse de Shogun, comme d’ordinaire, a été fulgurante à plus d’un titre :

‒ Tu sais quoi, l’astronome, à force de réfléchir, tu te fais des nœuds au cerveau. Des foutaises, va te faire foutre avec tes théories à deux balles, Ducon !

11. Littéralement, le « beignet » en patois.

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L’interaction entre la perturbation de la stratosphère et les conditions

météorologiques dans la troposphère n’est pas totalement comprise. Il semblerait toutefois que, lorsque le vortex de la stratosphère est perturbé (qu’il se divise, se déplace ou s’allonge), il pourrait pousser le courant-jet en dessous de lui vers le sud, envoyant une vague de froid arctique dans les villes américaines, européennes et asiatiques. C’est la raison pour laquelle il a brièvement fait plus froid à Chicago en 2019 qu’au pôle Nord.

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