La théorie des étoiles filantes

Maxence Fermine · Chapitre 12 sur 14

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La théorie des étoiles filantes

En équilibre au bord du monde

 

La Duvel est une bière forte qui, lorsqu’elle est consommée à outrance, engendre des effets dévastateurs. Moi qui connaissais l’adage in vino veritas, j’aurais dû me douter depuis le début que Shogun, doté d’un caractère brut de décoffrage, à force d’en boire des hectolitres, me livrerait une explication de la sorte. Mais je n’avais pas mesuré qu’elle prendrait de tels accents de vérité.

Son explication était absolument déroutante, mais non dénuée de bon sens. Bien entendu, l’homme gardait ses manières cash, avec tout ce que cela comportait de conséquences. Pendant sa diatribe, j’étais resté scotché, incapable de faire face à ce flot de paroles abruptes comme une paroi des Alpes, ces mots tranchants comme des éclats de silex qu’il m’avait postillonnés en pleine figure. Mais avec le recul, je devais admettre que le samouraï possédait la clairvoyance d’un prophète. Même si ce curieux prophète avait des manières peu académiques, son analyse, elle, était implacable. Ses excès de boisson possédaient au moins la vertu de la franchise.

Shogun avait raison sur toute la ligne. Qui aurait pu nier que la planète et mon existence avaient pris un virage inquiétant, mais qu’au fond, il ne fallait pas oublier l’essentiel, que nous étions vivants et en bonne santé. Cette prise de conscience, doublée d’un isolement forcé, constituait pour le moment le meilleur moyen de me reconnecter avec moi-même. D’autant que j’en avais bien besoin. Cela faisait si longtemps que je m’étais perdu en chemin, égaré dans le labyrinthe de la vie, que je n’avais pas encore réussi à savoir s’il y avait ou non une issue.

Le destin avait positionné Shogun sur ma route ! S’il existait un messie destiné à me montrer le chemin, c’était bien lui. Il possédait soudain la stature d’un dieu, et moi j’étais son prophète, une sorte de Moïse qui, après avoir gravi le mont Sinaï et rencontré son créateur, en rapportait les Tables de la Loi, prêt à les partager avec son peuple. Un décalogue shogunesque dont la première loi se résumait, en substance, à cette phrase merveilleuse que j’étais prêt à graver sur la pierre du Code de l’Alliance : « Quand tu t’es fait arsouiller, il faut prendre de la hauteur. »

La Lune est la frontière entre deux mondes. Celui des choses changeantes, comme la Terre qui est une planète en perpétuelle mutation, et des choses intangibles comme la course des étoiles dans le ciel.

J’ai toujours été sensible aux phénomènes lunaires. Un astre capable de telles influences, comme provoquer les marées, perturber le sommeil ou influer sur la pousse des plantes ou des cheveux ne doit pas être pris à la légère. L’avant-dernier jour de cette curieuse année shogunesque qui avait changé du tout au tout ma vision de l’existence se devait d’être un jour de pleine lune.

Le 30 décembre, le thermomètre approchait encore ‒ 37 °C, ce qui m’a fait automatiquement penser au film de Beinex, 37,2 °C le matin, à la seule différence que la température était négative et que je n’assistais pas à une projection cinématographique, ou alors à un film au scénario si édifiant que même le réalisateur de Diva n’aurait pu l’imaginer. Si Galilée nous avait rendu visite à l’observatoire, ce soir-là, il aurait été diablement étonné, et aurait développé une bien étrange conception de la recherche scientifique au e XXI siècle. Au lieu de contempler le ciel, j’étais occupé à écluser une bouteille de bière au goulot, assis sous l’immense parabole de l’une des dix antennes que comptait l’observatoire, tandis que Shogun dessinait en urinant dans la neige. Malgré le froid encore intense, nous ne ressentions quasiment rien, protégés par une épaisse couche de vêtements et galvanisés par les effets troubles de l’alcool. Shogun, tel un soldat de la garde prétorienne, se tenait droit face aux montagnes alentour, dispersant aux quatre vents sa miction comme s’il s’agissait d’un acte de résistance face à l’ennemi. Quant à moi, je tentais de noyer mon angoisse atavique en avalant gorgée après gorgée, désireux de ressentir les vertus de l’oubli, une sorte de bain de formol dans lequel j’avais plongé mon cerveau et l’avais laissé mariner dans le cocktail hasardeux du brouillard et de l’incertitude. Mais, revers de la médaille, cette griserie soudaine ne parvenait pas tout à fait à me rassurer sur mon sort, ni à me faire oublier tous mes soucis.

S’il n’y avait eu Shogun pour me raccrocher à la vie, sans doute aurais-je succombé au désespoir et me serais-je jeté du haut de la falaise afin d’effacer toute trace de mon passage sur Terre. Fort heureusement, le samouraï veillait sur moi, m’empêchant de commettre une telle bêtise, et chaque fois que je flanchais, sa grosse voix me rappelait à l’ordre :

‒ Fais pas ça, mon Dreamsen. N’y pense pas une seconde. Bordel de piano à queue, tu crois que j’ai envie d’aller chercher les restes de ta carcasse sur les barres rocheuses, mille mètres plus bas ! D’autant que si tu chutais d’une telle hauteur, il n’en resterait pas grand-chose, crois-moi sur parole ! Alors reviens ici, finis ta bière et profite du spectacle.

Pour corser le tout, Shogun a ouvert deux autres bouteilles et m’en a tendu une. Cela faisait longtemps que je n’avais pas autant bu, ni relâché la pression de la sorte. Bientôt mon cerveau marinait dans un maelström de particules interstellaires. Les étoiles dans le ciel se sont soudain mises à tourbillonner sur elles-mêmes comme dans un virevoltant manège. Quant à Shogun, il était carrément parti en vrille :

‒ Cette bière, tu veux que je te dise, c’est du velours même avec ses 8,5 degrés d’alcool ! Elle réveillerait un mort ! Si tu veux mon avis, c’est la meilleure BBB au monde, enfin si tu vois ce que je veux dire !

Comme je ne voyais pas du tout, il expliqua au profane que j’étais :

‒ La meilleure Bière Blonde Belge !

Puis, passant du coq à l’âne comme à son habitude, il me demanda :

‒ Tu veux toujours foutre le camp, mon grand ? Te faire la belle ? Jouer la fille de l’air ?

J’ai tourné la tête, ce qui m’a rendu nauséeux, et je lui ai jeté un regard ahuri.

‒ Oui, bien sûr…

‒ Alors je crois qu’il y a bien un moyen de partir d’ici.

‒ Lequel ? ai-je demandé, soudain captivé, du moins autant que je pouvais l’être du fond de mon ivresse.

‒ Ton idée était la bonne. Si on doit se faire la malle, c’est par le col de la Fenêtre.

‒ Je croyais que c’était trop dangereux avec ce vent et ce verglas.

‒ Oui, mais j’avais oublié un truc : il existe une ligne de vie installée sur la paroi. On peut s’y attacher et descendre en toute sécurité.

‒ Comment ça ?

‒ Une putain de ligne de vie, je te dis ! Il y a un câble en acier à quelques mètres à peine du passage. Bien sûr, à l’heure qu’il est, il doit se trouver sous un bon paquet de neige. Mais ce serait bien le diable si on ne parvenait pas à le retrouver. On n’a qu’à aller voir tout de suite, et on sera fixés.

‒ Tu es certain de ton coup ?

‒ Pas de problème, c’est du tout-cuit.

‒ Et les autres ?

‒ Laisse-les dormir. Si on arrive à trouver la ligne de vie, on leur annonce la bonne nouvelle demain matin au petit-déj, et demain soir on est tous en bas à la station pour fêter la nouvelle année.

‒ Tu ne crois pas qu’on devrait attendre demain pour prendre ce genre de risques ?

‒ Avec cette lune, pas la peine. On y voit comme en plein jour !

À son excitation, j’ai compris que rien ne le ferait changer d’avis.

‒ C’est peut-être de la folie, mais j’ai bien envie de te suivre.

‒ Alors c’est parti, mon Dreamsen. Allons chercher cette putain de ligne de vie !

L’alcool était bien entendu largement responsable de cette exaltation, mais sur le moment nous n’en mesurions ni l’un ni l’autre les effets pernicieux. J’ai senti mon cœur battre la chamade. Il y avait donc un espoir de s’extraire de ce piège. À jeun, je n’aurais sans doute jamais accepté de suivre Shogun dans une évasion tout ce qu’il y avait de plus hypothétique.

Un quart d’heure plus tard, nous étions à bord de la dameuse que Shogun, faisant fi des directives de Tanguy, avait sortie de l’atelier en douce. Pas encore dégrisés, nous étions certains de notre réussite. Pourtant, une fois parvenus au col de la Fenêtre, tout s’est compliqué. Avec ce vortex polaire, la couche de neige s’était changée en glace. Une vraie patinoire. Même muni de piolets et de crampons, cela restait un passage dangereux. Il nous fallait très vite retrouver la ligne de vie afin de nous y assurer. Comme nous ne savions pas où elle se trouvait précisément, nous l’avons cherchée à tâtons, à coups de piolet dans la neige.

Malgré nos efforts, le câble est resté introuvable. Au bout de quelques minutes d’efforts, j’ai fini par renoncer. J’avais trop froid, mes doigts et mes mains étaient totalement engourdis, au point que je devais régulièrement me réfugier dans l’habitacle de la dameuse afin d’éviter de me changer en statue de glace. Shogun, lui, imperturbable face aux éléments, ne semblait pas encore résolu à rendre les armes.

‒ Bordel de merde de cacagnule12, il est où ce putain de câble ?

‒ Laisse tomber. Il doit se trouver sous deux mètres de neige gelée. C’est carrément mission impossible.

Il s’est acharné encore quelques minutes, avant de renoncer lui aussi.

‒ C’est vrai, a enfin admis le samouraï, il y a peu de chances qu’on le retrouve.

Tout à coup, j’ai eu très peur. À l’éclat de son regard, j’ai compris qu’une lumière venait de s’allumer dans sa boîte crânienne. Shogun venait d’avoir une idée.

‒ Et si, au lieu de chercher le câble, on se servait du treuil de la dameuse ?

Je lui ai jeté un regard interloqué, ne comprenant pas où il voulait en venir.

‒ La dameuse possède elle aussi un câble qu’on peut accrocher à un point fixe. Or il y a un point d’attache sur ce rocher.

Il a désigné un énorme bloc de roche dans lequel était fixé un anneau de fer, à quelques mètres au-dessus de nous.

‒ Je m’y amarre lorsque je dois déneiger les abords du col et la première pente. La seule différence, c’est qu’il va falloir aller plus bas, cette fois-ci. Mais je devrais avoir assez de longueur de câble pour franchir le passage dangereux.

Comprenant soudain où il voulait en venir, c’est-à-dire franchir le col bordant le précipice au volant de son engin suspendu à un câble rattaché à un rocher, j’ai frémi d’horreur.

‒ Tu es complètement fou ! me suis-je écrié, tout à coup dégrisé. La dameuse ne tiendra jamais sur cette pente verglacée. C’est du suicide ! Allez, oublie ça, et retournons à l’observatoire. C’est plus prudent. On ne va pas jouer avec nos vies.

J’avais bien entendu raison. Mais Shogun s’en contrefichait éperdument.

‒ Non, je vais pas laisser tomber comme ça. Je suis pas un bobet13, moi ! Si t’as le trouillomètre à zéro, reste ici et regarde-moi faire. Je vais tenter le coup tout seul.

‒ Quoi ? Maintenant ? En pleine nuit ? Mais c’est de la folie !

‒ Pas du tout. La Lune est là, et puis la dameuse possède des phares d’une puissance exceptionnelle. J’y verrai comme en plein jour.

‒ Tu délires !

‒ Bordel, Dreamsen, j’ai jamais été aussi sérieux de toute ma vie !

Shogun a tenu promesse, et aussitôt il s’est calé derrière le volant de sa dameuse dont il a fait ronfler le moteur à plein régime. Puis il est sorti de l’habitacle, a déroulé le câble de sécurité de la dameuse en sifflotant, l’a fixé au point d’attache du rocher, avant de se frotter les mains et de lancer :

‒ C’est parti pour la descente du siècle !

‒ Ne fais pas ça, c’est de la folie furieuse ! ai-je tenté de le convaincre.

J’ai eu beau le supplier, Shogun ne m’écoutait déjà plus. Il était remonté sur le marchepied de l’engin, résolu à tenter le diable.

‒ Arvi14, Dreamsen ! C’était un plaisir de te connaître.

Shogun a lancé la dameuse dans la pente vertigineuse. J’ai vu la machine basculer doucement, puis disparaître de mon champ de vision. Et lorsqu’elle a reparu de manière fugace, j’ai pu me rendre compte, horrifié, qu’elle était en équilibre au bord du précipice. Shogun n’était plus très loin de franchir le passage dangereux. Encore quelques mètres, et il serait sauvé. Mais ce qui devait arriver est finalement survenu. Soudain le câble s’est tendu, il y a eu un claquement sec, et le point d’ancrage s’est rompu. Le câble, tel un serpent d’acier, a sifflé dans les airs au-dessus de ma tête, et la dameuse, que plus rien ne retenait, a fait alors une embardée sur le côté, puis glissé de longues secondes sur la pente verglacée avant de chuter dans le précipice.

J’ai assisté à la scène, horrifié. J’étais trop pétrifié pour émettre le moindre cri. Shogun venait de disparaître dans le vide, et je ne savais ce qu’il était advenu de lui.

Je suis resté de longues minutes au bord de la falaise, à tenter de reprendre mes esprits, mais en vain. J’étais sonné, abasourdi, accablé, désespéré. Lorsque j’ai réalisé enfin que je venais sans doute d’assister à un terrible drame, je suis retourné en direction de l’observatoire afin de chercher de l’aide.

Pendant le trajet du retour à pied, hagard, j’ai essayé d’éloigner de mon esprit l’image de la dameuse tombant dans le précipice, mais je ne parvenais pas à m’en défaire. Elle tournait en boucle dans ma tête, jusqu’à me rendre fou.

Et pourtant, quelque chose tentait de me persuader, à cet instant précis, que Shogun n’était pas mort. Un homme de sa trempe, taillé dans le roc, fondu dans l’acier le plus résistant, était-il susceptible de mourir ? Non, bien sûr que non. C’était impensable. On ne meurt pas quand on s’appelle Shogun, on disparaît, on se volatilise, on se perd dans les spirales des nébuleuses, c’est tout. Bien entendu, le câble de sa dameuse avait lâché, et l’engin avait glissé sur la paroi verglacée, mais j’imaginais encore qu’il avait pu s’extraire à temps de sa Kässbohrer, ou bien qu’il s’était envolé dans les nuées comme un songe.

D’ailleurs, la preuve la plus flagrante qu’il n’avait pu mourir, c’est que j’entendais encore le son de sa voix rocailleuse résonner dans mon crâne.

‒ Bordel, Dreamsen, quand accepteras-tu enfin de croire en la force vitale des étoiles et de l’Univers ! Si tu aimes la vie et que tu enlaces tout l’Univers entre tes bras, alors il ne pourra jamais rien t’arriver ! Ton nom restera à jamais gravé dans la poussière des étoiles pour l’éternité !

12. « Personne qui se noie dans un verre d’eau », en patois.

 

13. « Idiot », en patois.

14. « Adieu », en patois.

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L’année 2020 a été l’une des plus chaudes jamais enregistrées, concluant

ainsi la décennie la plus torride depuis le début des relevés de température. 2020 a également été marquée par la plus faible étendue de la banquise jamais enregistrée dans l’Arctique. D’autres recherches sont nécessaires pour comprendre avec exactitude la manière dont le réchauffement climatique influence les phénomènes météorologiques qui descendent chaque année de cette région du globe.

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