La théorie des étoiles filantes
Pris au piège des tempêtes
Aux côtés de Shogun, responsable – et ceinture noire – de la maintenance des engins mécaniques et du déneigement, deux autres techniciens travaillent à la construction de la nouvelle antenne qui prend forme dans le bloc 2, l’immense atelier accolé au bâtiment principal. Un chantier nécessitant un savoir-faire et une précision de calcul exceptionnels lorsqu’on sait que tout est réglé au micron près. Excepté le matériel électronique, les capteurs photosensibles et les câbles, toute la structure est construite sur place, d’après les plans fournis par les ingénieurs du bureau d’études. Une véritable prouesse pour un endroit aussi retiré. Pourtant, à force de temps et de patience, les techniciens parviennent doucement au but.
Une fois l’ouvrage achevé, lorsqu’on y aura ajouté les pièces manquantes, il sera acheminé sur des rails jusqu’à sa destination finale et prendra sa place dans le vaste champ de fleurs de métal englobant la station. Hermann et Joël sont ces deux jardiniers d’altitude. En dépit de leurs qualités professionnelles, ce sont deux têtes à claques notoires. Le premier est une armoire à glace d’un étonnant mutisme qui a le don de vous mettre les nerfs en pelote à force de mâcher du chewing-gum tout en vous regardant d’un œil torve ; le second, un petit teigneux qui s’égosille à longueur de journée sur du Johnny Hallyday. Question assemblage et réalisation technique des pièces, il n’y a rien à leur reprocher, ce sont des as dans leur domaine, et le cahier des charges est respecté. En revanche, le reste laisse franchement à désirer. La preuve qu’on peut être à la pointe de la technique et en même temps de parfaits casse-pieds.
De façon singulière mais cependant compréhensible, ces énergumènes constituent les deux parties d’une même cellule humaine. Deux frères siamois totalement inséparables – ne jamais les séparer, d’ailleurs, si vous désirez en obtenir satisfaction – dont vous devrez subir les outrages puissance deux de l’aube au crépuscule. Par bonheur, je les côtoie rarement lors de mes journées de travail. Je ne peux hélas les éviter lorsque je traverse l’atelier, passage obligatoire pour rejoindre la salle de contrôle.
Ce matin, au sortir du mess, je ne les ai croisés que de manière fugace, mais ces instants m’ont semblé une éternité puisque j’ai eu droit, dans ce court laps de temps, à un échantillon de leur talent. Les rots sonores de Shogun, son langage châtié sont de la roupie de sansonnet comparés aux imitations johnnyhallidesques de Joël et aux mastications hollywoodiennes de Hermann. Lorsque je me suis retrouvé devant les deux acolytes juchés sur l’échafaudage ceinturant l’antenne, le visage dissimulé derrière une visière de protection, occupés à souder des pièces de métal, j’ai blêmi. Une flamme bleue s’échappait en continu de l’extrémité de leurs chalumeaux, colportant dans l’air une désagréable odeur de brûlé. Entre deux soudures, la voix magistrale de Joël, évoquant tour à tour l’idée « d’allumer le feu » et de « retenir la nuit » résonnait dans tout l’atelier, provoquant une onde sonore qui a brouillé un instant les écrans radars de l’observatoire. Passablement énervé, j’ai attendu qu’un bref moment de silence s’installe pour m’adresser à eux.
‒ Les gars, vous m’entendez ?
Ils se sont retournés vers moi, ont relevé leurs visières, révélant deux visages hirsutes, puis ont daigné éteindre leurs chalumeaux dont le souffle puissant les empêchait de m’entendre correctement.
‒ Qu’est-ce qu’il y a ? m’a demandé Joël, délaissant un temps ses vocalises.
‒ Je sais bien que ce n’est pas trop dans vos habitudes, mais je vous annonce qu’il y a une réunion à 14 heures dans la grande salle du premier étage.
Hermann et Joël se sont regardés comme si je venais de leur demander de se rendre sur Proxima du Centaure en vol direct sans escale. Hermann a arrêté un temps sa mastication, puis, comme d’ordinaire, Joël a pris la parole.
‒ Une réunion ? Qu’est-ce qu’on a à voir avec ça ? Tu sais, c’est pas trop notre came. Nous, ce qu’on aime, c’est rester peinards à l’atelier…
Hermann, avec un ravissement confinant à l’extase, a repris de plus belle la mastication de sa pâte à mâcher. Un sourire si niais s’est alors affiché sur son visage qu’il m’a fait douter un instant de la pertinence de ma requête, mais je n’avais plus le choix.
‒ Désolé de vous brusquer mais, pour une fois, toute l’équipe est conviée à y assister. Nous devons discuter des moyens de quitter l’observatoire avant qu’il ne soit trop tard.
‒ Trop tard ? C’est-à-dire ?
‒ On annonce l’arrivée d’un vortex polaire d’ici quelques jours.
Encouragé par le regard bovin de Hermann et son air d’imbécile heureux, Joël a ponctué ma phrase par un retentissant « Vorteeeex polaiiiiiiiiiire ! », chanté à tue-tête sur le ton d’une publicité pour le célèbre lunettier dont Johnny avait vanté les mérites à la télévision. Mes tympans, plus délicats que les siens, se sont vrillés à l’audition de cette envolée lyrique, et mon cerveau a tangué dans ma boîte crânienne. Devant mon regard consterné, Joël est devenu plus raisonnable.
‒ OK, Dreamsen. T’en fais pas, on viendra à ta foutue réunion, même si je suis prêt à parier ma prime de Noël qu’elle servira à rien.
‒ Soyez à l’heure pour une fois, ai-je rétorqué avant de faire volte-face et de m’éloigner.
Décidément, si je ne trouvais pas une porte de sortie d’ici là, je me préparais de joyeuses fêtes de fin d’année. L’ambiance promettait de n’être pas piquée des hannetons.
Heureusement, pour contrebalancer la présence de ces hurluberlus, il y avait à l’observatoire une femme qui, elle, ne semblait pas échappée d’un hôpital psychiatrique. Une femme qui, à elle seule, résumait la pyramide complexe de la formation de l’Univers. Il faut beaucoup de coïncidences pour parvenir à la perfection d’un corps, pour que chaque organe soit à sa place, et qu’il en résulte un être empreint d’une aura de divinité. Ce que, en astronomie, on nomme la « somme fortuite du hasard et de la nécessité ». Il existe des femmes ainsi faites, composées d’une somme d’atomes se combinant entre eux d’une manière si parfaite qu’à la fin elles forment un rayonnement appelé à jouer un rôle crucial dans l’élaboration de la complexité amoureuse. Olympe Vega, l’infirmière de l’observatoire, était indéniablement issue de cette caste supérieure.
En quelque sorte, elle était la résultante de cette alchimie de la création. Chaque molécule la composant semblait issue d’un gène cosmique d’une perfection absolue, créé dans le seul but d’atteindre la plus haute marche de l’évolution. Petite, brune, des yeux noisette d’un éclat fiévreux dans un visage d’un ovale parfait, elle paraissait à la fois fragile et forte, hésitante et volontaire, frêle et robuste. Sa seule présence à mon côté me réchauffait le cœur. Elle parvenait à me faire oublier que l’homme est un animal cruel, envieux de son prochain et résolu à détruire la planète dans un avenir pas si lointain. Même si son contact m’intimidait un peu et qu’elle gardait pour moi une part de mystère, cette créature si douce, délicate et souriante me faisait songer à une madone sortie tout droit du tableau d’un peintre italien de la Renaissance.
La plupart du temps, Olympe s’ennuyait ferme dans son infirmerie car, fort heureusement pour l’équipe, il y avait peu de blessures, de fractures ou de traumatismes à déplorer. À peine avait-elle l’occasion de cautériser une plaie, soigner une gelure, ou appliquer un baume à l’arnica sur une contracture. En revanche, bien souvent, elle devait se résoudre à soigner les brûlures que se provoquaient mutuellement Joël et Hermann depuis qu’ils avaient décidé de jouer du chalumeau comme d’autres de la flûte traversière. Elle appliquait alors sur leur peau noircie de grands cataplasmes qui me faisaient penser, je ne sais trop pourquoi, à ces remèdes que me dispensait parfois ma grand-mère lorsque je revenais écorché à la maison. À la différence qu’Olympe y ajoutait sourire et douceur, énormément de douceur même – et non des remontrances comme ma grand-mère en avait pris l’habitude –, ce qui avait un effet décuplé sur la promesse d’un rétablissement rapide.
C’est Olympe qui m’avait gardé en observation dans son cabinet vingt-quatre heures durant, le jour où Shogun m’avait retrouvé transi de froid et souffrant d’hypothermie au bord du précipice. Ce qui aurait dû être un calvaire s’était soudain changé en enchantement. Avec une telle infirmière, on aurait souhaité tomber malade, voire simuler afin de pouvoir garder le lit le plus longtemps possible et guérir dans la chaleur de sa présence. Mon plus grand trouble, lors de mon séjour à l’infirmerie, avait été de respirer son parfum tandis qu’elle se penchait au-dessus de moi pour me prodiguer les premiers soins. Un parfum si entêtant, ponctué de notes de violette, de rose et de jasmin, qu’il me suffisait de fermer les yeux pour en retrouver les fragrances et m’en enivrer jusqu’au vertige.
*
* *
La réunion a eu lieu juste après le déjeuner. Les sept membres de l’équipe se sont rassemblés dans la grande salle au premier étage du bloc 1, autour d’une grande table ovale. Tandis que Tanguy et moi nous trouvions au centre, face à Shogun, Joël et Hermann, Barbara et Olympe, un peu plus en retrait, avaient choisi les chaises situées aux deux extrémités. Lorsque j’ai croisé le regard de l’infirmière, j’ai senti mon cœur battre la chamade et une bouffée de chaleur m’envahir. Décidément, cette femme me faisait de l’effet.
Tanguy, loin de se douter du trouble dont j’étais l’objet, en qualité de chef astronome et responsable de la station, a ouvert le bal :
‒ Bien, je vous remercie tous d’être venus. Si nous vous avons réunis à la demande de Dreamsen, c’est parce qu’il est temps de faire un point sur notre situation. Une situation qui n’est pas désespérée, mais demeure néanmoins critique. Les conditions météo, comme vous le savez déjà, ont empêché nos deux dernières rotations d’équipes, et tout indique que la prochaine sera également ajournée puisque, outre la neige abondante déjà présente, les prévisionnistes annoncent l’arrivée d’un vortex polaire d’une ampleur inédite. Dans ces conditions, aucun guide ne viendra nous chercher à l’observatoire. Bref, il y a de fortes chances que nous soyons obligés de demeurer ici jusqu’à Noël, voire davantage si aucune décision d’urgence n’est prise rapidement.
‒ Ça, on le savait déjà, tête en bois ! a fait aussitôt remarquer Shogun avec cette subtile touche de poésie et de délicatesse dont lui seul avait le secret. C’est sûr que s’il continue à faire mauvais temps, le guide ne sera pas là le 22 décembre, ni le 32 ni le 42 !
Joël et Hermann ont abondé dans son sens en émettant des gloussements qui ont paru flatter l’intéressé. Tout en se balançant sur sa chaise, Shogun a commencé à rouler des mécaniques. C’est alors que je suis intervenu :
‒ Sans aucun doute. Mais ce qu’en revanche vous semblez ignorer, c’est qu’il existe plusieurs solutions d’évacuation en cas d’urgence.
‒ Lesquelles ? ont demandé de concert Barbara et Olympe, tout à coup intéressées par la tournure de la discussion car, tout comme moi, l’idée de passer Noël loin de leur famille leur paraissait une perspective bien cruelle.
J’ai puisé un peu d’énergie dans le regard d’Olympe, puis ai attendu quelques instants, juste le temps d’un léger suspense avant de dévoiler mon plan :
‒ L’hélicoptère, le téléphérique et la voie normale, cette fois sans guide, par le col de la Fenêtre.
Immédiatement, Tanguy a réagi, opposant un premier veto :
‒ L’hélicoptère est tributaire de la météo. Tant que dure le mauvais temps, il est exposé au même danger et incapable de venir nous chercher jusqu’ici, donc inutile d’envisager cette piste. Le pilote ne s’engagera pas dans des conditions pareilles.
‒ OK, je te l’accorde, ai-je admis en rayant une première ligne sur le bloc-notes posé devant moi. Et la deuxième option, le téléphérique ?
Cette fois, tous les regards se sont tournés instinctivement vers celui qui en avait la responsabilité. Le seul accrédité à manier la cabine du téléphérique dans le but d’approvisionner l’observatoire en vivres et matériel était Shogun. Deux fois par jour, tôt le matin et en fin d’après-midi, il évacuait les déchets que digérait le ventre de l’observatoire, réceptionnait les marchandises que lui envoyait son homologue installé à la gare d’arrivée, tout en inspectant le bon fonctionnement de la structure. Cette option était-elle envisageable ?
‒ Impossible, a tranché Shogun. Vous savez bien, mes cousins, que depuis l’accident, il est sous le coup d’un arrêté préfectoral. Il ne peut être employé que pour le transport du matériel, et non pour des êtres humains. À moins d’une urgence vitale, je ne ferai descendre personne par le téléphérique, tenez-vous-le pour dit.
Devant l’inflexibilité du samouraï, il ne demeurait qu’un maigre espoir que ma requête aboutisse. En tant que responsable de l’observatoire, Tanguy était le seul à pouvoir faire usage du téléphérique afin de procéder à une évacuation d’urgence. Mais sa prise de position a été sage et sans surprise :
‒ Shogun a raison. Pour l’instant, l’urgence n’est pas vitale. Et la cabine s’est déjà décrochée une première fois. Le cauchemar peut donc recommencer…
Il était 7 h 15 le 1er juillet 1999, un merveilleux jour de beau temps, lorsque les freins de la cabine du téléphérique du pic de Bure, pour une raison inexpliquée, avaient lâché. La cabine avait glissé en arrière à une vitesse folle, avant de s’écraser 80 mètres en contrebas à la gare de départ. Un spectacle de fin du monde. Guernica dans les Alpes. Les vingt et un occupants de la cabine avaient été tués sur le coup. Parmi eux, il y avait cinq membres de l’IRAM (Institut Radio Astronomie Millimétrique).
La vision de la cabine du téléphérique s’écrasant en contrebas a bien entendu freiné nos ardeurs. L’accident de téléphérique, vingt et un ans auparavant, avait laissé des traces indélébiles. L’observatoire et toute la vallée avaient bien évidemment été durement impactés par la catastrophe. On ne se remet pas d’une telle tragédie. Elle resterait à jamais gravée dans les mémoires de celles et ceux qui avaient assisté au drame.
Une fois ce mauvais souvenir dissipé, Shogun a repris la parole :
‒ Je veux, mon neveu ! D’autant que j’ai décelé une anomalie lors de ma dernière révision. J’ai commandé la pièce de rechange, malheureusement je l’ai pas encore reçue. Même si tout se passe comme sur des roulettes, la descente aura des airs de montagnes russes, sans certitude de pouvoir accéder au système de freinage… Sans compter qu’avec cette neige et les bourrasques de vent, les risques de décrochage sont grands…
‒ Dans ces conditions, le message est clair. À moins d’une urgence vitale, emprunter le téléphérique est inenvisageable, a conclu Tanguy.
‒ Donc, ai-je aussitôt rebondi en m’adressant au samouraï, il n’y a pas d’autre solution que la voie normale ?
‒ Avec cette tempête, faut pas rêver. On n’est pas au club Med, ici ! On ne sort pas comme on veut du camp de nudistes, personne viendra nous chercher en ski nautique !
L’éclat de rire des frères siamois l’a conforté dans l’idée qu’il me tenait la dragée haute.
‒ Bien sûr, mais qui nous empêche d’essayer seuls ?
Joël et Hermann m’ont regardé comme si je tombais de la Lune, Shogun, lui, a émis un sifflement strident. Seules Barbara et Olympe sont restées placides et silencieuses.
‒ Tu proposes de tenter la descente par le col de la Fenêtre sans guide ? m’a demandé Tanguy.
‒ Pourquoi pas ? Il suffit de se munir d’une corde et d’une paire de crampons. Ce serait bien le diable si on ne parvenait pas à rejoindre la station.
‒ Tu sembles oublier le passage dangereux au-dessus du vide. Avec ce sol verglacé, ce sera une vraie patinoire. Même avec des crampons, le danger de décrocher, puis de tomber demeure réel.
‒ Je te l’accorde, il y a un risque. Mais en montagne, comme tu le sais aussi bien que moi, le risque zéro n’existe pas. Nous devrons bien entendu nous encorder et demeurer prudents. Mais si on est plusieurs, on devrait pouvoir parvenir à passer cet écueil, tu ne crois pas ?
Pour toute réponse, Tanguy m’a adressé un regard dubitatif. Me tournant vers le reste de l’assemblée, j’ai lancé, telle une dernière bouteille à la mer :
‒ Qui veut tenter la descente avec moi ?
Tous se sont regardés en chiens de faïence, se montrant soudain très hésitants. Barbara et Olympe sont restées muettes en attendant de se ranger à l’avis général, tandis que Hermann et Joël, neutres comme deux gardes suisses du Vatican, sont demeurés la tête basse pour ne pas avoir à se prononcer. Finalement, c’est Shogun qui a tranché au nom du groupe :
‒ Libre à toi d’aller faire le bablet5, et de jouer ta vie en pleine tempête dans un goulet verglacé au bord d’un précipice. Pour ma part, je suis persuadé que personne n’a envie d’emprunter un toboggan pour l’au-delà. S’il n’y avait qu’un peu de neige, je dis pas, mais là, avec les congères et le vortex qui arrive, c’est du pur suicide ! Bref, je ne crois pas que tu arriveras à convaincre qui que ce soit de t’accompagner dans cette aventure.
J’étais bien entendu déçu, mais Shogun avait raison. Personne ne me suivrait dans cette voie hasardeuse. Je pouvais toujours tenter une échappée solitaire, mais avec ces conditions déplorables, le risque de dévisser était grand. Je me rangeais donc à l’avis général, renonçant pour l’heure à quitter l’observatoire. Je devais prendre mon mal en patience dans l’attente d’une éventuelle accalmie. Dès lors, il suffirait que je réussisse à convaincre une seule personne pour que cette option redevienne envisageable. L’avenir, qui sait, n’était peut-être pas aussi sombre que le prévoyaient les données météo ? Une question pourtant me tourmentait : y aurait-il un jour de beau temps avant l’arrivée de ce vortex polaire qui anéantirait définitivement nos chances d’évacuer la station par voie terrestre ?
Je me suis alors tourné vers Olympe. Son regard empli de désolation semblait me dire que dans d’autres circonstances elle aurait bien tenté l’aventure avec moi, mais qu’il était plus sage de renoncer. Je lui ai rendu son sourire, puis j’ai hoché la tête en signe d’assentiment.
‒ Bon d’accord, puisqu’il n’y a pas de solution pour l’instant…
Après tout, un matin, le beau temps reviendrait et tout serait envisageable, le passage du col de la Fenêtre, la descente vers la vallée… Le cauchemar cesserait.
Comprenant que j’avais perdu la partie, Tanguy en a profité pour conclure :
‒ Puisque nous sommes tous d’accord, nous restons donc ici, retranchés dans l’observatoire, dans l’attente d’un nouveau point météo.
À l’issue de la réunion, j’ai soudain compris que j’étais coincé ici comme un poisson dans une nasse. Une terrible angoisse s’est abattue sur moi, mettant mon ventre au supplice.
Je suis sorti prendre l’air et suis retourné bien vite m’abriter à l’intérieur car, en quelques minutes à peine, j’étais recouvert de flocons comme un bonhomme de neige. Les membres de l’équipe avaient raison, l’évacuation, dans ces conditions, se révélait carrément impossible.
J’ai passé le reste de la journée à errer dans les couloirs de l’observatoire, à tourner comme un lion en cage. Par acquit de conscience, je me suis rendu à la salle de contrôle, mais lorsque j’ai croisé le regard froid de Tanguy j’ai préféré m’éclipser, pour me réfugier dans la salle de réunion désormais déserte et annoncer par mails à mon entourage que mon séjour serait prolongé jusqu’à une date indéterminée. Puis, au mess, à force de café et de chocolat – et du réconfort de Barbara –, je me suis peu à peu fait à l’idée de cette réclusion forcée.
‒ Difficile d’admettre qu’on est tous coincés là pour un bon bout de temps, n’est-ce pas Alexandre ? m’a confié la cuisinière qui avait bien perçu mon mal-être.
Tout en astiquant ses casseroles en cuivre à l’aide d’un chiffon doux, elle m’a gratifié d’un sourire bienveillant, et a ajouté :
‒ Mais s’il n’y a rien d’autre à faire, on doit bien se résigner. On finira par retourner un jour dans la vallée, ne t’inquiète pas. Tu la reverras bientôt, ta famille !
J’ai tiqué un instant, avant d’acquiescer d’un signe de tête. Puis, tout en mordant dans une barre de chocolat noir aux éclats de noisettes censée me redonner un peu de tonus, j’ai songé que plus grand monde ne m’attendait en bas. Mais comment expliquer à Barbara que ni mon ex-femme, ni mes enfants, ni même ma nouvelle compagne ne m’attendaient pour Noël ? Je n’en avais pas le courage.
‒ Oui, c’est certain… Mais quand même, avoue qu’on joue de malchance. Quant à moi, pour une première venue à l’observatoire, je risque de faire des heures supplémentaires.
‒ C’est autant de gagné sur tes prochains congés. Et puis, ce qui est bien, c’est que question victuailles, on a du stock. La chambre froide est pleine. Je ne devrais donc pas être contrainte de vous soumettre à un rationnement drastique comme en temps de guerre.
‒ C’est déjà une bonne nouvelle, ai-je approuvé d’un ton désabusé, tout en dégustant à petites gorgées mon septième café de la journée.
Au-dehors, la neige tourbillonnait dans les spirales du vent, peignant le monde en blanc, indifférente à mon désarroi. On était à une semaine de Noël et j’avais tout autant envie de fêter la naissance du petit Jésus que de sauter dans le vide.
Le soir, j’ai été pris d’un mal étrange. J’ai ressenti une forte migraine, que j’ai tenté d’atténuer à l’aide d’un cachet d’aspirine.
En altitude, à cause du manque d’oxygène, tout est disproportionné : le souffle, l’intervalle entre chaque respiration, l’intensité de la lumière, les maux comme les joies, les émotions comme les souvenirs. C’est ce qu’on nomme le vertige des cimes. Le mal des montagnes est un syndrome de souffrance lié à une montée trop rapide en altitude, un manque d’acclimatation ou à une sensibilité personnelle plus ou moins accrue. Les cas les plus graves peuvent provoquer un œdème cérébral et engager sérieusement le pronostic vital. Heureusement, ces cas extrêmes sont généralement réservés à de plus grandes hauteurs, à partir de 7 000 mètres d’altitude, zone que les alpinistes désignent comme celle de la mort. Mais il n’est pas rare que, dès 2 000 mètres, des premiers symptômes plus légers se fassent sentir, surtout sur des organismes affaiblis. Fatigue trop importante, difficulté à respirer, vertiges, troubles de l’équilibre, voire nausées ou vomissements. À force, certains s’y habituent, d’autres non. Pour ma part, je sais que je ne m’y ferai jamais.
5. « Faire l’idiot », en patois.
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La masse d’air extrêmement chaud a déséquilibré le vortex polaire glacial,
l’écartant de son axe pôle Nord avec une telle force qu’il s’est coupé en deux et semble désormais doté de deux jambes : l’une se trouve sur l’Amérique du Nord, l’autre sur l’Europe.
Cette perturbation pourrait avoir pour conséquence des températures
glaciales s’abattant sur le nord-est et le middle west des États-Unis, ainsi que sur les régions de moyenne latitude en Europe. La vague de froid est attendue pour la semaine prochaine ou celle d’après. Elle devrait durer, par intermittence, jusqu’en février.
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