La théorie des étoiles filantes

Maxence Fermine · Chapitre 4 sur 14

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La théorie des étoiles filantes

Télescopage intergalactique

 

Fort heureusement, ces nuages noirs planant au-dessus de ma tête n’étaient pas toujours des cumulonimbus. Il n’était pas rare, entre deux épisodes sombres, que je me souvienne des instants de bonheur qui, tels de fugaces météores, avaient traversé ma vie.

Toute matière attire la matière, c’est la loi de la gravitation universelle qu’on doit à Newton et à une pomme tombant d’un arbre. Il s’agit de la même force qui fait se rencontrer les hommes et les femmes, et porter l’attention sur certains rapprochements amoureux. Une force à laquelle il est inutile de résister, puisque nul ne peut se soustraire à son attraction. Il en est ainsi de certaines puissances qui dépassent l’entendement de l’humanité.

Pour moi, bien avant que je ne tombe sous le charme platonique d’Olympe, deux femmes avaient compté. Constance et Ambre. Deux prénoms d’une beauté et d’un érotisme troublant. Les muses de mon panthéon érotique et sentimental.

Constance, qui avait eu la faiblesse de m’épouser il y a vingt-cinq ans de cela, et sur laquelle le temps ne semblait avoir aucune prise, avait exactement le même âge que moi. Elle travaillait dans un cabinet d’assurances, était très conventionnelle, très casanière aussi. Brune plantureuse dotée de magnifiques yeux verts, elle était calme et réservée. Tout le contraire d’Ambre, une rousse aux yeux noisette qui avait été ma maîtresse ces deux dernières années. Une femme pétillante, vive et enjouée, n’hésitant pas à me recevoir chez elle lorsque nos agendas concordaient, et avec qui je serais encore s’il n’y avait eu le cataclysme.

Entre Constance et Ambre, le choix était cornélien. Mais je dois avouer que, en dépit du bon sens, je n’avais jamais vraiment choisi. Comme aspiré par la force gravitationnelle d’une planète, je m’étais laissé entraîner dans le champ de cette double relation, sans prendre la mesure des éventuelles et dramatiques conséquences qu’indubitablement elle finirait par engendrer.

Aujourd’hui, je ne savais toujours pas comment j’avais pu en arriver là, à cette situation certes cocasse et divertissante à plus d’un titre, mais extrêmement épuisante pour un homme qui venait tout juste de fêter son cinquantième anniversaire. Ou alors je le savais trop bien. À force de me voiler la face, de piloter un astronef en direction des étoiles sans me préoccuper du trajet qu’il me restait encore à parcourir avant d’atteindre le septième ciel, j’étais entré tout à coup dans une atmosphère saturée de poussières interstellaires. Je naviguais à vue sur une autoroute spatiale encombrée comme aux heures de pointe par des bolides roulant dans tous les sens à une vitesse supersonique, et le cataclysme s’était produit.

Depuis quelque temps, je m’essoufflais de plus en plus lorsqu’il me fallait gravir les degrés de l’escalier menant au paradis de l’adultère. Avec un peu de recul, cette course effrénée au plaisir me semblait relever de la pathologie psychiatrique. Oui, mais comment se contenter de la douceur de l’habitude quand le feu de la passion vous étreint ? Et surtout, une fois qu’on les a connus, comment dire adieu à des yeux enflammés et à un corps de rêve ?

Pour comprendre comment je m’étais retrouvé face à cette interrogation qui m’avait conduit jusqu’à cet observatoire isolé de toute vie terrestre, il fallait remonter de six mois dans l’espace-temps de mon trouble univers.

Le matin où tout avait basculé, je me réveillai en me croyant chez moi, dans ma maison de la vallée du Grésivaudan, à quelques kilomètres de Grenoble. On était début juin, et la chaleur était déjà intense. En ouvrant les yeux, encore perdu dans les brumes cotonneuses du sommeil, il me fallut plusieurs secondes avant de comprendre où je me trouvais réellement, dans quel lit et avec qui. Je ne le sus qu’après être sorti des limbes de la léthargie, m’être cogné au mur de la réalité, et avoir plongé mon regard dans l’étendue désertique et quasi vertigineuse d’un plafond blanc. Une fois mes esprits recouvrés, je tournai la tête sur le côté et découvris, étalée sur l’oreiller telles les flammes d’un incendie volontaire, une magnifique chevelure rousse. Un visage féminin, à demi recouvert de quelques mèches en fusion, laissait apparaître toute l’étendue de sa beauté. Ses lèvres, ourlées comme des vagues, étaient à peine entrouvertes, laissant échapper un souffle léger, et ses paupières fardées de mascara dessinaient avec délicatesse la courbe de ses yeux, comme dans un poème d’Éluard.

Visiblement, je n’étais pas chez moi, encore moins en compagnie de ma femme. Le réveil n’avait pas sonné ou alors, ce qui revenait au même, j’avais oublié de le régler la veille. Il était près de 9 heures, je n’étais ni douché ni habillé, or j’avais rendez-vous cinq minutes plus tard à l’autre bout de la ville pour signer une convention de divorce, Constance et moi ayant décidé de nous séparer.

Je me redressai en sursaut comme au sortir d’un mauvais rêve, et bondis hors du lit. La Vénus étendue à côté de moi n’esquissa pas le moindre mouvement, trop épuisée sans doute par nos agapes de la veille, et cette nuit d’amour orgiaque qui s’était ensuivie.

Je me demandai à quelle heure tardive nous avions fini par sombrer dans le sommeil, et combien de verres de vin avaient été nécessaires pour cela, mais je compris très vite que, dans mon état, tenter de trouver une réponse à cette question ne servirait strictement à rien. Comme certains ivrognes, j’étais sujet aux conséquences navrantes qu’engendre parfois l’absorption à outrance de liquide éthylique. J’avais la bouche pâteuse, une barre de métal froid traversait mon crâne de part en part et, au creux de mes oreilles, résonnait le tam-tam incessant des tambours de l’ivresse. Bref, en d’autres termes plus shogunesques, j’en avais pris une sévère, de celles qui vous laissent sur le carreau et vous incitent à vous renseigner au plus vite sur les tarifs des cures thermales.

J’eus à peine le temps de sauter sous la douche que le téléphone se mit à vibrer. C’était Constance qui cherchait à me joindre. Elle devait déjà se trouver chez l’avocat, à trépigner d’impatience, se plaignant comme d’habitude de mon manque d’exactitude. C’est sans doute cette vibration intempestive qui sortit de sa torpeur le bulldog recroquevillé au pied du lit, et l’incita à attaquer. Sans avoir eu le temps de comprendre ce qu’il m’arrivait, je vis le molosse se précipiter sur moi, la gueule ouverte, l’écume aux babines. La douleur que je ressentis alors à hauteur du bas-ventre fut atroce. J’eus juste le temps d’apercevoir les crocs du molosse plantés dans ma cuisse avant de m’évanouir.

Le lendemain, allongé sur un lit d’hôpital pour la deuxième fois en un trimestre, j’eus tout le loisir de réfléchir à la misère de la condition humaine lorsque le trajet d’une étoile croise malencontreusement la route d’un trou noir, et y disparaît à jamais. Partagé entre remords et regrets, je compris que dans mon malheur j’avais eu de la chance. Si j’avais fait pivoter mon bassin de 45 degrés sur la gauche, l’issue aurait été tout autre. Les crocs du bulldog ne se seraient pas enfoncés de plusieurs centimètres dans ma cuisse, mais m’auraient carrément sectionné les parties génitales. L’essentiel était donc sauf, hormis l’honneur.

Lorsque la dose de morphine distillée dans mes veines fut suffisante pour oublier un temps mes douleurs physiques et mes souffrances morales, je parvins à établir un constat, certes plutôt amer, sur mon existence. J’exerçais un métier qui ne me passionnait plus, j’avais une santé physique chancelante et un mental en totale érosion, et comme si la situation n’était pas assez compliquée comme cela, j’avais deux femmes dans ma vie. J’avais la désagréable et curieuse impression d’être un homme double.

Après réflexion, je rectifiai le tir : je n’étais pas un homme double, c’était bien pire, je vivais avec le fantôme de moi-même. Mon corps, tout comme mon âme, ne m’appartenait plus. Plus trivialement, un observateur ignorant tout du cyclone de déboires existentiels qui m’avait aspiré m’aurait trouvé « complètement à côté de mes pompes ».

En raison de l’hospitalisation, le rendez-vous chez l’avocat fut annulé. Lorsque ma femme me rendit visite le lendemain de l’accident, elle fulminait. C’était, après tout, une réaction normale, la signature de la convention de divorce était reportée à une date ultérieure, à croire que je l’avais fait exprès pour l’emmerder. Deux hospitalisations dans un laps de temps aussi rapproché, c’était bien entendu risible, même si au fond je n’y étais pour rien. Personne ne tient à passer sa vie à l’hôpital, pas davantage que de voir sa cuisse enserrée par les crocs d’un molosse. Mais les yeux de Constance ne mentaient pas, elle n’avait que colère et mépris pour cet homme, en l’occurrence son futur ex-mari, avec qui elle avait eu jadis la faiblesse de croire au mythe du bonheur conjugal. Un homme auprès duquel elle avait vécu vingt-cinq années, un quart de siècle, avec lequel elle avait rêvé au couple parfait et qui, à ce jour, la décevait au-delà de ce qu’elle aurait pu imaginer. Avec lequel elle avait conçu deux merveilleux enfants qui, depuis, avaient pris leur envol. Un homme qui la trompait depuis bientôt deux ans avec une femme qu’elle aurait considérée comme une traînée si elle avait croisé son chemin, une liaison qu’elle avait découverte fortuitement deux mois auparavant, raison pour laquelle elle avait entamé cette procédure de divorce. Un homme qui, désormais, la dégoûtait autant qu’il l’avait fascinée au moment de leur rencontre. Cet homme, c’était moi, même si j’avais bien du mal à l’admettre.

Ce jour-là, Constance portait un tailleur vert qui lui allait à ravir. Elle n’avait pas apporté de fleurs ni de boîte de chocolats, mais juste un peu de linge de rechange. Après que Constance se fut assurée que mes blessures n’étaient que superficielles, nous échangeâmes deux ou trois banalités, je lui demandai des nouvelles des enfants, s’ils avaient bien pris la chose, et pour toute réponse elle haussa les épaules et leva les yeux au ciel, ce qui laissait la porte ouverte à bien des interprétations.

‒ Sybille et Igor ne sont plus des enfants, mon pauvre Alexandre, je te rappelle qu’ils ont 20 et 22 ans. Ce qui veut dire qu’ils sont plus en âge de se concentrer sur leurs études que de s’offusquer des frasques de leur père.

‒ Je parlais de mon état de santé, pas du divorce.

Peu au fait des arcanes estudiantins, j’en conclus qu’ils s’en foutaient royalement. Constance me souhaita un bon rétablissement, ne prit pas la peine de me poser un baiser sur le front ou sur la joue comme on le fait parfois pour les causes désespérées – apparemment, la mienne ne l’était plus à ses yeux – et s’éclipsa.

De même que les collisions entre les galaxies ne sont pas rares, la rencontre entre ma femme et ma maîtresse était inévitable. Ambre entra dans la chambre d’hôpital au moment précis où Constance en sortait. Ce qu’on appelle communément un télescopage intergalactique. Ambre tenait en main un magnifique bouquet de fleurs, un subtil mélange d’anémones et de tulipes donnant à l’ensemble une fraîcheur printanière, lorsqu’elle tomba nez à nez avec Constance. Les deux femmes, qui ne s’étaient jamais vues jusque-là, se reconnurent immédiatement.

Elles se mitraillèrent du regard, qu’elles avaient plus brûlant que le feu du soleil. En dépit de la procédure de divorce en cours, de ce qu’elles aient eu connaissance de l’existence de l’autre et intégré depuis longtemps les codes de la bonne conduite à suivre en société, leur instinct animal se réveilla brutalement. C’est alors que le cataclysme survint. Cloué sur mon lit d’hôpital, je ne pus qu’assister, effaré et impuissant, au combat. Il ne s’agissait plus de la rencontre de deux créatures douces et affectueuses dont j’avais partagé dans l’intimité les caresses et l’affection, mais bel et bien de la mise à mort de deux tigresses prêtes à en découdre jusqu’au dernier souffle.

Par quel phénomène physique une telle quantité d’énergie peut-elle provenir de deux volumes aussi restreints que deux corps féminins d’une beauté affriolante ? C’est un mystère que les meilleurs scientifiques n’ont, jusqu’ici, pas réussi à éclaircir. La déflagration qui s’ensuivit fut bien supérieure à celle produite par la désintégration d’une étoile. En bon astronome, je savais que l’explosion d’une étoile massive libère plus d’énergie qu’un milliard de milliards de bombes H. Ce qui n’est rien en comparaison de deux femmes en furie réglant leurs comptes. On aurait dit deux galaxies voisines qui, sous un effet analogue aux marées océaniques, entremêlent leurs bras spiraux.

Leur colère ne connut aucune limite. Les claques et les cris résonnèrent dans la chambre jusqu’à ce que deux infirmiers, ameutés par tout ce remue-ménage, rappliquent et parviennent à les séparer. Devant l’insistance du personnel hospitalier leur demandant de se calmer à moins de préférer la camisole de force, elles ravalèrent leur rage et leur fierté, jetèrent un regard noir à mon adresse et prirent la poudre d’escampette, chacune à un bout du couloir. Et tandis que j’assistais, pantois, à cette scène hallucinante soldant avec fracas mon premier demi-siècle de vie sur Terre, comme dans un film en Technicolor au ralenti, des confettis de tulipes et d’anémones se répandirent dans la pièce, nuage interstellaire de poussière cosmique venu des confins de l’Univers.

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Le terme vortex polaire peut désigner deux phénomènes climatiques distincts,

mais liés. C’est dans la couche inférieure de l’atmosphère, la troposphère, là où se forment les conditions météorologiques, que tournoie un vortex polaire. Ce courant-jet, parfois appelé vortex circumpolaire, fait le tour de la planète chaque année. De grande taille, il descend souvent à des latitudes moyennes, c’est-à-dire dans la région du globe située entre l’Arctique et l’équateur, et se déplace d’ouest en est.

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