La théorie des étoiles filantes

Maxence Fermine · Chapitre 11 sur 14

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La théorie des étoiles filantes

Passer l’hiver

 

Le matin du 25 décembre, le ciel s’est soudain ouvert en deux, la neige s’est enfin arrêtée, et le vortex polaire tourbillonnant au-dessus de nos têtes depuis plusieurs jours est tombé sur l’observatoire comme un aigle sur sa proie. Le froid, le grand froid, a fait craquer ses murs comme une vulgaire coquille de noix. Dehors, le thermomètre est passé en quelques heures de ‒ 15 °C à ‒ 30 °C. Un choc thermique qui a semblé fissurer le ciel, les murs de pierre du bâtiment, et perforer mes poumons.

Maintenant qu’il n’y avait plus aucune échappatoire, que la route du col était définitivement fermée pour le reste de l’hiver, il aurait été temps pour moi de me résigner, mais c’est exactement le contraire qui s’est produit. Ne pouvant me résoudre à cette situation dramatique et exceptionnelle d’isolement complet et de déconfiture amoureuse, puisque Olympe m’avait rejeté et que personne ne m’avait aidé à sortir d’ici, j’en ai été réduit à me rapprocher encore davantage du samouraï.

Ce matin-là, celui du froid le plus incisif que j’aie eu à connaître de toute mon existence, j’ai retrouvé Shogun dans l’atelier. L’homme passait en revue chaque pièce de sa dameuse, la bichonnant comme s’il s’agissait là de son jouet préféré. Et tout en lubrifiant les cardans, nettoyant les bougies au chiffon doux, vérifiant les niveaux des jauges d’huile et de liquide de refroidissement, il sifflotait, serein et heureux comme un homme qui sait où se trouve sa place dans l’Univers. Soudain, je me suis mis à l’envier. Après tout, le bonheur et l’équilibre, c’était peut-être simplement ça. Entretenir une dameuse par une matinée d’hiver glaciale, et savoir s’en contenter.

Shogun, je l’avais enfin compris, était un spinoziste pour qui la nature était Dieu, ce qui lui conférait une force exceptionnelle sur le plan physique comme sur le plan mental, et lui permettait de rester confiné ici à l’année sans crainte de ressentir les effets néfastes de l’isolement. Mieux encore, c’était un être radical, carré, droit, résistant, dur, abrupt, tranchant comme un éclat de silex, et pour qui la retraite monacale était une étape nécessaire sur le chemin du bonheur.

Après s’être emparé d’une clé à bougie, il s’est redressé un instant, s’est approché de moi et m’a confié :

‒ Tu sais, mon Dreamsen, j’ai pas fait des études comme toi, mais y a pas besoin de sortir de Saint-Cyr pour trouver un sens à sa vie. Pour ça, il faut regarder la nature et l’aimer. La montagne est pure, pas comme cette société de mes deux. Lorsque j’ai décidé de vivre ici à l’année, j’étais peut-être un Indien encerclé par les tuniques bleues, mais mon but était de tenir, de pas abandonner, de pas me rendre, et surtout de pas signer de traité de paix avec l’ennemi qui, de toute manière, aurait été trahi plus tard. Mon but était de m’extraire de la société pour vivre au milieu de ce que la Terre a de plus beau, et que les gens des villes ont fini par oublier : la beauté de la nature !

Il a observé une courte pause pendant laquelle il a remis la bougie en place, lui donnant les quelques tours de clé nécessaires, puis il a continué, toujours aussi péremptoire et imperturbable :

‒ Et pourtant, même si je l’aime de tout mon cœur, la vie en montagne est rude. Putain ! Surtout depuis ce foutu changement climatique. Ici, chaque chose a de la valeur, t’es responsable de ta gestion des stocks et de ton corps. Le moindre bout de bois, la moindre allumette a de l’importance, la moindre blessure ou chute peut avoir des conséquences dramatiques. Ici, y a pas moyen de rejoindre la civilisation comme ça, sur un claquement de doigts, encore moins d’appeler les secours. On est donc responsables de nos actes, ce qui nous rend définitivement humains.

‒ Est-ce qu’il manque quelque chose pour tenir, si des fois le vortex polaire s’éternise ?

‒ Non, avec les réserves, on devrait pouvoir tenir jusqu’en janvier, même février s’il le faut. Mais si la centrale nous coupe le jus, alors là, mon blaireau, je donne pas cher de notre peau !

J’ai soudain mesuré l’ampleur de la tâche qui nous incombait. Survivre un hiver en altitude n’était pas une sinécure, mais possible au demeurant si tout se passait comme prévu. Du moins, tant qu’on disposait de réserves de nourriture et d’électricité.

‒ Je vais te dire, mon Dreamsen, ce qu’est la vie. La vie, c’est osciller entre la légèreté et la souffrance. L’humain est un bloc de souffrance que seuls l’amour et le travail peuvent adoucir. Ouais, putain, y a rien de plus vrai ! L’amour, j’ai fait une croix dessus depuis longtemps. Et le travail, j’en aurai largement fait ma part. Mais je vais te dire un truc, mec. Je ferai pas comme ces pingouins qui disent amen à tout, et qu’on envoie à l’hosto le jour où ils sentent qu’il y a plus de carburant dans la machine. Je vais pas clamser dans un lit douillet pour faire plaisir au gouvernement. Là-bas, tu vas gagner quoi ? Un mois ? Deux, à la rigueur ? Mais faut pas rêver. C’est juste du sursis, du rab comme à la cantine, mais au fond, quand t’es foutu, t’es foutu ! Et là, le beau geste, c’est de rester digne jusqu’au bout, et de partir comme les Inuits…

Tout en repositionnant la clé à bougie sur l’établi, Shogun a bombé le torse et a conclu sur le ton d’un dramaturge :

‒ Si un jour je sens que la fin est proche, je quitterai discrètement l’igloo protecteur que représente l’observatoire, j’irai dehors m’allonger dans la neige et, en quelques minutes, je me laisserai engourdir par le froid et m’endormirai pour toujours en contemplant les montagnes. Voilà ce que je ferai. Et la neige, foutredieu, sera mon tombeau, car il n’y en a pas de plus beau !

Comme l’avait annoncé la météo, une succession de tempêtes a sévi jusqu’à la fin de l’année et le vortex polaire est demeuré stationnaire au-dessus de l’Europe. Les fêtes de Noël se sont passées en altitude, dans un climat trop glacial pour être festif. Contraint de demeurer à l’observatoire, chacun a fait contre mauvaise fortune bon cœur.

‒ Je suis à peu près certain que beaucoup de gens payeraient très cher pour se trouver à notre place, a temporisé Tanguy, voyant que le moral de la troupe périclitait.

‒ Comment ça ? ont demandé Hermann et Joël.

‒ Un tel séjour en altitude coupé du monde, dans un observatoire, doit se monnayer une fortune chez certains opérateurs de tourisme en milieu extrême.

‒ C’est pas faux ! a fait observer Shogun, pour qui cette réclusion forcée avait des airs de vacances sur la Riviera. Tiens, je vais en profiter pour sortir mes Dynastar et me faire une petite descente dans la peuf ! Je viens juste de les farter, ça va glisser comme un pet sur une toile cirée. Il faut bien que je les use un peu avant de les bazarder. Je vous ai pas dit, je me suis commandé les speedzone 82 proconnect, ils devraient arriver en début d’année prochaine. Avec ça, les amigos, ça va glisser grave !

À côté de l’observatoire, il y avait une pente sur une centaine de mètres dans une sorte de déclivité rocheuse naturelle, juste avant le précipice bordant le plateau, et c’est là, sur cette piste improbable et dénuée de remonte-pentes que le samouraï avait pour habitude de skier, créant de sublimes arabesques sur le tapis de neige. Ce qu’il fit ce matin-là alors que nous grelottions de froid à l’intérieur. Lorsqu’il revint de son odyssée, une heure plus tard, il avait la barbe et les sourcils recouverts de gel, mais arborait un large sourire aux lèvres et, tout guilleret, nous gratifia d’une appréciation toute shogunesque :

‒ Ah bordel de merde, ce genre de virée, ça ravigoterait un mort !

Le jour de Noël, Barbara a pu déployer l’étendue de ses talents culinaires. À défaut d’huîtres et de foie gras, l’équipe a eu droit à une poêlée de coquilles Saint-Jacques en entrée, d’un chapon farci accompagné d’un gratin de cardons en plat de résistance, d’une assiette de fromages issus des meilleures bergeries des Hautes-Alpes, et en dessert d’un vacherin fait maison. On a même sablé le champagne, bien que Shogun n’ait fait que tremper ses lèvres dans sa coupe, préférant se rabattre très vite sur une bière qui restait une valeur sûre à ses yeux, même en période de fêtes.

Barbara et Olympe ont eu leurs enfants au téléphone sur la ligne fixe de l’observatoire, puisque les portables ne passent pas à cette altitude. Elles ont été très heureuses de pouvoir entendre leurs voix, même si, bien entendu, elles trouvaient cruel de les savoir si loin d’elles, ce soir-là en particulier. Et lorsque la dernière flûte de champagne a été avalée, chacun a pu se rendre compte de son extrême solitude.

Le 26 décembre, le réveil a été difficile. Le froid était si vif à l’extérieur que le thermomètre flirtait avec les ‒ 40 °C annoncés. La météo n’avait pas menti, ce qui engendrait forcément des conséquences fâcheuses. Shogun a eu beau pousser la chaudière à son maximum, le froid a pénétré dans le bâtiment, faisant craquer les murs comme dans un navire emprisonné par la banquise. Bientôt il a été impossible de lutter contre son invasion, et chacun en a ressenti les effets dévastateurs. Pour pouvoir continuer à travailler à l’atelier, même munis de leurs chalumeaux, les deux frères siamois ont dû enfiler une combinaison polaire, aux cuisines Barbara et Olympe ne s’éloignaient guère de plus d’un mètre du four allumé à toute puissance, et dans la salle de contrôle, Tanguy et moi avons ajouté un chauffage d’appoint les rares heures où nous nous y rendions encore. Seul Shogun, imperturbable samouraï en mission dans l’armée de l’hiver, continuait à bichonner son engin, tout en agrémentant ses heures de travail de temps de pause qu’il passait à l’extérieur. Pour lui, cette température était une simple cure de cryothérapie régénératrice. En rentrant, il avait la barbe et les sourcils recouverts de gel, tel un explorateur de retour d’une expédition en Antarctique. Il y avait quelque chose de Roald Amundsen, de Paul-Émile Victor ou encore de Jean-Louis Étienne chez cet homme. Il ne se sentait bien que dans cette atmosphère de banquise.

Notre souci majeur restait notre alimentation électrique. Nous craignions qu’à force de subir les assauts du froid, le système ne vienne à lâcher, ce qui compliquerait sérieusement notre situation déjà précaire. Une coupure de courant à une telle altitude, au-delà d’un laps de temps raisonnable de quelques heures, nous condamnerait à une mort certaine, comme l’avait annoncé Shogun. Tanguy a donc décidé de limiter les chauffages d’appoint et de rassembler tout le monde dans l’espace de vie, en prévision d’une telle éventualité. Même si, tous les sept, nous savions pertinemment que le vortex polaire n’avait pas encore atteint toute sa puissance, il valait mieux prévenir que guérir.

Ce soir-là, j’ai eu droit à un semblant d’explication de la part de Shogun sur les mystères fascinants de l’Univers, et la lente déréliction dans laquelle l’humanité était tombée. Il était déjà bien alcoolisé lorsque je l’ai retrouvé devant la cible du jeu de fléchettes. Comme il savait qu’il n’avait pas à conduire de dameuse depuis que les engins étaient interdits de sortie, il en avait profité pour se la couler douce. Il avait déjà éclusé une dizaine de bouteilles de bière depuis le matin, et s’apprêtait à attaquer allègrement la onzième lorsque je l’ai rejoint. Illico, il m’a pris à partie et s’est fendu d’une diatribe à laquelle je ne m’attendais pas :

‒ Tu veux que je te dise, mon Dreamsen, on vit en pleine science-fiction, le monde ne tourne plus rond, tout part en couilles depuis un certain temps, ça devient très chaud à gérer, question climat. Les ours polaires n’ont plus de banquise, les plantes poussent en altitude dans l’Himalaya, les koalas et les kangourous se crament les nougats dans une Australie ravagée par les incendies, quand c’est pas les mygales qui envahissent le pays à cause des inondations, les trois quarts des sols d’Afrique craquellent sous l’effet de la sécheresse, Venise est noyée sous les eaux, les Asiatiques prennent des typhons plein la tronche, et nous, on se paie en pleine poire un vortex polaire qui nous vient direct du pôle Nord. Résultat, bientôt on pourra faire pousser des ananas à Marseille et on produira du champagne en Islande. Mais, revers de la médaille, les hivers seront des congélos pour les Eskimos. Et pourtant, le gouvernement te dit de pas t’inquiéter pour autant. Tu peux boire ton pastis au Groenland en juillet, en ajoutant dans ton verre les quelques glaçons qui y sont encore, et en janvier essuyer tempête sur tempête dans un froid et un blizzard de Sibérie, t’as pas à te faire de mouron. Alors qu’on devrait juste avoir les foies rapport à ce qui nous attend dans les cinquante prochaines années, bordel de merde ! C’est pas un dérèglement climatique, c’est juste le commencement de la fin du monde ! Là-dessus, on te dit que ça va finir par se tasser et s’arranger, cette histoire de climat, ferme ton clapet pour pas affoler le monde. Merci, bonsoir messieurs-dames, circulez, y a rien à voir !… Mes tartifles si ça va bien se passer ! Et les types qui te disent ça dirigent l’Amérique, la France ou la Russie, les plus puissants États de la planète. Bravo, Bruno ! On va dans la bonne direction, on a tout ce qu’il faut en main pour se la faire péter à la gueule, cette putain de grenade dégoupillée ! On va se prendre le dérèglement climatique à la vitesse d’un TGV, c’est ça, la vérité ! La catastrophe est en marche et il y a plus moyen d’arrêter le mastodonte, même si on appuyait tous sur la pédale de freins comme des dingues ! Va stopper une locomotive lancée à vive allure ! Vas-y, explique-moi s’il existe quelque part dans un manuel un putain de mode d’emploi qui dit comment on fait pour arrêter tout ce merdier sans se faire écrabouiller une fois que la machine est lancée !

Shogun a repris son souffle, émis un formidable rot dont la force d’érosion avait déjà commencé à décoller par endroits le papier peint mural du couloir, a avalé une longue gorgée de Duvel, et a ajouté :

‒ Le réchauffement climatique et tout ce que ça engendre, les canicules à répétition, les sécheresses, les typhons, les ouragans, les tempêtes en veux-tu en voilà, c’est à cause de cette société de consommation. Résultat, à force de prendre sa bagnole pour aller bouffer des hamburgers à cinquante mètres de chez soi, on a tout déréglé dans la voûte céleste. À la fin, ce sera tellement déréglé qu’on n’osera plus sortir dehors et qu’on vivra en vase clos dans des appartements aseptisés sans voir la lumière du jour. Tout ça, c’est la faute de l’homme qui a trop joué avec les gaz à effet de serre, et maintenant t’as plus qu’à serrer les fesses en attendant que le gugusse qui nous dirige de là-haut nous demande de payer l’addition !

Après cette explication qui m’a laissé interdit, Shogun en a remis une couche à propos de mon matricule.

‒ Toi aussi, ta vie est partie en sucette à un moment, et tu te retrouves là, au milieu du grand silence de la neige, à t’interroger sur la tournure qu’elle devrait prendre. Si tu veux mon avis, tu oublies l’essentiel : tu es en vie. Alors, fais pas chier, profite à fond et respire un bon coup, parce que lorsque tu retourneras en bas, tu te retrouveras sur le plancher des vaches avec tout le cycle des emmerdes qui recommencera. Tu te diras que Shogun, il avait foutrement raison, même par ‒ 40 °C, finalement on n’était pas si mal là-haut, près des étoiles !

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Au cours des trente dernières années, l’Arctique s’est réchauffé deux fois plus

vite que le reste du monde. Ce phénomène, connu sous le nom d’amplification arctique, a provoqué le recul des glaciers et le rétrécissement de la banquise dans la région. Il pourrait également rendre le vortex polaire stratosphérique instable, même si aucun lien de cause à effet n’a été identifié par les scientifiques.

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