La théorie des étoiles filantes

Maxence Fermine · Chapitre 5 sur 14

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La théorie des étoiles filantes

La Chevelure de Bérénice

 

Tout comme l’Univers savait quelque part que l’homme, pour son plus grand malheur, allait un jour dominer la Terre, je subodorais que les emmerdes, les vraies, n’allaient pas tarder à survenir. Et qu’elles allaient déferler sur moi à la vitesse de la lumière.

À la suite de cette fâcheuse rencontre du fer et du feu, il était clair que Constance allait dorénavant me faire payer notre séparation au prix fort. Nul doute qu’elle allait corser les conditions du divorce, revenir sur certaines faveurs et libertés accordées, revoir à la baisse certaines prétentions de ma part, bref m’en faire baver au maximum. Après une telle scène, il était à peu près certain qu’elle ferait tout pour me mettre sur la paille. Je pouvais désormais dire adieu à la promesse d’un divorce à l’amiable. Et, avant que je puisse échafauder en pensée la moindre tentative de conciliation de ce côté-là, il y avait de grandes chances qu’elle n’accepte plus notre cohabitation. À cette heure, prise d’une frénésie soudaine et vengeresse, elle devait déjà avoir fait changer la serrure de la porte d’entrée, fourré mes affaires dans un sac de voyage et les avoir jetées sur le paillasson de ce qui était encore notre demeure commune, avec en guise de mot d’explication, un Post-it sur lequel serait inscrite cette formule lapidaire : « Tu l’as bien cherché. »

Quant à Ambre, accepterait-elle de me revoir après une raclée pareille ? Rien n’était moins sûr. Après tout, c’était elle qui avait été agressée, et non le contraire. Elle n’avait fait que se défendre, j’en avais été le triste témoin oculaire, et elle n’était pas sortie indemne de ce K.-O. général. La preuve, depuis l’arrêt du combat, alors que plusieurs heures s’étaient écoulées déjà, aucune des deux femmes de ma vie ne m’avait donné de nouvelles. J’avais eu beau chercher à les joindre par téléphone, inonder leur messagerie d’appels, pas une n’avait daigné me répondre.

Le comportement des femmes est à l’aune de leur rayonnement et de leur force de caractère. Elles peuvent endurer pendant des années une relation tordue, précaire, instable, mais dès lors qu’elles décident que la goutte d’eau, celle qui fait déborder le vase, a été versée, elles changent du tout au tout et n’acceptent plus rien. Surtout pas de revenir sur une décision. Tout en fixant le plafond blanc de cette chambre d’hôpital où un pan non négligeable de ma vie venait de partir en fumée, je me doutais que chacune d’elles, en son for intérieur, avait décidé de me quitter. Je n’étais plus un homme double ou fantôme, mais un homme seul.

Comment en étais-je arrivé là ? Et pourquoi aussi vite ? Moi qui, il y a quelque temps encore, possédais une vie bien rangée, presque banale, de quelle manière avais-je pu basculer dans cette folie démentielle ? Qui aurait pu dire que ma femme et ma maîtresse se crêperaient le chignon, tout cela devant un homme allongé sur un lit d’hôpital, et dont les attributs avaient manqué de peu une mutilation par un chien féroce ?

Pour quelle obscure raison mon quotidien consacré à l’étude des étoiles ressemblait-il désormais à une sorte de telenovela brésilienne, une sitcom de bas étage, où pas un jour n’était à l’abri d’un nouveau drame ?

Dans une bombe, l’énergie est émise d’un seul coup, d’où l’effet dévastateur. Mais l’énergie atomique n’est rien à côté de deux femmes en furie.

Comme le Soleil perd de sa matière, s’évapore en vent solaire et se propage dans le système planétaire à plusieurs centaines de kilomètres par seconde, je me perdis en conjectures sur ce qu’aurait été ma vie sans ce cataclysme.

Ce qui était certain, en revanche, c’est qu’à la suite de leur rencontre aussi impromptue qu’éruptive, les deux femmes de ma vie avaient résolument quitté la mienne, me laissant seul, résolument seul, telle une sonde spatiale errant dans les couloirs du temps.

Une fois sorti de l’hôpital, j’appris que Constance avait effectivement rassemblé mes affaires, non dans un sac de voyage comme je l’avais d’abord cru mais, chose plus terrible encore, dans de vulgaires sacs-poubelle. Ce qui rendit mon départ de la maison plus humiliant encore. Pour l’occasion, je profitai du coffre spacieux de ma KIA Sportage, le seul bien encore en ma possession, pour entasser mes effets réduits à un tas d’immondices qui représentait tout ce que j’avais pu sauver après vingt-cinq années de vie commune.

Quant à Ambre, elle ne me donna plus jamais aucun signe de vie, refusant de répondre à mes appels, même lorsque je lui laissais des messages désespérés. Ce fut donc pour moi une double peine. Au lieu de voler d’un lit à l’autre comme je m’étais habitué à le faire avec autant de plaisir que de désinvolture, je dus me résoudre à prendre une chambre d’hôtel non loin de mon lieu de travail, le temps de me retourner, tout en croisant les doigts pour que le cauchemar s’arrête et que l’avenir projette enfin sur mon écran personnel des jours un peu moins moroses.

Ainsi commença la triste déchéance d’un homme qui, quelque temps auparavant, avait pourtant toutes les cartes en main, mais dont la chance avait tourné en un tour, comme dans une partie de poker.

Dans cette chambre d’hôtel minable où je devais passer les pires jours de mon existence, une pièce exiguë sans confort véritable, dont l’unique fenêtre donnait sur la rocade de Grenoble, j’eus tout le temps de ruminer sur mon sort. Je compris que le cataclysme n’avait été que l’élément déclencheur d’un scénario catastrophe écrit depuis des années dans le parchemin du ciel. Sans doute ma chute vertigineuse avait-elle été programmée depuis le jour de ma naissance.

Tout s’était délité au fil des années sans que je puisse rien faire, comme si, à un moment ou à un autre, j’avais emprunté un chemin de traverse et m’étais égaré dans le labyrinthe de la vie. La catastrophe était donc inévitable. La vie avait fini par me désarçonner, tel un cavalier émérite mais quelque peu vieillissant en selle sur un étalon trop fougueux. Et pourtant, quelques années auparavant, qui aurait pu prédire un tel échec, une telle descente aux enfers, une telle spirale du vide ?

Au départ, tout avait été idyllique. Après de brillantes études scientifiques, j’avais été embauché en tant qu’astronome à l’IRAM, sur le campus de Grenoble. Une fonction glorieuse et enrichissante qui m’avait grandement occupé, et dans laquelle je m’étais investi corps et âme. Pendant longtemps, elle avait rempli tout mon univers professionnel et répondu à mes aspirations les plus profondes. Mieux, elle était une carte de visite qui suffisait à m’imposer partout où je me présentais, dans les cénacles les plus divers, les plus prosaïques comme les plus élitistes.

Mais étrangement, depuis plusieurs années, je m’ennuyais ferme au travail, surtout depuis que mes compétences de chercheur avaient été remplacées par celles de bureaucrate. En réalité, je passais plus de temps à gérer des problèmes administratifs ou humains – j’avais sous ma responsabilité une équipe d’une dizaine de personnes, scientifiques, techniciens, secrétaires –, à remplir des paperasses ou établir des rapports pour mes supérieurs, plutôt qu’étudier telle ou telle partie de l’Univers. L’ADN de mon métier avait radicalement changé, je m’en rendais compte à présent, ce qui en faisait le cœur, à savoir observer le ciel, ne m’occupait tout au plus que deux ou trois jours par mois. Et encore, par le truchement d’écrans et d’ordinateurs. C’était bien entendu cruel et stupide, mais avais-je vraiment le choix ? Les observations ne s’opéraient plus in situ, la tête relevée, le regard perdu dans un ciel nocturne d’été. Pour comprendre quelque chose aux astres, au monde actuel, à la vie en général, il fallait d’abord être informaticien programmateur et accepter de passer ses journées enfermé dans un bureau face à un écran d’ordinateur. Bref, la grande mutation était déjà en marche. La société ne fabriquait plus des humains, mais des androïdes. Bill Gates avait fini par gagner contre Galilée. Il n’y avait plus de poètes contemplatifs à la nuque raidie à force de regarder les étoiles, mais des robots devenus myopes devant leurs écrans, des robots diabétiques et cardiaques victimes d’une mauvaise alimentation et de manque d’exercice, à qui on avait greffé un téléphone portable à la place du cerveau.

Et quoi que j’en pense, malgré mon âge et ma position sociale me donnant le recul nécessaire et la perspective suffisante pour mieux appréhender cette grande mutation en marche, je faisais partie intégrante du lot. Moi aussi, à mon corps défendant, j’étais devenu un androïde.

Il y a quelque temps encore, je croyais en la survie de l’espèce humaine, à l’écologie, à une politique de sortie de crise, au tri sélectif, à la beauté des ciels étoilés et à d’autres niaiseries sans nom. Je m’adonnais à des activités structurantes et libératrices, telles que le covoiturage, le jardinage, le yoga ou la collection de maquettes d’engins de la NASA. J’avais la tête dans les étoiles, au propre comme au figuré. Et les nébuleuses, les pulsars, les quasars, Orion ou Ganymède étaient mes seules distractions. Ayant toujours eu un côté rêveur, décalé, contemplatif, j’adorais observer le ciel. Il restait tant de corps célestes à découvrir, de champs du possible dont on ne savait rien, que j’étais persuadé ne jamais pouvoir m’en lasser.

Mais mon fantôme avait grandi et m’avait fait de l’ombre. Après des années d’enthousiasme et de bonheur, la part sombre de ma personnalité avait pris le dessus, me poussant à la procrastination et me conduisant irrémédiablement à ma perte. Ce Mr. Hyde avec qui je cohabitais désormais m’avait mené aux pires erreurs. Aux plus grandes jouissances aussi, mais également aux pires vicissitudes. C’est lui qui avait donné à ma vie un sens tragique, m’avait contraint à l’isolement, et à haïr le monde dans lequel je vivais. Ma vision du monde avait changé.

Depuis l’accident, j’étais tombé dans un trou noir.

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Le vortex polaire stratosphérique se trouve dans la couche atmosphérique

supérieure, située entre 16 et 50 kilomètres d’altitude. C’est là, dans la stratosphère, qu’une masse d’air froid provenant de l’Arctique plongé dans l’obscurité se met à tournoyer chaque hiver avant de se dissiper au printemps. Ce vortex est bien plus petit que le vortex de la troposphère et il tournoie d’ordinaire au-dessus du pôle Nord, d’ouest en est.

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