La Tosca: Drame en cinq actes
Acte II
RIDEAU
Une grande salle au palais Farnèse. Au fond, trois fenêtres sur balcon,
dominant la place illuminée. A gauche et à droite, troisième plan, portes
latérales, deuxième plan à droite, estrade des musiciens, à gauche, glace,
et, en avant, estrade et siège pour la reine. Premier plan, à droite et à
gauche, portes. A droite, canapé. Toute la scène est occupée par des tables
de jeux, avec joueurs des deux sexes. Invités debout, allant et venant, au
fond.
TREVILHAC, CAPREOLA, LE MARQUIS.
Scène première
ATTAVANTI, TRIVULCE
Dès le lever, menuet, musique d'orchestre, dans les salons lointains. Attavanti et Trivulce sont
en vue, à une table de jeu. Trévilhac et Capréola entrent par la gauche premier plan, et,
causant, viennent s'asseoir à gauche sur le fauteuil et la chaise gauche premier plan:
pendant toute la scène, mouvement des joueurs, rires étouffés, bruits de jetons, etc. Les
joueurs se déplacent, se remplacent. De nouveaux venus entrent, saluant, vont et viennent;
agitation constante et bourdonnement de voix.
, entrant avec des programmes de satin à la main et continuant une conversation
commencée dans la coulisse. —Et alors, monsieur?...
.—Et alors, monsieur, mon père, qui ne se faisait pas illusion sur la
capacité du feu roi Louis XVI, me dit, un jour: «Cela se gâte...» mon ami,
allons-nous-en!...
, après lui avoir fait signe de s'asseoir sur le fauteuil, à gauche.—Et Votre
Excellence a émigré?...
, s'assied. Capréola, après lui, s'assied sur la chaise.—Et mon Excellence a
émigré, et, depuis dix ans, nous errons de ville en ville, Pétersbourg,
Londres ou Vienne; mais tout cela ne fait pas oublier la France, et mon cher
Paris me manque bien.
.—On ne doit pas y être gai, ce soir, à Paris?
.—Aussi, ce propre à rien de Bonaparte, qui va se faire battre par
votre Mêlas.
.—Plaignez-vous!... Cette victoire-là vous rendra peut-être votre
patrie.
.—Eh, oui! mais le moyen de se réjouir comme proscrit, en
enrageant comme Français!
.—Enfin, votre exil ne sera plus maintenant de longue durée et nous
aviserons à vous faire patienter jusqu'à la paix. Vous arrivez bien, du reste.
La présence de Sa Majesté la reine Caroline donne à la ville quelque
animation... Et la venue prochaine de Sa Sainteté sera le signal de grandes
répouissances. Enfin Rome a de quoi vous distraire, et, pourvu qu'on ne se
mêle ni de politique, ni de religion, la liberté y est complète.
.—Je n'y suis que depuis trois jours, et la vie m'y paraît fort
aimable.
.—Une grande bonhomie, monsieur, surtout dans les rapports de la
galanterie.
Trévilhac regardant la table de milieu où les joueurs choisissent les cartes sur les genoux des
dames, leurs partenaires, et les posent, sur La table où les cartes circulent.
.—Oui-da!... Je vois ici, par exemple, un jeu de cartes on ne peut
plus affriolant.
.—Ce groupe?...
.—De jeunes dames si court-vêtues et de petits monsignori si
coquets. Comment appelez-vous, monsieur, ce jeu badin où les cavaliers
cueillent les cartes sur les genoux des dames?
.—Le minchiate, inventé dit-on par Michel-Ange.
.—Je ne l'aurais jamais cru si folâtre.
, se levant à la vue de la princesse qui descend entourée de dames, saluée par les
joueurs qui se lèvent à son passage et rendent les saluts. —Votre Excellence désire-t-
elle que je la présente à la princesse Orlonia, dame de la reine.
, debout.—Comment donc, je vous en prie.
, à la princesse, après l'avoir saluée.—Monsieur le vicomte de Trévilhac,
émigré français.
P .—Soyez à Rome le bienvenu, monsieur. Son Excellence a-t-elle
été présentée à la reine?
.—Ce matin même, princesse, et Sa Majesté a daigné me convier à
cette fête, à laquelle je suis bien forcé de prendre part, comme royaliste,
mais sans plaisir patriotique, je vous prie de le croire.
P , regardant le programme sur satin blanc que lui a remis Capréola.—Ah!
Paisiello nous promet une cantate.
.—Chantée par la Tosca.
Il remet un programme à Trévilhac.
P .—Votre Excellence a-t-elle entendu la Tosca?
.—Pas encore, madame. J'arrive à peine.
P .—Vous aurez là, monsieur, un vrai régal d'amateur. La Tosca est
une artiste incomparable.
Capréola causant avec les dames remonte à la table du milieu.
, désignant le marquis Attavanti qui cause et rit bruyamment debout, à une table
de droite, derrière un joueur. —Pardon, princesse, excusez ma curiosité. Quel est,
je vous prie, ce personnage, dont le ventre a tant d'importance?
P .—Monsieur, c'est le mari de la plus jolie femme de Rome.
.—Il en a bien l'air. Et ce gentilhomme de bonne mine qui lui
parle?
P .—Le vicomte Trivulce; c'est le cavalier servant de sa femme,
autrement dit, son «sigisbée...»
.—Son amant?
P .—Oh! pardon, cela diffère. (A Attavanti qui descend à eux.) N'est-Ce
pas, marquis?
A .—Princesse?
P .—J'explique à M. de Trévilhac, qui est Français, (Salutations.)
qu'entre le sigisbée et l'amant il y a une différence...
A , avec complaisance à Trévilhac, tandis que la princesse remonte.—Oh!
Considérable! L'amant est vin larron d'honneur introduit frauduleusement,
dans le ménage. Le sigisbée est un galant officiel, dûment autorisé à faire sa
cour, avec mesure et discrétion.
.—Vous excuserez, monsieur le marquis, un nouveau débarqué, très
ignorant de vos mœurs italiennes.
A , assis dans le fauteuil.—Et c'est ici leur supériorité, monsieur. Nous
avons constaté que, dans tout ménage, la femme ne se prive pas volontiers
d'un galant qui lui rende des soins assidus.
, assis sur la chaise.—Ma petite expérience m'avait déjà fourni les
mêmes conclusions.
A .—Dès lors, pourquoi lutter contre un fait qui s'impose? Ne vaut-il
pas mieux l'accepter, pour le rendre inoffensif, et même en tirer quelque
avantage?
.—Eh! oui-da...
A .—Laisser à la femme le choix de ce galant, c'est courir le risque
qu'elle donné la préférence à quelque bellâtre sans relations et sans
influence. Choisissons-le nous-mêmes, riche et bien apparenté; ce n'est plus
qu'agrément et profit pour tout le monde.
.—Admirablement raisonné.
A .—C'est ainsi, monsieur, que l'usages s'est établi parmi nous, quand
nous marions une fille de condition, de choisir dans son entourage un
cavalier servant qui, fasse honneur à la famille par son crédit, plaisir, à
madame par ses façons d'être... Les parents des nouveaux époux se
réunissent à cet effet. On passe en revue les candidats. On pèse les mérites
respectifs. La jeune épouse consulté dit son petit mot!... «Le cousin un tel
lui sourirait assez!» Examinons le cousin!... Il est discuté, élu! Le mari
court à lui, les bras ouverts; toute la famille lui donne l'accolade, et, de ce
jour, monsieur, il est aux ordres de madame, qu'il accompagne à l'église, à
l'Opéra, aux conversations!... Et nul ne songe à s'en étonner. Ce qui serait
vraiment choquant, c'est qu'elle y parût au bras de son mari!
.—Mais c'est charmant, monsieur, tout à fait charmant!
P , redescendant, au marquis.—Ne verrons-nous pas, ce soir, la
marquise? Je l'ai cherchée vainement.
A .—Eh! sans doute. Je m'en suis étonné moi-même. Elle n'est pas à
Rome, paraît-il!
P .—Ah! Bah!
A .—Oui... Trivulce vient de me l'apprendre. (Appelant Trivulce qui a cédé
sa place à la table de jeu.) Trivulce!
, descendant, entre le marquis et la princesse.—Marquis...
A .—Dites à madame, je vous prie, ce que vous savez de la marquise.
.—La marquise, princesse, est à Frascati.
P .—Un jour de fête?
.—Votre Excellence n'ignore pas' l'évasion de son frère?
P .—Certes.
.—La marquise a pensé que, dans de telles circonstances, il n'était
pas décent à elle de paraître ici, ce soir, et m'a chargé d'offrir à la reine des
excuses que Sa Majesté a bien voulu agréer.
A .—Sa Majesté est trop bonne. C'est précisément par sa présence que
la marquise devait protester contre l'insolente évasion de monsieur son
frère, afin de bien établir qu'elle n'y est pour rien... ni moi non plus; moi
surtout.
P .—Personne ne le croira, marquis!...
.—On vous connaît trop!
A .—Je l'espère!... Mais si Trivulce faisait son devoir, il irait de ce pas
à Frascati, et ramènerait la marquise cette nuit même, pour qu'elle parût au
moins au souper.
.—Ma foi, marquis, tentez-le vous-même, car, pour moi, je n'y
réussirais pas.
A .—C'est donc, mon cher, que vous n'avez sur ma femme aucun
empire, et c'est bien ridicule, vous en conviendrez!...
Il lui tourne le dos, et Trivulce s'éloigne un peu honteux. La princesse s'assied sur ce canapé,
entourée de courtisans.
, à mi-voix, à Capréola descendu à gauche. Comme discussion de ménage,
on ne trouvera pas mieux!
U M , qui joue à la table du milieu, à Attavanti.—Eh bien, marquis, voici
de glorieuses nouvelles.
A , allant à lui, à l'adresse de tous, qui l'écoutent.—Admirables, monsignor!...
Du reste, de toutes parts!... Ainsi, je reçois des lettres de Naples... on ne
peut plus satisfaisantes. La terre de labour est absolument pacifiée par le
colonel Pezza.
.—Pardon... le colonel?...
.—Pezza.
A , avec complaisance.—Autrement dit Fra Diavolo!
Les joueurs de milieu se dispersent.
.—Le bandit?
A .—Ah! Oui!... Jadis, il a eu quelques petites affaires. Mais cela est
oublié!... Et, avec ses honnêtes brigands, il a rendu de tels services à la
cause royale, que Sa Majesté l'a fait colonel, baron, et lui a donné le cordon
de Saint-Georges.
, à lui-même.—Ce n'est pas celui-là que je lui aurais donné.
A , gagnant la droite.—Très bonnes nouvelles également de Sa Majesté
qui a pêche un esturgeon de grosseur fabuleuse.
, avec satisfaction.—Ah!
A .—...De lady Hamilton, plus en beauté que jamais... et de l'amiral
Nelson, en ce moment à Malte, que les Anglais occupent provisoirement.
.—Si vous attendez qu'ils vous le rendent!...
A , assis à la table de milieu, abandonnée par les joueurs.—En somme, la
guerre est finie!... Joubert tué, Macdonald disparu, Masséna terrassé,
Bonaparte en miettes, Moreau dans une position épouvantable!... (Il indique
un champ de bataille sur la table, entourée par les joueurs.) M. de Mêlas va le prendre
en flanc, M. de Kray va le prendre en tête, M. de Reuss va le prendre en
queue!... Avant quinze jours, nous aurons culbuté les Français dans le Rhin.
, agacé, entre ses dents.—Culbuté, culbuté!... On ne culbute pas les
Français comme cela.
Mouvement de surprise.
A .—Plaît-il?
. à haute voix.—Ne dirait-on pas que Monsieur n'a qu'à sortir son
ventre pour que les Français détalent comme des lapins.