La Tosca: Drame en cinq actes
Scène III
doit pas se dérober au châtiment. Donc, pour tous, Angelotti sera mort de la
main du bourreau. La potence est prête?
.—On la dresse en ce moment, sous cette fenêtre, à la tête du
pont.
.—Vous laisserez le corps en vue jusqu'à l'heure de la grand'messe.
Après quoi, vous le jetterez dans une fosse quelconque; et pas en terre
sainte. Un suicidé n'a pas droit à la sépulture chrétienne, pas même à une
croix sur sa tombe. Il boit.
.—Il sera fait ainsi Excellence. Et l'autre?
.—Pour le Cavaradossi, nous verrons. Où est la femme?
.—Dans la chambre où Votre Excellence a donné ordre qu'on
l'enfermât.
, le verre à la main.—Et furieuse, toujours?...
.—Plus calme. Elle s'est fort inquiétée du chevalier d'abord; puis
du lieu où elle se voyait transportée. Nous n'avons pas cru devoir le lui dire,
n'ayant pas d'instructions à cet égard.
, à Schiarrone.—Introduisez ici la Tosca... (Schiarrone sort. A Spoletta.)
Vous, Spoletta, veillez à la pendaison du mort. La chose faite, je vous
appellerai de cette fenêtre. Allez... (Aux laquais, se levant a la vue de la Tosca
introduite par Schiarrone.) Et qu'on me laisse...
Le maître d'hôtel salue; le laquais emporte le plateau posé sur la console.
Scène III
SCARPIA, FLORIA
Elle entre silencieusement, pâle, et regarde autour d'elle, appuyée sur le dossier du canapé.
, après un temps.—Vous voulez savoir où vous êtes, Tosca. Vous êtes,
ainsi que le chevalier Cavaradossi, au château Saint-Ange, chez moi...
Maintenant, j'estime qu'après une telle nuit vous êtes à bout de forces.
Laissez-moi vous faire les honneurs de ce triste logis, et prenez votre part
d'un souper qui serait meilleur, si j'avais prévu que je vous aurais cette nuit
pour convive. (Floria, sans le regarder, fait un geste de refus méprisant. Il reprend,
souriant.) Bon... N'allez pas rêver poison... Ce sont là mœurs d'un autre âge.
Nous n'usons plus du poison.
, sourdement.—Mais vous égorgez toujours!
, froidement—Rarement, et les meurtrières seuls... Pour les rebelles et
leurs complices, je les fais plus volontiers fusiller, ou pendre, à mon choix.
(Mouvement de Floria.) Ce mot vous étonne... Vous êtes-vous figurée que le
chevalier serait mis en jugement?
, anxieuse.—Il ne sera plus jugé?...
, souriant toujours.—Quelle folie... Un interrogatoire, des témoins et des
plaidoiries!... Nous avons bien le temps de nous amuser à ces bagatelles!...
Sa Majesté Catholique a simplifié la procédure... Venez ici, et voyez à la
lueur des falots ces gens s'agiter là-bas à la tête du pont. Ils dressent un
gibet à deux branches. A l'une ils accrocheront un mort: Angelotti... A
l'autre, un vivant!...
, épouvantée.—Mario?
.—Vous l'avez dit!... Et il ne tiendrait qu'à moi d'embellir ce groupe
en vous y associant. Mais à Dieu ne plaise que je prive les Romains de leur
idole,—qui est aussi la mienne. Votre voiture est en bas qui vous attend.
Toutes les portes du château vous sont ouvertes. Vous pouvez sortir, vous
êtes libre!
, avec un cri de joie.—Ah!
Elle s'élance vers la porte.
.—Attendez!... (Elle s'arrête.) Le vrai sens de ce cri, je le devine. Ce
n'est pas la joie de votre salut!... Mais cette pensée: «Je cours au Palais
Farnèse, je force la porte de la reine, et je lui arrache la grâce de mon
amant!» N'est-ce pas cela?
.—Oui, c'est cela!
, prenant l'ordre sur la table.—Malheureusement, l'order est formel. Le
chevalier doit être exécuté avant le lever du soleil. Quand sa grâce
m'arrivera, il sera pendu depuis une heure.
.—Tu ferais cela?
.—Ah! de bonne foi, ma chère... Je vous tiens quitte de votre peine;
mais, de la sienne, non pas!
.—Mais alors... alors... misérable!... Tu n'es même plus le bourreau...
Tu es l'assassin!...
.—Peut-être!... Cela dépend... Mais voyons... prenez place, je vous en
prie, et acceptez au moins ce verre de vin d'Espagne. (Il le verse.) Nous
causerons ainsi plus à l'aise du chevalier Cavaradossi, et de la meilleure
façon de le tirer de ce mauvais pas.
.—Je n'ai soif et faim que de sa liberté! Allons, au fait!... (Elle s'assied
résolument en face de lui à la table, écartant le verre.) Combien?
, se versant à boire.—Combien?
.—Oui!... Question d'argent, je suppose?
.—Fi donc, Tosca, vous me connaissez bien mal... Vous m'avez vu,
féroce, implacable, dans l'exercice de mes devoirs; c'est qu'il y allait de mon
honneur et de mon propre salut, la fuite d'Angelotti entraînant forcément ma
disgrâce... Mais, le devoir accompli, je suis comme le soldat qui dépose sa
colère avec ses armes; et vous n'ayez plus ici devant vous que le baron
Scarpia, votre applaudisseur ordinaire, dont l'admiration va pour vous
jusqu'au fanatisme... et même a pris cette nuit un caractère nouveau... Oui,
jusqu'ici, je n'avais su voir en vous que l'interprète exquise de Cimarosa ou
de Paisiello... Cette lutte m'a révélé la femme... La femme plus tragique,
plus passionnée que l'artiste elle même, et cent fois plus admirable dans la
réalité de l'amour et de ses douleurs que dans leur fiction! Ah! Tosca, vous
avez trouvé là des accents, des cris, des gestes, des attitudes... Non, c'était
prodigieux, et j'en étais ébloui au point d'oublier mon propre rôle, dans cette
tragédie, pour vous acclamer en simple spectateur, et me déclarer vaincu!...
, toujours inquiète, à mi-voix.—Plût à Dieu!
.—Mais savez-vous ce qui m'a retenu de le faire... C'est qu'avec cet
enthousiasme pour la femme affolante, grisante, que vous êtes, et si
différente de toutes celles qui ont été miennes... une jalousie... une jalousie
subite me mordait le cœur... Eh! quoi, ces colères et ces larmes au profit de
ce chevalier qui, entre nous, ne justifie guère tant de passion? Ah! fi donc!
Plus vous me conjuriez pour lui, plus je me fortifiais dans la volonté tenace
de le garder en mon pouvoir, pour lui faire expier tant d'amour et l'en punir,
oui, ma foi, l'en punir! Je lui veux tant de mal de son bonheur immérité. Je
lui envie à ce point la possession d'une créature telle que vous,—que je ne
saurais la lui pardonner qu'a une condition... C'est d'en avoir ma part.
, debout, bondissant.—Toi!...
, assis, la retenant par le bras.—Et je l'aurai!...
, elle se dégage violemment, en éclatant de rire.—Imbécile!... J'aimerais mieux
sauter par cette fenêtre!...
, froidement, sans bouger.—Fais... Ton amant te suit!... Dis: «Oui, je le
sauve... Non: je le tue!»
, le regardant, épouvantée.—Ah! cynique scélérat! Cet horrible marché!...
Et par l'épouvante et la force!...
.—Bon, ma chère où prenez-vous la violence? Si le marché ne vous
va pas, allez-vous-en, la porte est libre... Mais je vous en défie... Vous allez
crier, m'insulter, invoquer la Vierge et les saints... Perdre le temps en
paroles inutiles... Après quoi, n'ayant pas mieux à faire, vous direz: oui...
.—Jamais... Je vais réveiller toute la ville et lui crier ton infamie.
, de même, froidement, buvant une gorgée.—Cela ne réveillera pas le mort!...
(Floria s'arrête court avec un geste de désespoir. Il reprend, souriant.) Tu me hais bien,
n'est-ce pas?
.—Ah! Dieu!
, de même.—A la bonne heure!... Voilà comme je t'aime!... (Il repose sa
coupe sur la table.) Une femme qui se donne, la belle affaire... J'en suis
rassasié, de celles-là!... Mais ton mépris et ta colère à humilier... ta
résistance à briser et à tordre dans mes bras!... Pardieu, c'est la saveur de la
chose, et ta résignation me gâterait la fête!...
.—Oh! démon!
.—Démon, soit!... Comme tel, ce qui me charme, créature hautaine,
c'est que tu sois à moi... avec rage et douleur! que je sente bien ton âme
indignée se débattre... ton corps révolté frémir de son abandon forcé à mes
détestables caresses, et de toute ta chair, esclave de la mienne! Quelle
revanche de ton mépris, quelle vengeance de tes insultes, quel raffinement
de volupté, que mon plaisir soit aussi ton supplice... Ah! tu me hais!... Moi,
je te veux, et je me promets une diabolique joie de l'accouplement de mon
désir et de ta haine!
.—De quel accouplement pareil es-tu né, bête fauve, ce n'est pas une
mamelle de femme qui t'a nourri de son lait!
.—Va! va!... Poursuis!... Insulte-moi... Tu ne saurais trop... crache-
moi tes mépris à la face, mords et déchire... Tout cela fouette mes désirs et
ne les rend que plus avides de toi!...