La Tosca: Drame en cinq actes

Victorien Sardou · Chapitre 3 sur 33

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La Tosca: Drame en cinq actes

Scène II

.—Joseph!... Il fait courir, le bruit qu'il a franchi les Alpes avec tous

ses canons!... Les Alpes!... Non!... C'est à mourir de rire...

G .—Voici le patron!

 

Scène II

 

L , MARIO CAVARADOSSSI

M , entrant par la droite portant une étoffe.—Je vous demande pardon, père

Eusèbe, je suis un peu en retard.

Il monte sur son échafaudage et, pendant ce qui suit, drape son étoffe sur un mannequin.

, repliant son journal.—J'en profitais, Excellence, pour mettre Gennarino

au courant des opérations militaires.

M .—Oh! Alors!

.—Tout est fermé... Je puis sortir, Excellence?

M .—Oui, oui, et toi aussi, Gennarino... Je n'ai pas besoin de toi avant la

réouverture des portes.

G .—Merci, Excellence!

.—Votre-. Excellence aura la bonté de tirer les verrous. (Poussant

Gennarino.) Allons, passe devant, paresseux!

Ils sortent par la droite. Eusèbe tire la porte...

 

Scène III

MARIO, CESARE A

Mario resté seul, après avoir disposé son étoffe, descend de l'échafaudage pour voir l'effet de

loin. Puis tout en sifflotant, il remonte sur l'échafaudage et corrige les plis de la draperie;

après quoi il ôte sa veste, pose son tabouret, et s'apprête à travailler... Dès qu'il est remonté

sur son estrade, Angelotti paraît derrière la grille de la chapelle à droite, qu'il rouvre sans

bruit et sort sans être vu par Mario qui lui tourne le dos; puis il descend vers la porte, et

prête l'oreille. A ce moment, Mario, agenouillé pour choisir des vessies dans sa boîte,

l'aperçoit, et, sans changer de posture, l'interpelle.

M .—Tiens!... Quelqu'un?...

A , se retournant.—Plus bas, je vous prié... Sommes-nous seuls?

M .—Oui. Ah ça, qui diable êtes-vous, avec ces allures de malfaiteur?

A ,—Un malfaiteur, en effet, pour certaines gens, mais pour vous,

non... si j'en crois ce que disaient cet homme et cet enfant.

M , descendant de l'estrade.—Tout cela ne m'apprend pas qui vous été...

A , résolument.—Eh bien, soit!... Advienne que pourra! Je suis un

prisonnier évadé du château Saint-Ange!

M .—Vous?

A , vivement.—Et mon nom ne vous est peut-être pas inconnu. J'étais à

Naples un des plus ardents défenseurs de la République parthénopéenne, et,

quand elle a succombé, je me suis réfugié à Rome... où l'on m'a fait consul

de la République romaine, égorgée comme l'autre... Vous avez pu lire sur

toutes les listes de proscription ce nom qui est le mien: Cesare...

M , vivement.—Angelotti?...

A .—Oui!

M , courant à la porte et tirant les verrous.—Ah! bon Dieu!... Que ne le disiez-

vous plus tôt?

A .—Dieu soit loué! je ne me suis pas trompé sur votre compte...

M .—Ah! certes, non! Mais comment êtes-vous caché dans cette église?...

A .—Comment et pourquoi, je vous le dirai; mais, par grâce,

quelques gouttes de ce vin... Je n'ai rien pris depuis hier, et je n'en puis plus

de fatigue et de besoin.

Il s'assied sur l'escabeau.

M , allant vivement au panier, et lui versant à boire dans un gobelet.—Ah! Certes!...

Tenez!... Buvez!... Buvez vite!

A .—Merci! Ne retirez pas votre main... Quand on n'a plus

commerce depuis longtemps qu'avec des geôliers, des bourreaux et autres

animaux malfaisants, vous ne sauriez croire quel plaisir c'est de serrer enfin

dans sa main la main d'un homme. (il vide le gobelet.) Ce vin me ranime.

M , retournant à son panier.—J'ai mieux à VOUS offrir!... Heureusement. (Il

rapporte le panier qu'il vide en parlait.) Et comment avez-vous pu vous évader?

A , prêt à manger.—Je n'y suis pour rien... (S'interrompant pour regarder

autour de lui.) Mais êtes-vous bien sur?...

M .—L'église est vide et close de toute part... Le sacristain lui-même ne

peut rentrer par cette porte que si j'en tire les verrous. Nous avons devant

nous deux bonnes heures de sécurité pour le moins.

A , mangeant.—Je n'ai pas, vous disais-je, le mérite de mon évasion,

qui est l'œuvre de ma sœur, la marquise Attavanti... La connaissez-vous?

M .—De vue seulement.

A .—C'est elle qui a tout fait! Hier à la tombée du jour, un porte-clefs

gagné par elle, le nommé Trebelli, m'a apporté ces vêtements dans mon

cachot dont il m'a ouvert la porte après avoir détaché mes fers. On travaille

en ce moment, au château Saint-Ange, à réparer les dégâts de l'occupation

française. J'ai pu me mêler, à la sortie des ouvrières, et gagner au large.

Mais, à cette heure-là, les portes de la ville sont fermées, de l'Angélus du

soir à l'Angélus du matin. Me réfugier chez ma sœur? Impossible... Le

marquis Attavanti, mon beau-frère, est un fanatique, du trône et de l'autel,

qui serait homme à me livrer lui-même au bourreau; non par méchanceté—

l'imbécile n'est pas méchant—mais par courtisanerie, par peur et conscience

de son devoir!... Où trouver asile pour la nuit?... Ma sœur avait prévu le cas.

Les Angelotti, fondateurs de cette église, y ont leur chapelle dont seuls ils

gardent la clef... elle y a déposé hier des vêtements de femme, le voile, la

mante, jusqu'à l'éventail, pour cacher mon visage au besoin, et des rasoirs,

des ciseaux, etc., tout ce qui peut servir à me rendre méconnaissable; la clef

m'a été remise par Trebelli, j'ai pu me glisser dans cette chapelle avant la

fermeture des portes de l'église, y passer toute la nuit, et le jour venu, m'y

couper les cheveux et la barbe. J'attendais Trebelli ce matin. Lui seul entrant

dans mon cachot, mon évasion ne devait être constatée qu'à la visite

réglementaire de demain. Il était donc convenu que Trebelli ferait son

service à l'ordinaire, et qu'après s'être entendu avec un voiturier, il viendrait

me prendre ici à l'heure de la grand'messe. Je sortais avec lui sous mes

habits de femme, nous montions en voiture, et nous allions à Frascati

rejoindre ma sœur qui, partie ce matin, y prépare toutes choses pour ma

sortie des Etats-Romains. Trebelli n'a pas paru, et je n'ai su que résoudre,

balancé entre l'obligation de l'attendre, puisque sans lui je ne sais que

devenir, et la crainte de prolonger ici mon séjour. Car enfin, si l'évasion est

découverte, si Trebelli est arrêté, s'il parle...

M .—S'il était arrêté, vous le seriez aussi; car de gré ou de force, il aurait

tout dit!... Et, si votre fuite était connue, le canon du château Saint-Ange

l'aurait appris à toute la ville, en donnant le signal d'en fermer les portes...

A .—Ce qui me rassure, en effet, c'est de ne l'avoir pas entendu. Mais

l'absence de cet homme...

M .—Un retard que le moindre accident peut motiver et qui n'a rien de

bien effrayant. Attendons ici patiemment que le jour baisse. Aucun asile

n'est plus sûr pour vous que cette église déserte... D'ailleurs vous ne sortirez

pas de ce côté, sous votre déguisement, sans attirer l'attention des commères

qui tricotent sur le pas de leurs portes, des enfants, des joueurs de boules

qui sont là sur la place. Tandis qu'à la réouverture de l'église, vous pourrez

sortir franchement par la grande porte, et, dans le va-et-vient des dévotes,

personne ne prendra garde à une de plus. Si, à cette heure-là, Trebelli ne

s'est pas encore montré, je me charge du reste.

A .—Ah! quel homme vous êtes!... Ce qui aie fâche, c'est l'inquiétude

de ma pauvre sœur qui m'attend.

M .—Et qu'on ne saurait prévenir, malheureusement. Mais je m'explique

sa présence hier dans cette église.

A .—Vous l'avez vue?

M .—Assez pour fixer sur cette toile le souvenir de sa merveilleuse

beauté.

A , regardant.—En effet!...

M .—Oh! une simple esquisse.

A , regardant le tableau.—C'est bien le ton doré de ses cheveux, et ses

grands yeux bleus si doux... Ah! ma chère Giulia! Quel dévouement. Pensez

que depuis un an elle me dispute à la mort. Mais la tendresse d'une femme

est moins puissante que la haine d'une autre.

M .—Ah! C'est là votre fait?...

A .—Et par ma faute... Il y a une vingtaine d'années, j'étais à

Londres, uniquement soucieux alors de mes plaisirs... Un soir, au Waux-

Hall, je fus accosté par une de ces créatures qui rôdent, à la nuit, dans ces

jardins publics, en quête d'un souper. Celle-là était prodigieusement belle.

Notre liaison dura huit jours; puis je partis, ne gardant de cette aventure que

le souvenir, qu'elle méritait. Des années se passent: mon père meurt, et le

partage de ses biens me fait propriétaire de terres considérables dans les

environs de Naples, et, par suite, habitant de cette ville. J'y arrive un jour

après une assez longue absence. Le prince Pepoli chez oui je dîne, me dit:

«Venez ça que je vous présente à l'ambassadeur d'Angleterre, sir Hamilton,

et à sa délicieuse femme qui révolutionne ici toutes les têtes.» Et dans lady

Hamilton, jugez de ma stupeur!... je reconnais ma facile conquête du Waux-

Hall...

M .—Eh! oui. Emma Lyon, bonne d'enfants à ses débuts, puis servante de

taverne, modèle, fille publique, etc... et finalement, ambassadrice du

Royaume-Uni d'Angleterre.

A .—Je dissimule en vain ma surprise. Lady Hamilton n'est pas

femme à s'y méprendre. Elle se sent reconnue. A table, on m'a fait l'honneur

de m'asseoir à sa droite. Mais un autre convive, La Haine, s'y place entre

nous... Et j'ai la folie de la braver... L'Hamilton n'était pas alors, comme

aujourd'hui, la vraie souveraine de Naples, par l'empire qu'elle a su prendre

sur Marie-Caroline, son amie, sur l'amiral Nelson, son amant, protecteur du

Royaume!... Mais elle avait assez de crédit déjà, pour exciter la cour à

toutes les rigueurs contre les Napolitains suspects, comme moi, de pactiser

avec l'idée révolutionnaire. Irrité de la voir hostile, pour nous, jusqu'à la

cruauté, je m'oubliai à dire publiquement en quel lieu j'avais connu cette

aventurière. Deux jours après, ma maison était envahie, mes papiers saisis,

fouillés... Rien! Mais dans ma bibliothèque, deux volumes de Voltaire

qu'une main perfide y avait glissés à mon insu, et par quel ordre?... ai-je

besoin de vous le dire? Or le décret royal était formel. Pour tout possesseur

d'un seul ouvrage de Voltaire,... trois ans de galère!...

M .—Et vous avez fait?...

A .—Mes trois ans!

M .—Ah! grand Dieu!

A .—Après quoi, exilé, ruiné, tous mes biens étant confisqués par la

couronne, je quittai Naples, où je ne rentrai qu'à la suite de Championnet.

Au retour de l'armée royale, je réussis à gagner Rome, tandis qu'à Naples,

les patriotes, mes amis, étaient écartelés, aveuglés, mutilés, brûlés vifs par

la canaille napolitaine, qui se régalait de leur chair grillée, et dans la

campagne, traqués par les san-fédistes à la solde d'un Fra-Diavolo ou d'un

Mammone, ce monstre qui troue la gorge de ses prisonniers, et qui boit leur

sang!... Mais, quand la garnison française dut céder Rome aux troupes;

napolitaines, arrêté au mépris de la capitulation et jeté dans, un cachot du

château Saint-Ange, j'y suis oublié depuis un an grâce à ma sœur. Le prince

d'Aragon, gouverneur de Rome pour le roi, n'est pas un méchant homme, et

se prêtait à cet oubli volontaire, dans l'espoir qu'à l'arrivée du nouveau pape,

je profiterais de quelque amnistie; mais, la cour de Naples a dépêché ici

récemment, comme régent de police, un Sicilien qui s'est fait là-bas une

réputation le justicier impitoyable...

M .—Le baron Scarpia!...

A .—...Et celui-là n'est pas homme à m'oublier!

M .—Ah! le misérable! Sous les dehors de la parfaite' politesse et de la

fervente dévotion, avec ses sourires et ses signes de croix, quel vil gredin,

cafard et pourri, artiste en scélératesse, raffiné dans ses méchancetés, cruel

par dilettantisme, sanguinaire jusque dans ses orgies! Quelle femme, fille ou

sœur, n'a payé de sa honte les démarches faites auprès de ce satyre

immonde?...

A .—A qui le dites-vous? Ma sœur a dû le fuir épouvantée, et c'est

alors qu'elle a conçu le plan de mon évasion. Mais Scarpia nous gagnait de

vitesse et, dans trois jours, je devais être expédié à Naples pour y donner à

lady Hamilton la joie de voir pendre son ancien amant!... Plaisir qu'elle

n'aura pas, quoi qu'il arrive; j'ai dans cette bague, grâce à ma sœur, de quoi

leur épargner les frais de ma potence...

M .—Chut!...

A .—On a frappé...

Silence. Ils écoutent. Bruit, de voix dehors.

M , l'oreille collée à la porte.—Non! C'est la boule de l'un, des joueurs qui est

venue heurter cette porte. Ils s'éloignent... Ce n'est rien.

Il revient: à Angelotti.

A .—Que je m'en veux de vous associer à mes inquiétudes... Mais,

bon Dieu! je vous parle de moi depuis une heure et je ne sais pas encore de

quel nom vous nommer.

M ..—Mario Cavaradossi.

A .—Le fils?...

M .—De Nicolas Cavaradossi! Un Romain comme vous.

A .—Je croyais la famille éteinte.

M .—Pas encore, vous voyez. Mais votre erreur s'explique. Mon père a

passé en France la plus grande partie de sa vie. Introduit par l'abbé Galiani

dans la société des Encyclopédistes, il était fort lié avec Diderot,

d'Alembert, etc. C'est ainsi qu'il épousa M lle de Castron, ma mère, petite-

nièce d'Hélvétius!... J'ai fait mes études à Paris et, après la mort de mes

parents, j'y ai vécu pendant toute la période révolutionnaire, dans l'atelier de

David, dont je suis l'élève...

A .—Et vous pouvez vivre ici?...

M .—Sans l'avoir désiré, ni même prévu... J'avais à Rome des intérêts en

souffrance. J'y suis venu au moment où les troupes françaises sortaient par

une porte, où l'armée napolitaine entrait par l'autre. Et j'y suis resté pour

mettre ordre à mes affaires...

A .—Depuis un an?

M .—J'aurais mauvaise grâce à ne pas vous dire la vérité!... J'y suis resté

surtout...

A , souriant.—Pour une femme?

M .—Eh! oui.

A .—Toujours!

M .—Connaissez-vous la Tosca?

A .—Floria Tosca? La cantatrice?

M .—Oui!

A .—De renommée seulement... C'est elle?

M .—C'est elle!... L'artiste est incomparable; mais la femme... Ah! la

femme!... Et cette créature exquise a été ramassée dans les champs, à l'état

sauvage, gardant les chèvres. Les bénédictines de Vérone, qui l'avaient

recueillie par charité, ne lui avaient guère appris qu'à lire et prier; mais elle

est de celles qui ont vite fait de deviner ce qu'elles ignorent. Son premier

maître de musique fut l'organiste du couvent. Elle profita si bien de ses

leçons qu'à seize ans elle avait déjà sa petite célébrité. On venait l'entendre

aux jours de fête. Cimarosa, amené là par un ami, se mit en tête de la

disputer à Dieu, et de lui faire chanter l'opéra. Mais les bénédictines ne

voulaient pas la céder au diable. Ce fut un beau combat. Cimarosa

conspirait; le couvent intriguait. Tout Rome prit parti pour ou contre, tant

que le défunt pape dut intervenir. Il se fit présenter la jeune fille, l'entendit

et, charmé, lui dit en lui tapant sur la joue: «Allez en liberté, ma fille, vous

attendrirez tous les cœurs, comme le mien, vous ferez verser de douces

larmes; et c'est encore une façon de prier Dieu.» Quatre ans après elle

débutait triomphalement dans la Nina et, depuis, à la Scala, à San-Carlo, à

la Fenice, partout il n'y a qu'elle. Quant à notre liaison, elle a été improvisée

ici à l'Argentina où elle chante en ce moment. Une de ces rencontres où l'on

se sent à première vue l'un pour l'autre, l'un à l'autre, où deux êtres se

reconnaissent sans s'être jamais vus;—c'est lui!—c'est elle!—Et tout est dit.

A .—Je ne vous connais, moi, que depuis un quart d'heure; mais je ne

lui pardonnerais pas de ne pas vous aimer.

M .—Ah! pour cela!... Elle m'aime bien! Je ne lui sais même qu'un

défaut!... C'est une jalousie folle qui n'est pas sans troubler un peu notre

bonheur. Il y a bien aussi sa dévotion qui est excessive; mais l'amour et la

dévotion s'accommodent assez l'un de l'autre...

A .—C'est la même chose!...

M .—Eh! oui... Enfin, je lui ai fait le sacrifice de mes répugnances en

prolongeant ici mon séjour qui n'est pas sans péril. Car vous pensez bien

que j'y suis assez mal vu. Je n'ai pris aucune part à ce qu'ils appellent votre

révolte; et, à cet égard, je ne saurais être inquiété; mais, outre que mon nom

sent un peu le roussi, mon père ayant fait scandale en son temps, le fait seul

que je suis élève du conventionnel David, ma façon de vivre qui n'a rien

d'un san-fédiste, mes vêtements et jusqu'à l'air de mon visage, tout est pour

me signaler à la police. Ici, comme à Naples, vous le savez, celui-là est mal

noté qui supprime la perruque poudrée, la culotte, les souliers à boucles, et

s'habille et se coiffe à la française. Mes cheveux à la Titus sont d'un

libéralisme outré, ma barbe est libre penseuse, mes bottes sont

révolutionnaires. J'aurais déjà eu maille à partir avec le hideux Scarpia si je

ne m'étais avisé d'une ruse...

A .—Qui est?...

M .—J'ai sollicité du chapitre de cette église l'autorisation de peindre ce

mur-là gratuitement.

A .—Oh! ils ont accepté?

M .—Vous pensez!... Ce pieux dévouement a conjuré l'orage, et peut-être

lui devrai-je ma sécurité jusqu'au départ de Floria pour Venise où elle est

engagée la saison prochaine. Là, du moins, nous pourrons nous aimer sans

crainte.

A .—Et plus librement, sans doute...

M .—Oh! ma foi, nous n'en faisons pas mystère. Quand elle n'est pas chez

moi, au palais Cavaradossi, c'est moi qui suis chez elle. Ici même, elle vient

me retrouver en plein jour, et vous l'auriez déjà entendue frapper à cette

porte si elle n'était à quelque répétition pour le concert de ce soir. Cela se

trouve bien, du reste...

A .—Pourquoi?

M .—Sa présence contrarierait nos projets!...

A .—Bon; vous en seriez quitte pour lui dire qui je suis...

M .—Oh! que non pas!... Et que je ne suis pas pour associer les femmes à

ces sortes d'aventures!...

A .—Même celle-là qui vous est si dévouée?

M .—Même celle-là!... Son concours nous est inutile, n'est-ce pas?...

Biffons l'inutile. Si petit que soit le risque à lui parler, il est moindre encore

à ne lui rien dire, et nous supprimons du coup les questions, les inquiétudes,

la fièvre, les nerfs, etc... surtout sa mauvaise humeur à me voir protéger un

scélérat tel que vous. Car, pour elle, royaliste, vous n'êtes rien de mieux!...

Et puis, supposons la fuite impossible; que votre séjour à Rome se M .—Moi!... Je ne parlais pas!... Je fredonnais... Tu m'as entendu