La Tosca: Drame en cinq actes
Scène IV
prolonge; un mot maladroit peut tout perdre. Pensez surtout qu'elle est
dévote, que le confessionnal est un terrible confident, et que la seule femme
vraiment discrète est celle qui ne sait rien... et encore!...
On frappe au dehors.
, dehors.—Mario!
M .—C'est elle! (Haut) Oui! Oui! (A Angelotti.) Cachez-vous!... J'abrégerai
sa visite s'il le faut...
Angelotti se réfugie dans la chapelle.
, frappant toujours.—Mais ouvre donc!...
M , saisissant sa palette et ses pinceaux.—Mais attends... Je viens!... Je viens!
Il tire les verrous et ouvre.
Scène IV
MARIO, FLORIA
, entrant avec une gerbe de fleurs.—Voilà des cérémonies pour m'ouvrir!...
M , un pinceau dans les dents.—Tu ne me donnes pas le temps de descendre.
, regardant partout d'un air soupçonneux.—Tu tires donc les verrous à
présent?
M .—Oui, le père Eusèbe aime mieux cela.
.—Le petit n'est pas là?...
M . nettoyant ses pinceaux.—Non, je lui ai donné congé... (Floria remonte
subitement vers le fond.) Qu'est-ce que tu regardes?
,—A qui donc parlais-tu?...
fredonner...
.—Parler!... Tu faisais comme cela, ch... ch... ch... ch...
M .—Quelle folie!... Qui veux-tu qui soit ici à cette heure?...
.—Est-ce qu'on sait?... Quelque vieille dévote amoureuse de toi.
M .—Oh!... Déjà?... Une scène par cette chaleur... Attends au moins la
fraîcheur du soir... (Il lui prend les mains et les baise tendrement.) Quelle moisson
de fleurs!
.—Pour la Madone... J'ai tant à me faire pardonner.
M , continuant.—Par exemple?...
.—Par exemple ce que tu fais là.
M .—Où est le mal?...
.—Oh! si, sous ses yeux... (Baissant la voix.) Laisse-moi au moins la
saluer avant...
M , de même, l'imitant.—Oh! c'est trop juste...
Floria remonte vers le pilier où est la Madone, dépose ses fleurs dans la vasque et
s'agenouille, le dos tourné à la rampe. Mario en profite pour échanger un signe
d'intelligence avec Angelotti qu'on entrevoit une seconde derrière la grille.
, redescendant et lui rendant ses mains, plus à l'aise, à haute voix.—Voilà qui est
fait!
M , baisant les doigts.—Alors, je peux?... Elle permet!...
, très convaincue.—Oui... Ah! je suis bien contrariée, va.
M .—Parce que?...
.—Nous ne nous verrons plus jusqu'à demain.
M .—Pourquoi?
.—Cette fête!...
M .—Au Palais Farnèse?...
.—Oui... Il y a concert, et tu penses bien que j'y ai la plus grosse part.
M .—Bon, mais après?...
.—Il y à bal.
M .—Et il faut que tu danses?
.—Non!... Mais que je soupe... La reine m'a fait dire par le duc d'Aseoli
qu'elle me verrait avec plaisir à la, place qui m'est réservée.
M .—Quelle faveur!
.—Oh! oui... Elle est très bonne pour moi. Or, on ne soupera qu'au petit
jour, et nous ne nous verrons pas avant midi.
M , légèrement.—En effet!...
.—Tu en prends facilement ton parti...
M .—Ah! par exemple...
.—Mais oui. C'est drôle!... Vous acceptez cela, avec Une philosophie!
M .—Dis que je me résigne...
.—Oh! les hommes!... Ah! j'ai bien tort de vous tant aimer,—et surtout
de vous le laisser voir.
M , reprenant sa palette.—Oh!
, regardant son tableau.—Qu'est-ce que c'est encore que cette femme-là?
M , cherchant derrière lui.—Cette femme?
.—Là, là, sur le mur?
M .—Ah! la blonde?
.—Non!... La rousse?
M .—C'est Marie-Magdeleine!... Comment la trouves-tu?
.—Trop jolie.
M .—Trop?
.—Je n'aime pas que vous fassiez les femmes si jolies!
M .—Si tu es jalouse aussi des femmes que je peins!
.—C'est que je sais bien ce qui se passe entre elles et vous!
M , riant—Ah! bon!... Et qu'est-ce qu'il se passe?...
.—Vous n'avez pas plutôt fait deux grands yeux à cette créature que
vous vous dites: «Ah! les beaux yeux!» Et une petite bouche! «Oh! la jolie
bouche!... On y mordrait!» Tant qu'à la fin, c'est elle que vous admirez, elle
que vous aimez, et ce n'est plus moi!...
M , riant tout en travaillant.—Ah! bien!
.—Et puis, avec quoi fabriquez-vous ces créatures-là? Avec vos
souvenirs... ou vos désirs!... Des yeux que vous avez beaucoup regardés...
Des lèvres qui vous ont dit: «Je t'aime!» Ou à qui vous voudriez le faire
dire!... A qui peuvent-ils bien être ces cheveux-là,—et ces yeux d'un bleu?...
Oh! je les connais sûrement!... Je les ai certainement vus quelque part!
Tout en parlant elle est montée sur l'échafaudage.
M , de même.—C'est probable!...
, vivement.—Ah! c'est donc une vraie femme... Elle existe?...
M .—Cherche!
.—J'y suis!... L'Attavanti!...
M .—Oui!... T'y voilà!
.—Tu la connais donc?... Tu la vois donc?... Où la vois-tu?... Chez
elle!... Ici!... Chez toi!... Ne mens pas.
M .—Mais...
.—Mais parlez donc, répondez donc!
M .—Laisse-moi parler!... Je l'ai vue ici, une seule fois, hier, par hasard?
.—Oh! par hasard!... fait hasard est admirable!
M .—Par hasard!... Elle est entrée tandis que j'étais à peindre; elle s'est
agenouillée là, comme toi. A fait sa prière, comme toi. Et, avec ses grands
yeux de pervenche levés au ciel... et ses beaux cheveux blonds!...
.—Ses beaux cheveux, c'est bien cela!...
M , continuant tranquillement.—Dorés encore par le soleil couchant, elle était
si parfaitement la Madeleine rêvée qu'en trois coups de pinceau je l'ai fixée
là, sans qu'elle s'en soit doutée et que je lui aie même adressé la parole.
.—Et pourquoi cette femme, je vous prie, et pas moi?... Je ne ferais pas
une Madeleine aussi dorée qu'elle?
M , gaiement.—Ah! bien là, franchement, tu n'as pas l'air d'une sainte,
surtout en ce moment.
.—Et elle donc?... Ah! elle est bonne la marquise, avec son auréole!...
Une farceuse qui trompe son mari et se promène partout avec son amant!...
M .—Pardon!... Ce n'est pas mi amant; mais un sigisbée, accepté comme
tel, par tout le monde, et par le mari lui-même... Donc, il n'est pas trompé.
.—Eh bien, je n'ai pas de mari, moi, ni de sigisbée!... J'ai un amant que
j'aime uniquement et qui est tout pour moi. C'est plus honnête...
M , tendrement.—Aussi, je t'adore!
.—Cette effrontée qui vient là poser tout exprès!
M .—Allons, allons, tu en folle. Laissons la marquise.
.—Si elle ne ferait pas mieux de convertir son scélérat de frère.
M .—Oh! scélérat!
.—Oh! naturellement, tu le défendras... Un ennemi de Dieu, du roi et
du pape!... Un démagogue, un athée!
M , jetant un coup d'œil vers Angelotti, par-dessus l'épaule de Floria.—Oh! là! là!
, assise sur la dernière marche.—Oui, oh! Oui. Oh! tu plaisantes... Mais c'est
bien cela qui me désole. C'est que tu aies de si mauvais sentiments, avec, un
si bon cœur. Un homme qui lit Voltaire!... Et cet autre encore! dont tu m'as
donné un-livre, une horreur!...
M .—La Nouvelle Héloïse?
.—Le père Caraffa, mon confesseur, à qui j'en ai parlé, m'a dit: «Mon
enfant, brûlez vite ce livre infâme, ou c'est lui qui vous brûlera!»
M , vivement.—Et tu l'as brûlé?...
.—Non!
M .—Ah! tant mieux. J'y tiens. Un cadeau de Rousseau à mon père.
.—Et je l'ai lu!... Et il ne me brûle pas du tout ce livre, mais là, pas du
tout!...
M , s'asseyant près d'elle sur l'échafaudage, les jambes pendantes.—Parbleu!
.—Des bavards, ces gens-là!... Ils parlent tout le temps et ne s'aiment
jamais!
M .—Alors, le père Caraffa se mêle aussi de tes lectures?
.—Naturellement, quand je lui avoue mes péchés.
M .—Et les miens!
.—Ce sont les mêmes!... Et, à ce propos, si tu savais ce qu'il m'a dit de
toi!...
M .—Oh! je m'en doute bien... Je suis un sans-culotte, et un buveur de
sang!
.—Ah! surtout un impie,—et j'en suis assez malheureuse. Ce n'est pas
faute de prier Dieu de toute mon âme pour le salut de la tienne.
M , la serrant contre lui.—Pauvre bon petit cœur.
.—D'autant que le Padre me l'a formellement déclaré: notre liaison est
abominable.
M .—Oh!
.—Abominable!... Je l'entends encore: «Mon enfant, si vous voulez que
le ciel l'excuse, faites qu'elle profite à la conversion de votre ami. Ramenez
à nous cette brebis égarée et Dieu fermera les yeux sur votre faute. L'amour
sacré purifiera l'amour profane. Et d'abord obtenez de lui qu'il sacrifie cet
insigne révolutionnaire qu'il étale effrontément par les rues avec des airs de
défi!...»
M .—Quel insigne?...
.—Tes moustaches.
M .—Oh!...
, avec douleur.—Ah! je? lui avais bien promis de te les faire couper!
M .—Tu n'en as pas soufflé mot.
, de même.—Jamais!
M .—Pourquoi?
.—C'est horrible à dire... Elles te vont si bien!
M .—Ah! Alors!...
.—...je t'ai aimé tout de suite comme cela. Je ne peux pas me faire à
l'idée de t'aimer autrement, avec un menton ras, comme celui du père
Caraffa!... Seulement, voilà bien le châtiment... Je n'ose plus me confesser