La Tosca: Drame en cinq actes
Acte Premier
'église Saint-Andréa des jésuites à Rome. Architecture du Bernin, pleins
cintres sur gros piliers carrés de marbre banc plaqué rouge... Stucs,
dorures, etc... La vue est prise du transept de droite. Au fond, le chœur
entouré d'une grille très ornée; et la fuite de l'abside vers la droite noyée
dans l'ombre. Au premier plan à droite, porte latérale avec son tambour et
ses portes battantes. Au deuxième plan, faisant angle avec un des gros
piliers, la chapelle des Angelotti. Grille sur la scène, grille du côté de
l'abside surmontée des armes des Angelotti. Trois anges d'argent, deux et
un, sur un fond d'azur. Tout le côté gauche, est occupé par un échafaudage
de peintre, appuyé sur un autel, et par un grand cadre entourant une
grande toile ébauchée. Sur l'échafaudage, tout l'attirail d'un peintre,
escabeaux, tabourets, brosses, palettes, étoffes, etc... On accède à cet
échafaudage par un petit escalier de bois blanc. Au pied de l'escalier, un
panier avec un flacon de vin, deux gobelets d'argent, du pain, un poulet
froid, une serviette et des figues. Au milieu de la scène au fond, un pilier
avec une madone en relief, peinte, sous un petit dais très doré. Au pied, une
vasque pouvant porter des fleurs, et un trépied avec des cierges. En avant
de l'échafaudage, deux tabourets.
Scène première
GENNARINO, EUSEBE, sacristain.
ennarino dort étendu tout de son long sur l'échafaudage. Eusèbe, venu du fond, s'approche
de lui et fait tinter à son oreille un gros trousseau de clefs.
.—Eh! Gennarino!...
G , s'éveillant en sursaut.—Hein. Plaît-il?
.—Tu dors?...
G , se frottant les yeux.—Oui!... Je dors un peu.
.—Paresseux!... Je vais en faire autant, du reste... C'est l'heure de la
sieste. Il est temps de fermer les portes... Où est ton patron?
G .—Il est allé jusqu'au quartier des Juifs, acheter une étoffe pour sa
peinture.
.—Voilà bien de mon Français, qui court les rues de Rome, au mois de
juin, par la grande chaleur du jour, et qui m'oblige à l'attendre.
G , debout.—Le seigneur Mario Cavaradossi n'est pas Français, père
Eusèbe. Il est Romain, comme vous et moi, et de vieille famille patricienne,
s'il vous plaît.
.-Bon, je sais ce que je dis... S'il est Romain par son père, que j'ai bien
connu dans ma jeunesse, il est plus Français encore par sa mère, une
Parisienne! En voilà bien la preuve. Si ton maître était un véritable Italien,
travaillerait-il à l'heure où tout Romain qui se respecte est occupé à faire un
somme?
G , préparant la palette.—Son Excellence prétend qu'il n'est pas d'heure
plus favorable au travail que celle-ci, où, les portes étant closes, il n'est plus
distrait par les Anglais visiteurs, et leurs ciceroni bavards, par le
bourdonnement des prières, le chant des cantiques et les sons des orgues; et
que, dans cette solitude et cette fraîcheur silencieuse de l'église, il se sent
plus libre, plus inspiré, plus en verve!...
, grommelant.—Oui, pour recevoir les visites de certaine dame.
G , de même.—Vous dites?
.—Rien!... Après tout, c'est un généreux seigneur. Il ne quitte jamais la
place sans me glisser dans la main trois ou quatre Pauli, en témoignage de
son estime. Je regrette seulement, Gennarino, que le cavalier Cavaradossi
n'ait pas des sentiments plus religieux.
G , confirmant.—Oh! ça!...
.—Car, enfin, je ne l'ai jamais vu assister aux offices, ni marier sa voix
à la nôtre à l'heure des vêpres... et, depuis qu'il travaille à cette chapelle, il
ne s'est pas confessé une seule fois, pas même au saint jour de Pâques.
G .—C'est pourtant vrai, père Eusèbe.
.—Un jacobin, Gennarino... un pur jacobin. Il a de qui tenir, d'ailleurs.
Le papa Cavaradossi passait déjà pour philosophe. Il avait longtemps vécu à
Paris, dans la fréquentation de l'abominable Voltaire, et autres malfaiteurs
de la même bande... Prends garde, Gennarino, que le contact de l'impie ne
te mène droit en enfer.
G , bâillant.—Pensez-vous, père Eusèbe, que l'on y dorme, en enfer?
.—Si l'on y dort!...
G .—Oui...
.—Au fait... y dort-on? J'avoue, garçon, que ta question me prend au
dépourvu. Il faut que j'interroge sur ce point le père Caraffa, lumière de
notre Eglise... Toutefois, je pencherais plutôt pour l'insomnie, qui est un
supplice bien fait pour les damnés.
G , de même.—Oh! Oui!
.—Tu devrais au moins corriger un peu ce que la conduite de ton
maître a de répréhensible, en lui suggérant l'idée d'offrir pour le sacrifice de
la messe quelques flacons de ce marsala que je vois dans ta corbeille.
G .—Ce n'est pas du marsala,... c'est du gragnano.
, tirant le flacon et l'examinant.—Tu m'étonnes, mon enfant... A la couleur,
je parierais pour du marsala.
il débouche et flaire
G .—Vous perdriez, père Eusèbe.
, versant le vin dans un gobelet.—Parbleu, j'en aurai le cœur net.
Il l'avale d'un trait.
G , sautant à terre.—Hé là donc!
, faisant claquer sa langue.—Tu as raison, mon fils,... c'est du gragnano, et
du meilleur.
G , lui arrachant le flacon.—Et puis le patron dira que c'est moi!
Il rince le gobelet.
.—Bon!... Il est trop amoureux pour y prendre garde. (Il regarde l'heure à
sa montre.) D'ailleurs, il me doit bien ce dédommagement pour le temps qu'il
me fait perdre à ne pas dormir.
G , remettant le flacon et le gobelet dans la corbeille.—Il se sera arrêté à voir
tes préparatifs de la fête au palais Farnèse.
.—Cette fête-là n'est pas pour le charmer, puisqu'elle célèbre une
nouvelle victoire de nos armes sur les troupes françaises.
G .—Quelle victoire?
.—Bon Dieu! se peut-il que tu n'aies pas entendu parler de la reddition
de Gênes?
G .—Vaguement.
.—C'est-à-dire que le chevalier te laisse volontairement dans
l'ignorance de nos triomphes... Sache, donc, enfant, que les Français sont
battus sur tous les points, et que le général Masséna, enfermé dans Gênes, a
dû capituler et céder la ville aux troupes de Sa Majesté Impériale.
G .—Ah!
, tirant un journal.—Voici d'ailleurs ce que dit la gazette!... Ecoute ceci,
mon garçon, (il lit) Nous recevons de nouveaux détails sur la reddition de
Gênes... Le général Masséna est sorti de la ville avec huit mille hommes
seulement, plus ou moins éclopés et hors d'état de tenir la campagne. Le
général Soult, prisonnier, est grièvement blessé. Les trois quarts des
généraux, colonels, officiers français de tout grade, sont captifs comme lui
ou blessés, ou morts. C'est un affreux désastre pour ces bandes
indisciplinées qui s'intitulent effrontément l'armée française... Et ceci à la
suite, (il lit.) Sa Majesté Napolitaine la reine Marie-Caroline, auguste fille
de l'impératrice Marie-Thérèse, sœur de l'infortunée Marie-Antoinette,
digne et glorieuse épouse de Sa Majesté Napolitaine-Ferdinand IV, notre
victorieux protecteur, est venue tout exprès de Livourne où elle était de
passage, allant à Vienne, pour donner, ce soir 17 juin, une grande fête au
palais Farnèse, en l'honneur de cette victoire... Il y aura concert suivi de
bal, avec illumination a giorno, sur la place Farnèse, et musique à tous les
carrefours avoisinant le palais. On ne pourra regretter à cette solennité
vraiment patriotique, que l'absence de Sa Majesté Ferdinand retenu à
Naples par l'obligation d'y effacer les derniers vestiges de l'infâme
République parthénopéenne. Ajoutons qu'aux dernières nouvelles, M. de
Mêlas concentrait toutes ses troupes à Alexandrie. Avant peu, nous
pourrons fêter une dernière et décisive victoire... Avec M. de Mêlas,
Gennarino, cela n'est pas douteux... Il y a bien ce petit général Bonaparte
qui serait, dit-on, à Milan; mais prendrais-tu ce général Bonaparte au
sérieux, Gennarino?
G .—Moi, je ne sais pas: mais le patron, oh! oui!
.—Voilà encore de mon jacobin! Passe pour l'ancien Bonaparte, le
vrai... Mais celui-là qui est faux...
G .—Faux?
.—Parfaitement. Je tiens de source certaine, que le général Bonaparte
est mort en Egypte, noyé dans la mer Rouge comme Pharaon, et que celui-
ci n'est autre que son frère Joseph que l'on donne pour le défunt, afin
d'inspirer confiance aux soldats français, si découragés qu'ils refusent de se
battre!
G .—Ainsi. Voyez!.
.—Oui, mon garçon, voilà où ils en sont à Paris. Et ce n'est pas tout.
Sais-tu ce qu'il a imaginé, ce farceur-là?...
G .—Joseph?