La vigne et la maison: roman

Jean Balde · Chapitre 10 sur 24

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La vigne et la maison: roman

Chapitre VIII

—Pour sûr qu’ils n’ont pas de si belles vignes!

Ses vignes, Paule les inspectait dans le tremblement de la chaleur: larges carrés de verdure dense, armées pacifiques, incendiées d’or, qui avaient pris depuis des siècles possession du sol, lui donnaient sa physionomie, en faisaient la gloire. Leurs alignements resserrés remplissaient leurs cadres, se barricadaient de fil de fer et d’échalas gris. Eux, les vieux ceps pleins de chansons, ils avaient une beauté d’ordre, de géométrie, détachant sur le scintillement du paysage leurs masses profondes et disciplinées.

Elle s’emplissait le cœur de ce décor, ne souhaitant rien d’autre, n’ayant jamais rêvé de l’Espagne, de l’Italie ou des beaux pays fabuleux.

Le soir, elle allait se promener au bord du fleuve. Le soleil baissait derrière le grand vaisseau de l’île feuillue; après l’embrasement de pourpre et d’or vert, le ciel lentement se décolorait. Dans le petit port, les barques flottaient sur leur image renversée.

L’esprit de Paule se dispersait dans l’avenir. Gérard Seguey sans doute reviendrait bientôt. Elle pensait au jour où elle le reverrait, à son émotion, à la robe qu’elle pourrait mettre. Elle essayait de se rappeler ses traits qui lui échappaient.

Au couchant, l’horizon prenait des teintes déjà froides. Mais un peu de la féerie s’attardait sur l’eau grise qui traînait des roses.

 

VIII

 

Septembre glissait, pâlissant le ciel, insinuant dans les feuillages ses touches d’or roux, et affinant de sa grâce un peu languissante les lourdes parures de l’été.

Les matins surtout n’étaient plus les mêmes.

La campagne respirait, mystérieuse, dans des mousselines. Une brume plus dense se pelotonnait dans le lit du fleuve. On entrevoyait au-dessous le glissement d’une eau gorge-de-pigeon.

La terre fumait.

Peu à peu, une teinte blonde se répandait. Les paysans disaient:

—Ça chauffera cet après-midi.

Toutes les maisons égrenées sur le bord du fleuve s’étaient réveillées. Au bout des allées d’ormeaux parfaitement droites qui les précédaient, leur façade blanche apparaissait non plus close et impénétrable, mais recevant la lumière par leurs fenêtres à petits carreaux.

Elles avaient, ces maisons du dix-huitième siècle, des grâces charmantes et particulières. L’une se décorait d’un péristyle à quatre colonnes et du bandeau qui bordait son toit. D’autres avaient le charme d’une grande porte ouvrant sur un vestibule, ou même seulement la beauté simple de quelques marches bien disposées, à pans coupés, formant un perron entre des murs tapissés de rosiers et de mimosas.

On disait de toutes qu’elles avaient été bâties par Louis; et si la main du maître ne s’était pas posée sur elles, du moins le rayonnement de son école les avait touchées.

Au moment où la cité toute proche s’embellissait de constructions vastes et magnifiques, elles étaient nées parmi les vignobles, bijoux alternés, discrètes «folies» qui composaient un cercle enchanté.

Les grands négociants qui venaient y faire leurs vendanges s’y sentaient aux sources de leur fortune. A Bordeaux, où ils possédaient de profonds hôtels, leurs appartements décorés de boiseries incomparables se développaient de même par-dessus leurs chais. Dans leurs salons, d’étroites lamelles de bois des îles, disposées en disques, en losanges, composaient des parquets précieux. Certains étaient traversés de flèches qui s’élançaient jusque dans les angles. Mais au-dessous, dans les ténèbres humides éclairées de loin en loin par une chandelle, roulaient les barriques. Ils s’endormaient sur leur fortune et les murs mêmes transpiraient des odeurs de vin.

Depuis, bien des crises s’étaient produites, et il n’était guère de domaine qui n’eût changé plusieurs fois de maître. Tous, ils appartenaient à une sorte d’aristocratie qui veut en Gironde avoir «sa campagne». Aux fortunes épuisées, d’autres peu à peu se substituaient, des orgueils nouveaux.

Avec l’automne commençant, le pays s’animait de luxe, de robes claires et d’automobiles. La vie élégante prenait possession des jardins éclatants de fleurs. Paule sentait autour d’elle ce murmure de fête.

Un dimanche, bien qu’elle eût recommandé à Louisa de ne recevoir personne, un homme âgé, à la longue barbe blanche, entra sans façon, accompagnant une dame vêtue de noir et qui s’excusait. Il se fraya un passage entre les fauteuils:

—Vous n’auriez pas voulu qu’on nous renvoyât?

Il n’avait pas revu Paule depuis l’enterrement et dit quelques mots de condoléances avec rondeur et bienveillance, en vieil ami de la famille, qui compatit aux peines mais ne veut pas qu’on s’attriste trop. Sa femme l’approuvait avec de petits mouvements de tête. Elle avait la figure reposée, placide, une toilette soignée et l’air bienveillant. Ses mains étaient croisées sur une belle ombrelle à manche d’ivoire.

Paule les faisait asseoir, étonnée et touchée de cette visite:

—Monsieur Peyragay, oh! comme c’est aimable!

Elle disait: Monsieur, au grand avocat que tous à Bordeaux appelaient Maître, non seulement dans le morose Palais de Justice en forme de temple, mais partout où apparaissait son ample redingote aux basques flottantes.

Il avait, avec ses larges vêtements, ses chaussures trop grandes, une majesté rabelaisienne. Jamais longue barbe sinueuse n’était descendue d’un visage plus savoureux.

Toute la Gironde était en lui, sur cette grande bouche voluptueuse faite pour déguster la plus fine chère, les vins excellents, mais aussi pour répandre d’une voix d’or les belles paroles enchanteresses. Cet homme qui, dans les grands jours des Assises, faisait pleurer le jury entier, avait le charme puissant d’adorer la vie. Une affabilité naturelle, un bon estomac, l’habitude des longs dîners aux meilleures tables l’entretenaient en joie et en belle humeur. Les goûts épicuriens s’alliaient chez lui, et avec la plus large aisance, aux principes d’ordre et de religion hérités d’une vieille famille conservatrice. Il était le conseiller écouté de la noblesse, des jésuites et des bonnes sœurs, mais aussi le confesseur de tous les divorces, apportant dans cette délicate fonction beaucoup de bonté, une inépuisable curiosité, et un goût de la femme que ses soixante-dix ans sonnés n’amortissaient pas. Le don de sympathie universelle qu’il avait reçu, il le rapportait sur elle tout spécialement—que cette femme fût une élégante, une petite bourgeoise ou une grisette. Il trouvait à lui manier l’âme, à écouter ses confidences, un intérêt toujours nouveau, jamais fatigué, qui lui soufflait à l’audience des mots étonnants. Dans cette Gascogne où l’orateur est vraiment le roi, il jouissait de ses succès, en galant homme, généreux de lui-même, sans cesse porté à écouter et à obliger. A peine installé pour l’automne dans sa maison de campagne dont Paule apercevait les balustres à travers les arbres, il avait pensé à la jeune fille.

—Qu’est-ce qu’elle peut faire ici toute seule?

Cette question, il la posait maintenant, profondément assis dans une bergère. Comment, pas d’amis, pas de réunions.... Mais elle laissait perdre sa jeunesse!

Paule secouait tristement la tête:

—J’ai eu tant d’ennuis!

Le vieillard tourna vers elle un œil petit et fin, d’un bleu brillant, qui semblait saisir au passage les pensées cachées:

—Des ennuis... lesquels?

Elle essaya de s’expliquer, énumérant les tracas quotidiens, mais incapable d’exprimer le fond de ses soucis, ce qu’elle sentait autour d’elle de menaces, et d’obscurités. Crochard maintenant lui faisait peur. L’avocat lui donnait la réplique sur un ton plaisant:

—Je vois, lui dit-il, votre partie est mal engagée.

Il se mit à analyser la situation, en vieux propriétaire qui connaissait le pays et les paysans, ayant écouté le récit de beaucoup d’affaires, et sondé toutes les convoitises que peut séparer un fossé envahi de roseaux ou l’épaisseur d’un mur mitoyen:

—Vous avez des ennuis, vous en aurez d’autres. L’important, quand on commence une partie, c’est de bien jouer les premiers coups. Lorsque les pions sont emmêlés mieux vaut souvent renverser le jeu et recommencer. Et encore faut-il changer ses moyens. Votre Crochard sait déjà où est votre faible.

Dans la niche de vieille soie qu’il remplissait toute, un peu renversé, sa tête majestueuse avait cette promptitude à se mouvoir, à droite et à gauche, qui trahissait chez lui l’habitude d’un auditoire.

Elle l’écoutait, désolée, de l’autre côté de la cheminée, frappée par cette idée qu’elle se trouvait peut-être prise aux pièges mêmes de ses maladresses et qu’il était trop tard pour s’en dégager.

Il continuait:

—Dans les affaires, comme dans le mariage, c’est le début qui décide le plus souvent en faveur de l’un ou de l’autre.

A ces derniers mots, une étincelle avait couru dans son petit œil bleu, qu’une paupière flétrie et l’éventail de rides fines comme des cheveux nuançaient sans cesse. Le mariage était le sujet dont il aimait parler aux femmes. Cette question était pour lui la pierre de touche sous laquelle se révélaient le cœur et l’esprit. Il la maniait sans embarras, d’une main alerte, avec l’expérience de toute sa carrière. Que pouvait-elle en penser, cette fille de vingt ans, qui gâchait ainsi dans la solitude un précieux moment de sa vie? Il fallait que sa famille n’eût aucun bon sens. Lui, au contraire, en dilettante, aurait eu le goût d’essayer sur cette nature neuve des idées qui jamais ne l’avaient touchée, de l’éveiller, de l’épanouir en une œuvre d’art et de joie.

Elle détournait un peu la tête, gênée et heureuse, se dérobant au charme:

—Tout dans la vie est si difficile!

Un moment après, ses beaux yeux châtains s’étaient animés. Une expression nouvelle entr’ouvrait sa bouche éclatante. M. Peyragay disputait avec elle, l’enveloppant d’arguments qu’elle n’avait jamais entendus, mais surtout changeant l’atmosphère, y suspendant des pensées radieuses. Ce vieil homme, qui avait embelli tant de causes douteuses, trouvait des ressources infinies pour plaider la plus discutée.

Sa femme parfois commençait le geste de l’interrompre, puis se résignait avec un sourire, ayant d’ailleurs passé sa vie sans réussir à placer son mot. Le moment qu’elle croyait saisir lui échappait toujours.

Il faisait maintenant à Paule le portrait de la femme qu’elle pourrait être et elle protestait, se donnant l’air d’être incrédule, mais enivrée intérieurement par les mots magiques. Personne ne lui parlait jamais du bonheur. L’instinct qu’elle en avait demeurait dormant, étouffé par une chagrine conception des chose que sa mère lui avait léguée.

—Les Lafaurie sont arrivés, déclara M. Peyragay qui s’était levé.

Il resta un quart d’heure encore, faisant un pas, s’arrêtant, n’arrivant pas à épuiser ce qu’il voulait dire.

Mais dans la pensée de Paule bourdonnait une seule phrase, obstinée et étourdissante:

—Les Lafaurie étaient arrivés...

Le grand salon paraissait changé. Son air de froideur et de solitude s’était dissipé. Les boiseries peintes en vert qui le tapissaient répandaient dans la lumière déclinante une teinte douce; les meubles un peu disparates, hérités de deux ou trois générations, ne dessinaient plus un cercle muet. Cette causerie vive et familière, cette flamme de l’esprit les faisaient revivre.