La vigne et la maison: roman
Chapitre V
Le lendemain, en s’habillant, dans sa chambre tendue de camaïeux qui communiquait avec le salon, Seguey regardait la rade par-dessus les tilleuls rouilleux que les premières gelées avaient éclaircis. Le grand paysage du port baignait dans le ciel comme dans une opale. Des chariots passaient, des voitures chargées de malles; sur le quai poisseux, un double courant s’établissait, montant vers la gare et en descendant; les carrioles des maraîchers roulaient sur le pont. C’était l’heure où des filles échevelées, en bas roses et violets, traînant leurs savates, versent le vin blanc aux charretiers qui entrent dans les cabarets, leur fouet sur l’épaule.
Seguey passa dans son cabinet de toilette, noua une cravate sombre sur un col souple, ouvrit une armoire et la referma. Le soleil levé derrière le coteau montait lentement au-dessus du fleuve. Virginie, coiffée de son turban orange à grands carreaux bruns, versait une carafe d’eau sur les jardinières de géraniums et de pétunias. Le plateau du déjeuner était posé sur une petite table. Elle tambourina sur la porte.
—Voilà, dit Seguey en apparaissant, rasé, rafraîchi, mais les yeux profondément enfoncés et l’air fatigué.
Tout en trempant le pain grillé dans sa tasse de thé, il jeta les yeux sur le carnet fripé où elle inscrivait ses dépenses; un bout de crayon y était attaché par une ficelle. Familière, elle s’asseyait à côté de Gérard, les mains croisées sur son tablier; le contentement épanouissait sa bonne figure marron, joyeuse et soumise, sur laquelle saillaient les grosses prunelles roulant comme des boules dans un globe jaune; les larges narines se relevaient à la manière d’un énorme accent circonflexe. Son dévouement était celui du chien de la maison, toujours prêt à lécher la main de son maître, même s’il est injuste ou de mauvaise humeur. Le rire plissait toute la face, secouait aux oreilles les grands anneaux d’or et élargissait la bouche lippue sur la gaieté des grosses dents blanches.
Gérard ferma le petit carnet:
—Aujourd’hui, je pense que Mme de Pontet viendra déjeuner. Ce n’est pas sûr, mais tu mettras son couvert.
Virginie emporta le plateau en combinant dans sa tête laineuse un plat de volaille au kari auquel elle mélangeait toujours un peu de safran.
Seguey écrivit un moment avant de sortir. Une serviette de cuir placée dans le tiroir de sa table contenait des papiers relatifs à la succession de ses parents et aux affaires de sa sœur. Il l’ouvrit, en retira des notes, et s’absorba dans des calculs.
Puis il chercha un brouillon de lettre, plusieurs fois repris et abandonné, qui commençait par ces mots: Ma chère Paule... Il le relut lentement, ratura des lignes entières et enfin l’écarta d’un geste de lassitude.
Il resta un moment encore, les coudes sur la table, comme s’il eût fixé son regard sur une image qui lui était extrêmement pénible: on eût dit que toute la lâcheté de la vie lui apparaissait et que ses yeux s’éteignaient en la mesurant. Puis il se leva, agité, comme s’il eût cherché en marchant à se fuir lui-même. Bien des fois, depuis quelques jours, cette expression de fatigue morale avait creusé sur son visage un masque tragique. Il semblait voir une chose à la fois redoutée et souhaitée s’approcher de lui. Son regard parcourut le port, les paquebots amarrés au quai, et un feu trouble baigna ses prunelles grises.
Il descendit et fit les cent pas sur le trottoir. Chaque matin, il allait ainsi à la rencontre du facteur, un homme alerte et jovial, au teint échauffé, content de distribuer sous forme de lettres la pâture impatiemment attendue des joies et des peines. Des femmes en peignoir, soulevant un rideau, le guettaient à tous les étages. Seguey jeta sur les enveloppes qui portaient son nom un coup d’œil rapide; le facteur passé, il respira, une légère rougeur au visage, avec la sensation d’un répit gagné.
Sur le quai, il salua successivement un courtier et un grand négociant en grains qu’il rencontrait presque tous les jours. Il marchait vite, pressé par ce désir d’agitation qui tourmente les tempéraments nerveux aux heures de crise. Le trottoir était grouillant de vie populaire. Une brume jaune pesait ce matin sur les toits d’ardoise, lustrés et sombres, d’un bleu d’hirondelle; la petite gondole qui va et vient d’une rive à l’autre, pareille, de loin, à une mouche verte, gonflait son panache de coton blanc; les navires se dressaient comme des îles sur la grande courbe d’eau limoneuse. Devant tout cela, il voyait double... Des deux hommes qu’il portait en lui, il fallait que l’un fût sacrifié.
Il regardait machinalement les devantures qui lui donnaient la sensation de défiler à côté de lui. Dans leurs boutiques, les sandaliers, manches retroussées, tapaient les semelles de corde sur leur établi; des charretiers en pantalon rapiécé et veste de toile, essuyant leur moustache du revers de la main, sortaient des cabarets d’un pas incertain; un groupe, attablé, mangeait des sardines bleues figées dans du sel; d’autres puisaient dans des cornets de gros papier jaune, et jetaient derrière eux sur le trottoir des débris de crabes. Il y avait cercle, au coin du quai et d’un grand cours, autour de la grosse marchande assise entre ses deux corbeilles rondes, les hanches écroulées sur un escabeau. Tout cela lui apparaissait comme à travers un brouillard de fièvre.
A midi, en rentrant chez lui, il trouva Virginie consternée et le salon vide. Anna de Pontet n’avait pas paru. Cette absence, sans qu’il pût s’expliquer pourquoi, le troubla comme ces moments d’attente angoissée qui précèdent une catastrophe.
Après le déjeuner, il s’étendit sur le lit d’acajou en forme de barque, doucement soutenu par les cols de cygne. Que de fois, à cette même place, il avait joui de sa solitude, dans ce petit salon tapissé de livres, de gravures, et où son âme respirait si bien. Il demeurait immobile, un bras replié sous sa tête, laissant s’éteindre une cigarette presque consumée. La pensée qui avait le matin assombri ses traits, se reflétait de nouveau dans son regard morne.
Une petite pendule de voyage encadrée de cuir, posée sur sa table, marquait une heure moins le quart. Il la regarda... Sa physionomie changeait peu à peu, déformée par des sensations qui devaient être presque intolérables. Des images passaient lentement en lui comme des taches claires sur un écran sombre... un sourire, une expression de bonté merveilleuse qui un jour l’avait ébloui.
Quand la pendule sonna une heure, il se leva, ouvrit la fenêtre et demeura quelques minutes dans la corbeille ajourée du balcon de fer: là-bas, sur la droite, au delà de la passerelle où roulait un train, les clochers pointaient sur la ligne douce des coteaux. Tout son être, penché comme sur un visage, semblait implorer un pardon secret.
A ce moment même, abaissant ses yeux, il aperçut Paule qui débouchait du pont et suivait la rampe inclinée au-dessus du fleuve. C’était bien sa démarche parfaitement noble, sa tête pensive sous un léger voile. Il quitta le balcon et continua de la regarder. Un instant elle s’arrêta devant la balustrade de pierre, les yeux sur la rade. Il eut le pressentiment qu’une émotion la retenait là, le désir peut-être de se retourner. Une flamme de tendresse passa dans ses veines.
Brusquement, il entra dans sa chambre, chercha son chapeau, puis le posa d’un air indécis: quelque chose d’inexprimable le clouait là, le sentiment qu’il ne pouvait commettre que plus de mal encore.
Quand il se rapprocha du balcon, la terrasse inclinée lui parut étrangement vide. Un homme, la figure cachée sous son bras, dormait sur un banc, des enfants couraient. Il se pencha pour chercher sur la chaussée, dans le mouvement des voitures, un point noir lointain. Mais il ne vit rien.
Gisèle Saint-Estèphe entra chez sa sœur un moment avant le dîner. Odette était assise sous la cage rose d’un abat-jour pendu au plafond. Elle était encore en costume de ville; une fourrure jetée sur ses épaules enveloppait sa gorge d’une pénombre douce. Elle semblait engourdie et triste, ses grands bras croisés sur sa taille.
La jeune femme, au contraire, paraissait contente. Elle s’assit sur un petit pouf et ouvrit sur un corsage émeraude sa longue jaquette de couleur sombre; à travers sa voilette, ses beaux yeux brillaient:
—Comment t’habilles-tu ce soir? demanda-t-elle en souriant.
L’atmosphère de la chambre avait la teinte des roses de Bengale. C’était Odette qui avait choisi l’année précédente les cretonnes claires sur lesquelles se détachaient de grandes fleurs et de grands oiseaux. Le lit bas et blanc était adossé à une tenture; blanche aussi l’armoire sans angles, doucement renflée de chaque côté et treillissée d’or. Il y avait sur les petits meubles ces bibelots informes et mièvres qu’une jeune fille riche ne peut manquer de recevoir comme cadeaux de fête et d’anniversaire. Mme Saint-Estèphe négligea de leur jeter son coup d’œil moqueur:
—Je suis rentrée de bonne heure pour causer un peu avec toi, dit-elle à Odette en tirant ses gants. Tu sais qui nous avons à dîner ce soir?
Odette cita deux ou trois noms. Sa mère lui avait parlé d’un jeune Anglais, de passage à Bordeaux, et que patronnait une famille de grands négociants:
—Je ne sais pas, dit-elle, s’il parle français. Il est descendu chez les Butlow qui ont été reçus chez lui à Londres et le promènent en automobile. Aujourd’hui, ils ont dû aller en Médoc...
—Odette, interrompit sa sœur, d’une voix insinuante, tu sais bien que ce n’est pas de lui que je veux parler...
Une rougeur se répandit sur le visage de la jeune fille. Pourquoi Gisèle prenait-elle plaisir à la tourmenter? Elle se demandait aussi ce que signifiait ce dîner. Il lui semblait singulier que sa mère eût consenti à recevoir alors qu’elle venait seulement de revenir en ville et que la maison était encore désorganisée. Et pourquoi Seguey avait-il été invité? Depuis le matin, elle s’efforçait de composer son visage et ses attitudes; mais, maintenant, elle avait l’impression que son secret lui échappait...
Brusquement, elle couvrit son visage de ses deux mains:
—Laisse-moi, dit-elle. Tu sais bien qu’il ne m’aime pas. Moi non plus, je ne tiens pas à lui. Si tu crois le contraire, c’est pour me blesser; personne ici ne me comprend...
—Oh! déclara Mme Saint-Estèphe, le mariage n’est pas du tout ce que tu crois. Je suis sûre, moi, qu’il t’épousera.
Elle avait envie de lui dire:
—Tu n’as plus qu’à te laisser faire.
Une discussion s’engagea qui fut assez vive. Odette répétait à travers ses larmes que Seguey ne la trouvait pas intelligente: si elle était bête, on pouvait au moins la laisser tranquille. Les femmes ne confiant jamais le fond de leurs pensées, elle ne dit pas qu’elle était jalouse de Paule. Gisèle ne donnait pas au facteur sentimental une grande importance:
—Si tu ne l’épouses pas, continua-t-elle, il végétera. Ce sera un homme fini, un homme à la côte. Tu ne voudrais pourtant pas le laisser partir pour la Martinique.
Et, changeant de ton:
—Cette petite Dupouy était une erreur. Il l’a vu lui-même. D’ailleurs, quand quelqu’un vous plaît, il faut savoir lutter, se jeter en travers des événements. Pour une femme, c’est le seul match qui vaille la peine. Et maintenant, montre-moi tes robes...
Mme Lafaurie recevait d’une manière un peu pompeuse. Elle avait été jeune dans un milieu où une maîtresse de maison n’improvisait rien, mais donnait au contraire une sorte de bouffissure à tous les détails. La vieille société bordelaise avait sur ce sujet un fond de principes extrêmement solide.
Gisèle, invitant des amis au dernier moment, téléphonait d’abord à la fleuriste pour avoir des roses. C’était le genre des jeunes femmes qui ne veulent décidément rien prendre au sérieux. Les nouvelles générations bouleversaient l’existence avec cette idée que l’on ne doit vivre que pour son plaisir; mais les dames qui approchaient de la cinquantaine tenaient bon encore. Mme Lafaurie, héritière d’aïeules intransigeantes et plantureuses, considérait comme une charge de donner des dîners cossus, confortables, avec de grands vins, des foies gras, et un de ces entremets qui font la gloire d’une cuisinière. La sienne était une personnalité avec laquelle il fallait compter. Bien des maîtresses de maison la lui enviaient depuis le jour où M. Klipcher, un des arbitres de la ville, avait dit sur une certaine purée de bécasses un mot que toute la société avait répété.
M. Lafaurie, lui, aimait à réunir autour de sa table quelques vieux amis, bien choisis, qui savaient apprécier les vins. Mais il invitait volontiers les étrangers, surtout les Anglais de passage et les Hollandais, ayant le souci d’entretenir des relations très étendues qui lui étaient utiles. Ce soir-là, Charly Hudson, un jeune Anglais frais et rasé, haut de deux mètres, dont le père expédiait du charbon dans toute la France, venait dans la maison pour la première fois.
A sept heures et demie, Seguey n’était pas encore arrivé. La lumière inondait le grand salon crème. Mme Lafaurie, en velours noir, essayait de tirer quelques paroles du jeune Hudson, écarlate, qui répondait par des gloussements d’approbation. M. Butlow, de la maison Schamming et Butlow, lui donnait en anglais des explications. C’était un petit homme court et couperosé, qui portait des faux cols trop étroits et élevait dans ses prairies du Médoc d’assez beaux chevaux. Sa femme, longue, maigre, d’une distinction ennuyeuse, avait sur ses lèvres pincées un pâle sourire. Elle s’occupait d’œuvres protestantes. Ses amis la redoutaient, à cause du tribut qu’elle prélevait régulièrement sous forme de souscriptions et de billets de loterie.
La conversation languissait. Un nouvel arrivant, en redingote et cravate grise, le sourcil froncé sur son monocle, glaça tout le monde. C’était M. Lafay, un administrateur de la Banque de Bordeaux, que M. Lafaurie avait invité par égard pour M. Butlow. Gisèle, toute scintillante, dans une robe noire brodée d’argent, laissait pendre avec ennui ses manches de gaze.
Seguey, précédé d’un domestique en habit noir, rencontra Odette dans l’antichambre. Il s’arrêta pour la saluer. Elle remarqua qu’il s’inclinait profondément et que quelque chose entre eux paraissait changé.
—Suis-je en retard? lui demanda-t-il.
Il ne l’avait pas revue depuis son départ de Belle-Rive. Elle portait une robe verte très éclatante. Dans le salon, quand elle entra, les yeux exprimèrent une admiration dont il fut flatté:
«Quel dommage, pensa-t-il, qu’elle ait les mains lourdes.»
Instinctivement, quand il l’avait vue, il s’était composé une attitude; maintenant encore, il avait l’impression que les convenances lui suggéraient certains sentiments: somme toute, elle était jolie, d’une beauté un peu trop physique et comme vide de pensées, mais son teint avait le rose nacré des coquillages.
«C’est du moins une jeune fille énergique et droite», pensa-t-il un moment après, comme s’il avait eu à la défendre contre lui-même.
A l’instant où Mme Lafaurie regardait la pendule avec inquiétude, un dernier convive arriva. C’était un de ses cousins, Auguste Montbadon, bibliophile et collectionneur, qui avait le défaut de se faire attendre. Ses amis déploraient son inexactitude et aussi qu’il dépensât plus que de raison pour enrichir sa bibliothèque. Quand il vit Seguey, un sourire éclaira son visage rond.
Le dîner fut servi cérémonieusement, avec le luxe habituel de linge damassé et d’argenterie. Un sauternes couleur de soleil accompagna les grosses huîtres vertes; après le filet aux champignons, le verre voisin se remplit d’un Château-Laroze. M. Butlow, déjà repu et congestionné, le compara avec La Mission; il parla aussi d’une excellente bouteille qu’il avait fait boire à des Hollandais.
La conversation continuait de languir un peu, M. Lafay aborda la question des changes:
—Les Américains, déclara-t-il, vont recevoir nos vins légers; si la chose n’est pas encore faite, elle le sera demain.
Il se rengorgea et regarda autour de lui pour mesurer l’effet de cette nouvelle.
M. Lafaurie paraissait sceptique:
—La question reste bien discutée.
Discrètement, avec des sourires, des sous-entendus, il parla d’un débit de tempérance ouvert à Bordeaux: le premier soir, l’homme de confiance qu’on y avait mis était ivre-mort. Montesquieu, ajouta-t-il, plantait de la vigne, c’était lui qui restait dans la vérité.
Il s’interrompit pour conjurer Mme Butlow de reprendre un peu de filet. Butlow, circonspect depuis la guerre, n’osa pas dire que les Allemands du moins buvaient bien; mais il parla des caves du Nord qui avaient besoin d’être regarnies.
Montbadon, le bibliophile, rappela que le grand-duc Constantin de Russie, frère du tsar, passant à Bordeaux, acheta vingt-quatre mille francs un tonneau d’Yquem.
—Oh! manifesta le jeune Anglais dont les mâchoires avaient travaillé jusque-là silencieusement, vous avez dit vingt-quatre mille francs!
Sa phrase se termina par un gloussement de stupéfaction.
Mme Lafaurie surveillait l’entrée de Frédéric qui apportait un plat de bécasses. Une longue rôtie, sur laquelle les entrailles étaient écrasées, fut placée devant son mari qui se réservait d’y ajouter lui-même divers ingrédients. La rôtie de bécasses nécessitait une sorte de rite. Il récapitulait: beaucoup de beurre, un peu de muscade, un jus de citron, du poivre, du sel, une goutte de cognac...
Tous les convives suivaient des yeux les évolutions de son couteau qui triturait sur le pain détrempé une crème de couleur brune. La rôtie, renvoyée à la cuisine, pour passer sur le gril, reparut trois minutes après et fut goûtée avec attention:
—Très bonne... Excellente... un peu plus de cognac peut-être...
—Cette année, confiait Butlow à Gisèle, je vais engraisser des ortolans.
Montbadon plaignait Saint-Estèphe qui buvait de la camomille et émiettait du pain grillé:
—Les médecins sont de grands coupables.
M. Lafaurie, souriant, félicité, le visage un peu coloré, détourna la conversation. Le directeur du Grand-Théâtre avait engagé un nouveau ténor qui débuterait dans les Huguenots.
—Ah! s’écria Gisèle, toujours ce beau ciel de la Touraine!
Mme Butlow parut choquée. Dans cette ville, où des concerts classiques réunissent toute la société, on revenait toujours entendre la Juive, le Prophète et les Huguenots. C’était le fonds du répertoire. Les artistes continuaient d’être jugés aux mêmes grands morceaux.
—Non, disait Odette à Seguey, je n’aime pas beaucoup la musique. Le chant peut-être... Mais les acteurs sont souvent si laids et si ridicules...
Il lui cita quelques noms: Debussy... Ravel... C’était pour elle une langue étrangère. Peut-être préférait-il qu’elle ne comprît pas. A quoi bon? Il garderait du moins, fermé et intact, son monde intérieur.
Soudain, pendant ce dîner, il avait eu la sensation que sa destinée était fixée. Il ne savait pas à quel moment sa résolution avait été prise; mais pouvons-nous jamais remonter jusqu’aux plus profondes racines de nos décisions? Le moment où il hésitait encore semblait déjà loin: la vie l’avait si bien emporté qu’il ne distinguait plus le point de départ.
Il voyait, lui, le sens réel de la scène qui se jouait là, autour de cette table couverte de fruits, sous des paroles insignifiantes. Ce Butlow, rogue et trop nourri, croyait être le personnage important de cette réunion; M. Lafay, qui semblait regretter chaque parole qu’il lui adressait, le considérait d’un air protecteur. Ni l’un ni l’autre ne se doutaient qu’ils devraient bientôt changer de ton. Ce n’était pas la première fois qu’il se sentait ainsi mesuré, classé... Chaque coup d’œil tombé sur lui décuplait le désir de revanche que réveillait toujours dans son sang le contact du monde. Une trépidation rapide passa dans ses nerfs: la partie se jouait et il ne souffrirait pas de ne la point gagner. Le souvenir de Paule, gênant et obscur, était relégué ce soir hors de la vraie vie.
Après le dîner, dans le salon, il se sentit harassé comme s’il avait longtemps marché. Quel chemin avait-il donc parcouru sans que son corps changeât de place? Le regard de Gisèle posé sur lui semblait lui dire: «Mais allez donc! Qu’attendez-vous?»
Odette était assise un peu à l’écart, ses bras nus très blancs dans les volants de sa robe verte. Son visage avait une expression passive, un peu animale; dans ses grands yeux vides, il crut voir une intelligence engourdie. Et il cherchait les mots qu’il fallait, respectueux, pas trop intimes; avec elle, il valait mieux que ce fût banal.
Sa vue intérieure s’obscurcit un instant comme se ferment les yeux de l’homme qui se jette à l’eau: ce fut une déchirante sensation d’angoisse. Puis il se leva, traversa le salon, et alla s’asseoir à côté d’Odette...