La vigne et la maison: roman

Jean Balde · Chapitre 14 sur 24

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La vigne et la maison: roman

Chapitre XII

M. Peyragay, ses larges narines penchées aussi sur les effluves incomparables, développait l’éloge de Gérard Seguey:

—Un garçon charmant, sympathique.

Il ajouta, ménageant un sous-entendu qui s’étendait loin:

—Malheureusement, sa sœur lui donnera de l’ennui. On parle beaucoup d’elle.

M. Lafaurie voulut savoir ce que l’on en disait:

—Vous la connaissez bien, cette petite Mme de Pontet, dont le mari montait aux courses. Un officier très brillant, qui faisait des folies au jeu. Elle-même avait une vie plutôt compliquée. Maintenant, le capitaine est mort, laissant des dettes, et elle s’accroche désespérément d’un autre côté. On raconte que ses affaires ne vont pas du tout.

Et il lui chuchota, presque dans l’oreille, une histoire que M. Lafaurie écoutait attentivement.

Devant le perron, Seguey, tête nue, fumait en silence. Odette, un instant arrêtée au seuil du vestibule éclairé, dans une robe blanche, était rentrée vivement, en l’apercevant. Mais il regardait d’un autre côté. Son souffle avivait régulièrement le point rouge de son cigare. Un grand massif d’héliotropes embaumait la nuit.

 

XII

 

Le même soir, assise devant un couvert disposé à la hâte par Louisa, Paule avait l’impression de se réveiller.

La fin de l’après-midi avait suspendu en elle toute autre sensation que celle de la joie. Tandis que son poney filait sur la route, dans la fraîcheur de la nuit tombée, la vibration des minutes heureuses la maintenait au-dessus de la vie réelle. Ses pensées étaient délivrées. La griserie du bonheur et de la jeunesse soulevait son cœur.

L’heure qu’elle venait de vivre lui soufflait une inspiration merveilleuse, cette première inspiration de l’amour qui ressuscite la beauté du monde. La voiture, dont bondissaient sur la route les deux roues légères, ne courait pas vers sa maison obscure mais vers l’avenir. Son âme volait au-devant d’elle.

La fête de l’imagination commençait dans son souvenir. Les tristesses étaient effacées. Que lui importait la cohue des indifférents? Elle croyait emporter l’amour. Le rêve s’emparait de toutes les choses, du silence, de la solitude où elle s’était trouvée avec Seguey au milieu du monde. Le beau regard gris versait en elle sa lumière mystérieuse. Et elle oubliait que tout avait été entre eux indéfinissable. Aucun mot prononcé ne justifiait une joie si ardente; mais l’état d’esprit qui s’était profondément éclairé en elle n’avait pas commencé d’éteindre ses feux. Les pensées radieuses y descendaient naturellement comme des oiseaux dans le soleil. C’était la faute de ses vingt ans, de l’éclat des lampes, du monde brillant dont elle revenait. Son cœur, qui avait pâti en ces derniers mois, se penchait avidement sur la première sympathie trouvée sur sa route. Le désir qu’elle avait de l’amour s’y répétait merveilleusement.

Quand la voiture tourna au portail, un dernier nuage couleur de rose noyait son reflet dans le miroir obscurci du fleuve.

Dans le désert de la vaste salle à manger, sous l’abat-jour de porcelaine, pendu au plafond, la médiocrité de son existence commença de réapparaître. Les battements de la pendule rejetaient inexorablement dans l’ombre le monde enchanté. Ses pensées peu à peu s’affaissaient, se décoloraient: ainsi retombe le fleuve au fond de son lit, quand se retire le flot puissant qui l’a soulevé.

Son regard voyait sur tout ce qui l’entourait des traces d’usure. Un grand cercle lumineux éclairait au plafond des solives brunes. La pièce, située dans un angle de la maison, rappelait les mœurs d’une vieille et simple bourgeoisie; elle était carrelée, sans luxe, meublée d’une grande armoire à linge, de chaises paillées et de deux buffets sur lesquels étaient sculptés des trophées de fruits et de gibier; les boiseries couleur de tabac, divisées en panneaux par des moulures rectangulaires, étaient décorées d’estampes qui représentaient des scènes de chasse, avec des chevaux, des chiens et des habits rouges.

La soupière posée devant Paule était remplie d’une soupe rustique que recouvrait une couche de légumes. Elle remarqua une assiette ébréchée et les carafes mises sur la nappe un peu au hasard. C’était un précepte de Louisa qu’on ne doit pas être difficile. Elle prétendait, comme un grand nombre de Méridionaux, qu’il est beaucoup plus long de faire bien que mal; dans son ignorance de paysanne, qui avait surtout travaillé aux champs, elle traitait les choses du ménage selon son humeur, passant de la brusquerie à la négligence et au sans-souci. Son caractère têtu et méfiant, d’une indépendance obstinée, redoutait plus que tout au monde ce qu’elle appelait la peine inutile:

—Est-ce que je sais, moi, ce que vous voulez?

Ou encore:

—Si vous croyez que j’ai le temps!

La contradiction montait en elle, comme s’enfle le lait qui bout.

Dans la cuisine qui communiquait avec la salle à manger par une porte restée entr’ouverte, elle admonestait maintenant le chat et le renvoyait à coups de balai. Un moment après, Paule l’entendit qui s’agitait devant la maison, secouant les arbustes dans lesquels des volailles s’étaient juchées, puis les pourchassant avec quantité de reproches vers le poulailler. Ces humbles détails d’une vie campagnarde, dénuée de préoccupations d’amour-propre, semblaient ce soir à la jeune fille choquants et pénibles. Ce n’était pas que cette existence toute proche de la terre et des paysans lui parût vulgaire. Elle en sentait profondément la beauté simple. Mais elle craignait que Gérard Seguey jugeât autrement: tout son être frémissait déjà devant ce regard d’homme qui se fixerait peut-être un jour sur l’intimité de sa vie; s’il la dédaignait, de cette manière presque imperceptible qui était la sienne, elle recevrait de son attitude une peine cruelle.

Il y avait plus d’une demi-heure qu’elle était à table, car Louisa entrant et sortant, oubliant toutes choses, ayant laissé refroidir les plats, n’en finissait plus de souffler le feu. Paule en était impatientée:

—Apportez-moi ce que vous voudrez et dînez aussi.

Une souffrance sourde faisait lever dans sa vie des pensées nouvelles. Bien qu’elle ne connût encore rien du monde, elle le devinait intransigeant, prompt à rendre des arrêts implacables et définitifs. Il lui apparaissait, très vaguement encore, qu’un code particulier en règle l’esprit, tenant peu de compte des vertus profondes, mais défendant, comme le saint des saints, une certaine idée d’élégance. Seguey, qui lui semblait différent de tous, était-il aussi détaché de son milieu qu’elle le souhaitait? Ses coudes nus posés sur la nappe, elle réfléchissait indéfiniment. La lumière paisible qui descendait de la suspension baignait ses cheveux, et faisait étinceler autour de son cou un collier de jais.

S’il l’aimait, elle se disait que tout cela ne compterait pas. Mais l’aimait-il? Les impressions qui tout à l’heure flambaient dans son âme s’étaient envolées. Sa mémoire même ne parvenait pas à les ressaisir. Elle n’en gardait aucune autre trace qu’une grande fatigue. La douceur qui avait un moment flotté sur sa vie, avant de s’y poser, elle la voyait mieux. Il se pouvait que ce fût seulement de la sympathie. La veille encore, elle l’eût goûtée comme un bienfait; mais sa soif, après avoir absorbé instantanément cette rosée précieuse, voulait davantage.

Ses mains se nouaient sur les tresses qui encerclaient son visage de leur double anneau. Ses prunelles avaient la même nuance châtain mêlés d’un peu d’or. Les premières inquiétudes de la jalousie, sous les cils levés, répandaient leurs ombres sévères.

Dans une vieille glace encadrée de chêne, placée au-dessus de la cheminée, elle regardait avec anxiété son visage émerger de l’ombre. L’image trouble, un peu déformée, ne la rassurait pas. Elle en aimait pourtant l’expression, cet air de droiture et de dignité où son âme se reconnaissait. Mais elle pensait à ces autres femmes, parées, séduisantes, qui devaient dans le grand salon de Belle-Rive entourer Seguey; l’éclat subtil qui rayonnait d’elles jetait de loin une lumière railleuse sur sa propre vie.

Une fois entrée en elle, cette idée ne la quitta plus. Elle voyait, dans l’obscurité du jardin, le rez-de-chaussée illuminé: au milieu des groupes, elle croyait découvrir Seguey. Mme Saint-Estèphe était près de lui, un peu renversée, avec ses yeux comme deux fleurs sombres dans son teint d’or; sa robe coulait en plis souples sur le canapé, à la place même où Paule était tout à l’heure assise; un grand coussin de guipure traînait à ses pieds. Ils causaient tous deux familièrement. Et à les revoir, dans l’attitude où elle les avait aperçus à son arrivée, une souffrance grandissait en elle, s’exaspérait de l’impossibilité où elle se trouvait de ressaisir cette chose fuyante, déjà évadée, que son cœur avait cru sentir.

La lune légère et comme transparente pouvait bien verser sur l’eau descendante son charme de rêve. Le ciel était clair sur les vignes et sur le coteau; les blanches maisons du dix-huitième siècle s’endormaient dans leurs bouquets d’arbres; près du vaisseau feuillu de l’île, partageant la nappe du fleuve, les feux égrenés de quelques pêcheurs semblaient des veilleuses. L’aboiement d’un chien en faisait éclater d’autres de loin en loin.

Mais cette atmosphère de paix sur les choses, Paule ne pouvait ni la voir ni la respirer.

Elle ferma les volets du salon, posa sur une petite table octogonale la lampe allumée, et s’enfonça dans la bergère tournée vers la cheminée. De temps en temps, ses yeux se levaient vers la pendule en bronze doré. Les aiguilles inégales élargissaient lentement leur angle: dix heures un quart... Dix heures vingt. Il était là-bas. On prenait le thé. Elle imaginait sa pensée distraite, son regard posé sur des visages, sur des sourires qui le lui volaient.

Tous, ils avaient été auprès de lui la journée entière. Il en serait ainsi demain, et tous les jours qu’il resterait à Belle-Rive, une semaine encore. Elle l’avait à peine approché qu’il lui échappait. Les circonstances se réunissaient pour le lui reprendre. Elles lui arrachaient sa pauvre parcelle de bonheur, et son illusion n’avait plus la force de souffler sur cette étincelle.

Que pouvait-elle être pour lui? Il était élégant, recherché, d’une culture qu’elle devinait rare. S’il était ruiné, ce qu’elle ne savait pas d’une façon précise, il n’en avait pas moins l’habitude d’une vie raffinée. Les milieux les plus brillants lui restaient ouverts. S’il avait été simple et bon pour elle, n’était-ce pas en souvenir de son enfance? Elle allait parfois à Valmont. Elle lui rappelait des étés anciens. Peut-être aussi sa solitude lui inspirait-elle une pensée délicate et compatissante? Mais qu’il y eût en lui, dans ce front impénétrable, dans toute cette nature mesurée, discrète, une préférence incompréhensible, elle ne le croyait plus.

Elle avait si peu de confiance en elle. Les femmes qu’elle avait vues dans l’après-midi, les jeunes filles mêmes, avaient le culte de leur beauté. Longuement, elles devaient l’étudier, la perfectionner, développant dans leur personne et dans leur esprit ce désir de plaire qui est un goût avant d’être un art. Elles excellaient à s’en servir. Cette habileté donnait de l’assurance à celles-là mêmes qui eussent pu paraître moins favorisées; et elle enviait ce soin heureux dont chacune portait le secret, suggérant l’impression que tout en elles était précieux, digne d’admiration. Elle seule ne savait pas.

Son esprit exagérait singulièrement ce charme mondain qui lasse si vite. Sous la physionomie que chacun se fait, elle ne découvrait pas les traits véritables. Qu’eussent-elles été, ces jeunes femmes, sans l’adulation qui les enivrait? C’était pour elles une si grande force de se sentir heureuses et fêtées. Mais ce pouvoir d’attirer les yeux, d’accroître par sa seule présence le plaisir de vivre, Paule était persuadée qu’elle ne l’aurait jamais. Un désir lui venait maintenant, grandissant et désespéré, de ne plus voir personne.

Le lendemain, le soleil levé dans le brouillard réveilla son tourment caché.

Dans le cuvier, aux murs noircis par l’humidité, un charpentier réparait la poutre que traversait la vis du pressoir. Le toit aussi était vieux, rongé. Toutes les choses criaient le besoin qu’elles avaient de soutien, de réparations. Paule voyait là une tâche trop grande devant laquelle sa bonne volonté restait désarmée.

Près de l’écurie, le père Pichard, la tête branlante, répétait pour la cinquantième fois depuis le matin qu’une échelle avait disparu. La veille encore, il l’avait vue là, dans une encoignure!

Saubat, à son habitude, écoutait sans vouloir se mêler de rien. Mais Octave, planté devant le vieux, s’excitait beaucoup:

—Vous l’avez vue. Allez la chercher.

Il avait levé sa main épaisse comme un battoir:

—Ce n’est pourtant pas moi qui l’ai prise!

Sa femme de loin lui faisait des gestes. Il tourna le dos:

—Bourrique, va!

Paule rentra, trop lasse pour approfondir ce qui s’était passé. Chaque jour, d’ailleurs, il lui fallait s’apercevoir que des objets indispensables ne pouvaient plus être retrouvés.

Dans le grand salon carrelé, devant le cercle des fauteuils vides, elle recommença de songer indéfiniment. Ses yeux découvraient partout des signes de déclin. Un certain pathétique frappait son esprit, cette âme des choses qui avoue la vieillesse, la défaite, les abandons.

Il y avait autour d’elle tant d’héritages accumulés! Au-dessus de la cheminée, dans le cadre écaillé d’un ancien trumeau, une nymphe aux chairs d’ivoire, une étoile au front, trempait son pied dans un ruisseau gris. Paule devinait que Seguey y aurait avec plaisir arrêté ses yeux. Il eût aimé aussi, entre les fenêtres, les belles consoles. Les autres meubles paraissaient un peu disparates. Les fauteuils à médaillon auraient sans doute été de son goût, mais le velours en était fané; plusieurs générations de chiens y avaient dormi. Des traces d’usure, entre les meubles, formaient sur le tapis d’Aubusson des sortes de sentiers; devant la cheminée, une partie de la rosace s’était effacée et montrait la trame.