La vigne et la maison: roman

Jean Balde · Chapitre 11 sur 24

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La vigne et la maison: roman

Chapitre IX

Depuis qu’elle était maîtresse dans cette maison, Paule n’avait désiré aucun changement, éprouvant pour ces vieilles choses une affection mêlée de respect. Le fond de l’ameublement était formé par des fauteuils à médaillon. Des bandes de tapisserie tranchaient sur le velours émeraude qui les recouvrait. La rosace du tapis d’Aubusson, étalée devant la cheminée, les avait toujours vus groupés autour d’elle. Mais, dans leur assoupissement, avec M. Peyragay, le plein air de la vie venait de pénétrer. Le vieil avocat ouvrait toutes grandes les perspectives: la jeunesse, l’amour, ses lèvres d’enchanteur s’étaient usées à les glorifier, des ondes de joie se répandaient. Paule avait l’impression que son fardeau glissait, que ses yeux voyaient, et un contentement extraordinaire soulevait son être.

Dans cette voix qui engourdissait magiquement les juges, sous leur toque, les amollissait, les transportait dans un monde de philosophie et de bienveillance, elle entendait pour la première fois le chant de la vie. Ce chant n’était ni hésitant ni mélancolique. Il annonçait au contraire que la tristesse a tort, et qu’il en est de l’avenir ainsi que d’un banquet parfumé, orné, où il ne faut pas manquer de trouver sa place.

 

IX

 

Toute la société essaimée dans les domaines du coteau et au bord du fleuve se retrouvait le dimanche à l’église, pour la messe chantée de dix heures.

C’était un sujet de grande agitation pour la sacristine, qui avait la tâche de guider dans les rangées de la nef des familles si considérées, pouvant toutes prétendre aux meilleures places. Elle aurait aimé dispenser à chacune des faveurs spéciales. Cette répartition de prie-Dieu et de chaises devenait dans son esprit une question de préséances, qu’elle croyait fermement être la seule à pouvoir régler.

Pour les deux premiers rangs, les contestations n’étaient pas possibles: ils étaient réservés, par tradition, à une famille de la noblesse, presque une dynastie, patriarcale, nombreuse, de foi militante, dont trois générations apportaient chaque semaine au pied de l’autel le même type physique et moral fortement marqué. Mais, par derrière, les hésitations commençaient. Il fallait tenir compte des prie-Dieu marqués aux initiales de quelques dévotes, rétives et méfiantes dans leur robe noire, formant des îlots de résistance qu’il était impossible de déplacer. La question se grossissait, certains dimanches, de difficultés insoupçonnables, quand un groupement quelconque de la commune célébrait sa fête, poussant sous les voûtes décorées de guirlandes de mousseline un défilé de jeunes gymnastes, avec musique et bannière en tête, le groupe suranné et vénérable des vétérans de 70, ou le flot compact de la Société des Combattants. Ces jours-là, les fidèles étaient refoulés en désordre dans les bas côtés, où ils manifestaient par leur désir de s’agiter et de piétiner l’horreur qu’éprouvent toujours pour la compression et le manque d’air les natures villageoises, habituées à l’espace, et qui ne craignent rien tant que de ne pouvoir pas bien respirer.

L’église se trouvait sur la hauteur, enveloppée de deux routes, dont l’une en terrasse sur le vallon. Elle était vieille, d’un gris mordoré, présentant à la montée perpétuelle des gens et des choses son clocher-arcade. Il se dressait au beau milieu de la façade. C’était, à la mode de la Gascogne, un haut fronton, qui portait les cloches, entre deux ailes accroupies dans un mince jardin planté d’ifs taillés.

L’ogive du portail avait la forme d’une mitre d’évêque. Deux cordons de pierre la dessinaient comme des bourrelets posés gauchement. On y insérait, aux grandes fêtes, une guirlande de verdure.

Devant ce portail, autos et voitures évoluaient le dimanche sur la petite place triangulaire, sous le feuillage des tilleuls, et allaient se ranger un peu à l’écart, voisinant avec l’humilité résignée des ânes. Les groupes campagnards, qui ne se décident à descendre les marches que lorsque retentissent les premiers chants, échangeaient autour des bancs, des paroles pesées et circonspectes. Enfin, aux derniers battements des cloches le troupeau des garçons se précipitait dans un bruit d’orage. Le curé, dont un enfant de chœur relevait la chape, parcourait l’allée en faisant s’incliner les têtes sous le goupillon, cependant que le groupe des chanteuses brusquement dressées contre l’harmonium jetait aux piliers romans sa gerbe de voix:

Veni Creator....

L’assistance se tassait peu à peu. La messe commençait.

Ce dimanche-là, le prêtre était déjà monté à l’autel, entre deux rangées d’enfants de chœur, coiffés de rouge, dont la sagesse variait instantanément selon qu’ils étaient sous les regards de leur pasteur ou derrière sa belle chasuble blanche, ornée d’une croix d’or. Le Gloria venait même d’être entonné, devant l’assistance qui retournait bruyamment les chaises, lorsqu’un mouvement de curiosité se produisit au fond de l’église: Paule s’avançait vers le portail ouvert.

Il y avait des mois qu’on ne l’avait pas vue à la messe. Sa mère morte, la règle qu’elle représentait s’était détendue. La jeune fille avait redouté d’être exposée à tous les regards de la paroisse; son âme blessée croyait les sentir braqués sur elle avec insistance pour estimer son degré de peine; mais, plus encore, elle ne pouvait souffrir de revoir l’allée où le cercueil avait reposé, entre deux rangées de cierges, avant de s’enfoncer dans des ténèbres plus profondes. Son sentiment s’étant ainsi substitué aux lois établies, il lui avait paru que son chagrin était devant Dieu la meilleure prière, et qu’elle n’avait pas besoin d’en chercher une autre.

Mais, ce matin, elle s’était habillée de bonne heure avec l’idée d’aller à la messe. La visite de M. Peyragay avait ranimé en elle une force joyeuse. A Pichard, qui ouvrait le portail devant son cheval, elle avait crié:

—Vous ne venez pas?

Tout en regardant s’éloigner la petite voiture, dont le fond touchait presque le ruban de la route blanche, le vieux marmottait:

—Bien sûr que je ne sais pas s’il y a un bon Dieu. Mais ce que je sais bien, c’est que sans la messe, nous n’aurions pas un vrai dimanche.

Du fond de l’église, elle reconnut, dans le parterre des chapeaux baroques, la puissante carrure du vieil avocat. Sa tête ridée, prolongée par sa longue barbe, allait constamment d’un côté à l’autre, suivant l’office, mais aussi les préoccupations de la sacristine et celles des dames qui ne retrouvaient pas leur porte-monnaie.

Il ne pouvait se tenir d’échanger quelques paroles avec une société rangée devant lui—famille, amis et invités—parmi laquelle se détachait une tête brune dont la vue éveilla en Paule un frisson rapide:

«Gérard Seguey...»

Son cœur commençait de battre comme il ne l’avait pas fait depuis quatre mois. C’était donc là le moment qu’elle avait attendu, rêvé, désiré, avec parfois la crainte affreuse de ne jamais l’atteindre. Elle était si émue que si Gérard l’avait regardée, sa timidité l’eût paralysée. Mais il ne pouvait la voir et elle jouissait d’être avec lui sans qu’il s’en doutât, dans cette vieille église où leurs pensées déjà s’étaient réunies.

Un instant, comme M. Peyragay se penchait vers lui, il se retourna et elle entrevit un peu de son visage. Rien de tourmenté ne s’y révélait. Qu’était devenu l’être ravagé de chagrin qu’elle avait, à leur dernière rencontre, découvert en lui? Ce jour-là,—un jour de douleur—une force brusque les avait jetés face à face, lui laissant une impression presque tragique. Le jeune homme assis près d’une femme très élégante, attentif à s’occuper d’elle, ne rappelait rien de cet être-là.

Elle reconnaissait aussi Mme Lafaurie, une dame imposante, qui remuait son face-à-main au bord de l’allée. Elle avait conduit à la messe toute la société que réunissaient dans sa maison, pendant les vacances, ses goûts de large hospitalité.

Paule s’inclinait maintenant dans l’ombre. Elle était restée tout au fond, près du bénitier. Plusieurs personnes la bousculèrent, des femmes qui sortaient précipitamment, emportant un enfant hurlant. Le sonneur de cloches, dont luisait sous une broussaille de sourcils un seul œil valide, trébucha dans les rangs en présentant un plat d’étain. Puis il traversa encore la foule pour aller se suspendre, au bas du clocher, aux longues cordes de chanvre tombant jusqu’à terre.

Sanctus, Sanctus....

Les paupières de Paule restaient abaissées. Elle savourait cette heure où une présence qui avait le pouvoir de faire palpiter sa jeunesse lui était donnée. Elle aurait souhaité que cette messe durât indéfiniment; c’était en elle comme un prélude dont elle sentait que la douceur surpassait peut-être ce qui devait suivre. Tout à l’heure, quand leurs yeux se rencontreraient, elle aurait l’appréhension de ne pas lui donner le plaisir délicieux qui était en elle comme un dieu caché.

Un enfant de chœur agenouillé au bas des marches secouait la sonnette avec frénésie. Le prêtre, au-dessus de l’autel, commençait le geste solennel. Dans ses deux mains dressées, l’hostie apparut.

Une émotion bouleversa Paule. Des paroles confuses se pressaient en elle: «Vous pouvez tout, mon Dieu, si vous le voulez. Vous pouvez, d’un cœur indifférent, faire un cœur qui m’aime... Mon Dieu, puisque je le revois, accordez-moi au moins un peu d’amitié. Vous savez, vous, toute ma solitude.»

Son être fondait dans un sentiment de douceur, de reconnaissance. Une impression de vœu exaucé.

Le bataillon des jeunes filles entourant l’accompagnatrice en robe rose, penchée sur les soufflets de l’harmonium, commençait un Souvenez-vous:

... Souvenez-vous de ceux qui pleurent, de ceux qui tremblent.

Elle aussi, dans le plus profond de son cœur, elle se souvenait. Mais non point de ses larmes, de ses frayeurs. Une paix divine était descendue sur toute la vie.

Une phrase passait cependant que les voix plus tendues semblaient soutenir d’un sanglot caché:

Souvenez-vous de ceux qui s’aimaient et qui ont été séparés...

 

Le curé, que précédait la double file des enfants de chœur, venait de disparaître par la porte de la sacristie.

La foule sortait dans le bruit des cloches. Elles battaient l’air avec une sorte d’exaltation, proclamant la messe finie, les langues délivrées, et soutenues d’en bas par la bourdonnante rumeur des conversations. Les fidèles, répandus entre les rangs d’arbres, s’y aggloméraient en groupes de toutes les couleurs.

C’était pour cette petite place un extraordinaire moment de vie. Toute la semaine, elle avait été une plate-forme méditative: son étendue vide, avec seulement du soleil, de l’ombre, quelques jeux d’enfants égrenés, faisait étrangement ressortir derrière le portail un plus profond et obscur silence. L’église, veuve de la paroisse occupée ailleurs, se réfléchissait sur la place mystérieusement. Muette, ses ailes arrêtées, le regard fixé sur l’horizon, portant en elle une infinie blessure d’amour dans un abîme de solitude, elle paraissait plus profondément religieuse qu’à cette heure-là.

Les autos ronflaient.

Tout près du portail, Paule avait été arrêtée par un groupe de ces personnes prolixes et complimenteuses, qui retiennent dans leurs discours comme dans de la glu. Elles manifestaient, d’une manière un peu appuyée, leur satisfaction de la rencontrer. Leur étonnement aussi: on ne l’avait pas vue à la messe depuis si longtemps. Une vieille dame indulgente rectifia: «à la grand’messe».

Elle était gênée, uniquement attentive à l’approche de Gérard Seguey, qui attendait à quelques pas, avec un sourire dans son regard gris, qu’il fût possible de lui parler. Elle craignait qu’il eût entendu quelque chose des allusions faites à sa négligence. La pensée qu’il en tirerait peut-être un motif de la mal juger, mettait au supplice une part secrète d’elle-même, qui ne s’était encore jamais souciée de plaire à personne.

Seguey n’était pas précisément choqué, mais un peu désillusionné. Lui-même était cependant fort peu religieux: il lui arrivait, devant assister à un office par convenance, d’y apporter quelque petit livre bien relié rappelant la forme d’un paroissien, mais d’un caractère tout à fait profane. Néanmoins, dans le tissu de sa conscience, subsistait l’idée que la religion ajoute infiniment au charme des femmes. Il avait même de cette question une conception à la fois psychologique et sentimentale, qui eût mérité qu’il la discutât. Mais ce n’était pas le moment. Il arrivait enfin jusqu’à Paule et retenait sa main dans la sienne:

—Où étiez-vous dans l’église? Je vous ai cherchée. J’étais sûr que vous y seriez. Je vous avais dit que je viendrais à Belle-Rive. Il me tardait de vous remercier. C’est tout ce pays que vos petites cartes m’ont apporté.

Il parlait avec aisance, de cette voix aux intonations caressantes qui le faisait rechercher des femmes. Elle, au contraire, ne disait rien, le regard baissé, remarquant seulement la chaînette d’or qui attachait ses manchettes souples rayées de noir. Tout, dans sa personne, bien que parfaitement simple, décelait une élégance qui semblait l’expression même de sa nature.

Il parut se souvenir de ce qui l’amenait:

—Mme Lafaurie m’a prié d’aller vous chercher. Voulez-vous venir?

Il la guida à travers les groupes.

M. Peyragay s’éloignait déjà, ayant répandu en quelques minutes une profusion de galanteries, mais avec l’arrière-pensée de ne pas retarder l’heure de son déjeuner. Maintenant, ayant jeté son tribut de fleurs aux pieds des femmes les plus aimables, il s’arrondissait dans le fond de sa victoria, à côté du chapeau amazone qui coiffait sa femme, et quittait la place avec des gestes de la main et des saluts de président. Deux paysannes s’étaient serrées sur le siège, réduisant autant que possible la place d’un cocher-jardinier en chapeau de paille.

La voiture disparut dans un murmure de sympathie et d’admiration.

Gérard et Paule trouvèrent Mme Lafaurie encore arrêtée à droite de l’église. Elle se tenait, très entourée, un peu en arrière du banc sur lequel Mme Rose, bruyante et joyeuse, vantait ses gâteaux saupoudrés d’anis à l’assemblée des enfants de chœur, vite dévêtus de leur soutane, et que signalait seulement l’éclat de leurs bas rouges. Mais le groupe respectueux qui s’était formé autour d’elle préservait Mme Lafaurie du désagrément d’être bousculée.

Elle avait pris, avec la cinquantaine qu’elle venait d’atteindre, une sorte de majesté. Une véritable dame de grande bourgeoisie, volumineuse et semblant tenir plus de place encore, avec des cheveux gris magnifiques sous une capote, un double menton, et une immense satisfaction d’elle-même répandue sur toute sa personne. Une vie de prospérité toujours croissante avait gonflé ses idées et ses sentiments. Sa richesse était partout autour d’elle, comme dans les plus profonds replis de son caractère. La solennité de sa marche annonçait déjà quelle opinion considérable elle avait d’elle-même, et avec quelle force elle croyait que lui étaient dues les salutations.

Partout où elle se trouvait, elle était le centre d’une cour. Avec Paule, qui la saluait, un peu gênée, elle retrouva tout de suite cette manière de la traiter en petite fille qui avait toujours été la sienne. Elle l’avait connue enfant, elle ne voyait pas les années passer, et la jeune fille ne songeait pas à protester, bien au contraire, car dans son beau masque volontaire, Mme Lafaurie laissait s’épanouir le sourire qui ferait d’elle, dans l’avenir, une grand’mère pleine de bonté. Déjà, elle décidait pour Paule l’emploi de sa journée:

—Vous viendrez prendre le thé cet après-midi. Il y aura de la jeunesse. Ce n’est pas une vie que de rester ainsi toute seule. Votre tante aurait dû vous prendre chez elle. Je le lui dirai.

Puis, revenant brusquement à l’idée de ses réceptions, elle commença d’énumérer les gens qui seraient chez elle. Mais déjà, elle passait au chapitre des distractions: le tennis, et un autre jeu de balles dont elle échoua à prononcer les difficiles syllabes anglaises. Comment, Paule ne savait pas...