La vigne et la maison: roman

Jean Balde · Chapitre 9 sur 24

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La vigne et la maison: roman

Chapitre VII

—C’est étonnant, confia Paule à Mlle Dumont, comme les vieilles domestiques deviennent tracassières.

Mais les pires scènes furent celles de Crochard lui-même, bientôt enhardi, prenant pied partout, lançant d’abord à ses ennemis des morsures rapides, puis les tenant plus longuement entre ses mâchoires, les mastiquant à pleines dents, les couvrant de fiel.

 

VII

 

Tout le monde parlait de la sécheresse.

Août amenait des chaleurs torrides. Le soleil de midi blanchissait le ciel; une buée aveuglante tremblait sur les vignes. Jusqu’à trois heures, la campagne était vide, les volets fermés. Les gens se lamentaient sur les puits taris. On trouvait dans les basses-cours des poules crevées.

Dès qu’on entrait dans une cuisine, un nuage de mouches vous enveloppait.

Le soir, la terre et les murs dégageaient une si épaisse chaleur que l’on étouffait encore à la respirer; on apercevait des gens couchés au bord de l’eau, cherchant la fraîcheur. Parfois, un orage lentement amassé éclatait enfin.

Paule commençait à se sentir lasse.

Pouley, qui avait pour elle des prévenances, arriva un matin avec un grand panier fermé. Il lui apportait un petit chien qu’un maquignon de ses amis lui avait donné.

C’était un fox d’écurie, au poil assez fin, à la queue coupée. Il avait de beaux yeux d’agate dans des taches de poil noir et feu qui semblaient tracées au pinceau. Une raie blanche les séparait au milieu de la tête.

Le panier ouvert, dès qu’elle le vit, avec son museau frais, sa petite truffe noire, point effrayé du tout, sautant, aboyant, elle eut un mouvement de plaisir:

—Il est bien gentil. Comment s’appelle-t-il?

Pouley, souriant, ne savait pas.

Elle l’avait appelé Boli.

Il était extrêmement vif, rapide à la course, et jetait le désordre dans la volaille. On le voyait passer comme une flèche blanche, poursuivant le chat. Son compère niché sur un arbre, il sautait au-dessous indéfiniment, aboyant à en perdre haleine.

Paule était sans cesse occupée à le retrouver. On l’entendait appeler:

—Boli... Boli...

Il reparaissait deux ou trois secondes.

Avec lui, il n’y avait pas moyen de causer ni de s’arrêter. Le temps de tourner la tête, on ne savait plus où il était. Elle frappait dans ses mains:

—Voyons, Boli, tu es insupportable!

Il sortait au petit galop d’un chemin, d’un chai, le nez toujours au vent, affairé.

Tout de suite, il s’était attaché à elle, la tyrannisant: pendant les repas, il écorchait sa robe de ses ongles rudes; quand elle se préparait à sortir, il la surveillait, couché en rond dans un fauteuil; si elle le laissait, c’étaient des regards à fendre le cœur: puis, quand elle rentrait, des aboiements, des colères folles.

La nuit, il sautait sur son lit, lui flairait le visage pour voir si elle n’était pas encore éveillée. Quand la chaleur était étouffante, il changeait de place, se jetait sur le parquet étendu à plat, essayait d’un fauteuil, d’un autre et poussait de petites plaintes vers la fenêtre.

Parfois, elle le retenait sur ses genoux, lui prenait la tête entre ses deux mains, et l’étouffait de grands baisers tristes:

—Il n’y a que toi qui m’aimes!

Elle était bien seule en effet.

Pourtant, l’idée ne lui venait pas qu’elle pourrait se faire une autre existence. Comme au premier jour de son deuil, elle eût répondu:

—Où voulez-vous que j’aille vivre?

Son pays, c’était celui-là, avec sa terre épaisse et riche, dans laquelle le feu de l’été ouvre des crevasses. Une campagne non point solitaire, mais pleine de grâce, soulevée par le mouvement paisible de ses coteaux; pleine de vie aussi, parcourue de ronflements d’automobiles et liée par le large flot brillant du fleuve à la grande ville, dont elle voyait le soir scintiller les feux.

Elle se sentait là au bord de la foule, mais protégée des heurts, des malpropretés. Les remous souillés des faubourgs ne l’atteignaient pas. Et les énormes cités usinières, récemment créées, villes d’hier, postes avancés sortis du sol bouleversé comme de nouvelles forteresses, avec leurs tuyaux démesurés, leurs masses brutales en ciment armé, n’avaient pas poussé leur conquête jusqu’à sa commune; quand bien même elles arriveraient au bord de ses terres, elle les défendrait.

Autour d’elle, des agents d’affaires et des usiniers achetaient beaucoup. Il était sans cesse question de domaines vendus ou qui allaient l’être. Mlle Dumont lui avait même transmis une proposition qui venait du père d’une de ses élèves:

—Céder les Tilleuls!

Elle aurait voulu qu’on lui en offrît un prix énorme, un million peut-être, pour avoir le plaisir de le refuser.

Ses terres, elle leur était attachée d’une passion innée, plus vieille qu’elle-même, qui plongeait ses racines dans une famille dont elle était pleine, toute la famille paternelle, des hommes et des femmes robustes comme elle, nourris de cet air, orgueilleux de ces vignes, du vin éclatant dont elles ruisselaient, et qui avaient ici même livré leurs batailles. Vivre comme eux, exercer leur autorité, ce rêve demeurait celui de toute sa jeunesse.

Que ce fût un plaisir pour elle de décider et d’améliorer, c’était ce que sa mère n’aurait jamais pu comprendre. Mme Dupouy, fille de fonctionnaire, avait été élevée dans une sous-préfecture à moitié dormante. Son rêve eût été de vivre dans un petit appartement avec une seule domestique, des revenus fixes. La gestion d’une propriété lui paraissait une aventure perpétuelle, une sorte de baccara. Longtemps, elle avait caressé l’espoir que sa fille, à sa majorité, se rangerait à son opinion. Mais il n’existait pour Paule que les Tilleuls au monde.

La pauvre femme soupirait:

—C’est fini. Elle sera comme son père. Il n’y aura pas moyen de l’habituer ailleurs.

C’était entre elles le malentendu de deux natures que rien ne peut jamais fondre tout à fait: la terrienne, indépendante, courageuse, qui aime les grands risques de chaque jour; la citadine, qui préfère son travail de fourmi dans la fourmilière.

Quand Paule y pensait, une tristesse se peignait lentement sur sa figure. Elle comprenait maintenant que le chagrin change, et que les pauvres yeux, fatigués, usés, ne voient pas la vie comme des yeux neufs. Après six mois de vie tout intérieure, une aridité l’envahissait: cette sécheresse d’âme qui est la souffrance des natures trop tendres, trop portées au rêve, qui s’épuisent elles-mêmes, et ne souhaitent plus rien pour avoir désiré trop passionnément.

Elle sortait vingt fois par jour, rentrait, changeait de place, essayait de lire. Dans la bibliothèque de famille, elle prenait toutes sortes d’ouvrages. Mais tout lui était sujet d’amertume et de lassitude. Quand elle rouvrait Eugénie Grandet, le livre cher dont son chagrin s’était nourri, Mme Grandet et sa fille travaillant côte à côte, l’une sur sa chaise à patins, l’autre sur son petit fauteuil, la faisaient pleurer. Elle se rappelait sa propre vie avec sa mère, leur entente de cœur, leur intimité. Charles Grandet ressemblait à Seguey. Lui aussi était malheureux, et si attrayant, d’un charme qui à travers le vieux livre la troublait encore.

 

Un matin, en se réveillant, elle se sentit comme délivrée de son dégoût, le cœur touché par un pressentiment de bonheur indéfinissable.

Elle regarda ses robes et pensa qu’elle devrait en commander une plus élégante. Elle voulait aussi un grand chapeau. A la campagne, il était inutile de porter un voile et que signifiait cet étalage?

Quand elle eut fait tous ses tours, surveillé ses gens, elle rentra vers midi avec une sensation de fatigue heureuse. Sa figure était brûlante. Elle avait ramassé sous les arbres des poires tombées. Comme elle les faisait rouler sur la table de la cuisine, elle aperçut le courrier que Louisa avait posé au coin du buffet: entre une lettre d’affaires et un catalogue, une petite carte était glissée.

Tout de suite, au-dessous de quelques lignes d’une écriture fine et charmante, la signature se détacha.

Bien des jeunes filles, élevées selon les idées actuelles, ne pourraient comprendre l’émotion que Paule éprouva en recevant cette carte de Gérard Seguey. Dans l’étouffement de la surprise, elle ne sentit d’abord que de la joie. Puis des scrupules la tourmentèrent à la pensée qu’elle devrait peut-être répondre. Elle était troublée. Mais le rayon d’un jour nouveau, touchant le cœur d’une jeune fille, fond comme la rosée cette première délicatesse. Moins d’une heure après, tout était changé. Son âme s’élargissait dans la douceur de cette aventure. Sa mère sans doute, avec son caractère tellement craintif, attaché aux anciennes règles, l’eût désapprouvée. Mais entre Gérard et elle, le jour de la vente de Valmont, il y avait eu un appel si fort de compassion et d’amitié qu’il ne lui était plus possible de le considérer comme un étranger. Il pensait à elle. C’était naturel. Si elle ne répondait pas à son souvenir, il pourrait croire qu’elle était oublieuse ou indifférente. Avant même de lui avoir écrit, elle se sentait justifiée, sûre que son cœur ne la trompait pas.

Sa vie fut désormais remplie par l’attente.

A l’instant où il lui avait dit, dans le passage sombre: «Vous ne me verrez plus», elle s’était sentie retomber dans sa vie déserte. Elle avait pensé: «C’est fini.» Pourtant, c’était un commencement. Tout ce qui arrivait lui paraissait merveilleusement extraordinaire... un si long silence, puis ce souffle qui changeait l’air et annonçait des jours inconnus.

Il y a dans l’ouverture toute la symphonie; dans l’enfance, la vie tout entière. Les lettres d’amour les plus passionnées n’auraient pas touché chaque fibre de son être d’une manière si mystérieuse que ces petites cartes. Elle en reçut une seconde, puis une troisième. Pour bien des femmes, elles eussent paru insignifiantes: quelques lignes expliquant la vue d’un jardin ou d’un monument. Au-dessous d’une grande église cuirassée de flèches, de niches, de sculptures, il avait écrit: «J’aime mieux la nôtre!»

La nôtre... Sans doute celle du coteau, la petite et vieille Sainte-Quiterie, derrière ses tilleuls, au fond de la place qui a la forme d’une queue de poisson. Dans ce mot si profondément doux, pour la première fois ils étaient ensemble, unis par une intimité d’âme, de sentiments et de souvenirs, possesseurs de la même beauté précieuse entre toutes, petit point unique dans le vaste monde.

Derrière une carte qui représentait un panorama triste et noir, il avait écrit: «Je me rappelle, sur notre rivière, les soirs qui ont la couleur des robes de Peau d’Ane.»

Elle, elle choisissait chez le buraliste des vues du pays: le coteau, le village, le jardin de l’hospice, avec trois sœurs comme des lis dans une petite allée, devant la chapelle; la maison de Mᵉ Peyragay, dont l’architecture, inspirée des grands maîtres du dix-huitième siècle, était délicieuse.

Un jour, comme elle remuait sur le comptoir quantité de cartes, dans une vieille boîte de carton qui sentait le vin et le tabac, elle eut un grand battement de cœur. Cette façade blanche, dans un paysage d’hiver, mais c’était Valmont! Le photographe maladroit l’avait prise en biais, à travers une grande branche recourbée qui se divisait comme une main énorme dans une chevelure de ramures fines. Cette carte-là, elle se demanda si elle l’enverrait. Finalement, elle la cacha au fond d’une boîte, dans son armoire, comme elle aurait fait d’une chose brûlante qui l’eût pu trahir. Le soir, elle l’allait chercher, regardait la porte, les fenêtres à petits carreaux: un rideau aperçu à travers les vitres l’attirait plus loin, jusqu’à l’âme même, dans l’atmosphère où les choses avaient autrefois vécu. Ses pensées flottantes se condensaient autour du délicat visage de cette maison. Pour ses deux sous, elle avait acheté un trésor de rêves.

Elle n’osait pas écrire comme lui: notre coteau, notre vieille église, mais elle lui disait: «Cette croix, c’est celle qui est en bas du petit chemin, vous rappelez-vous?» Il y avait dans ces quelques mots un appel rapide, une sollicitation à être fidèle.

Pour trouver dans un aussi mince sujet une telle exaltation de la vie du cœur, il faut avoir eu vingt ans dans la solitude, une existence silencieuse et pure, profondément ignorante des calculs humains. Il faut encore avoir été privé d’affection et posséder dans sa fraîcheur l’état de grâce de la jeunesse, ce don d’aimer comme on respire, pour le seul délice de se sentir vivre. Le monde se plaît à penser que ces sentiments n’existent plus. Il les traiterait volontiers de vieilles romances. Mais que l’on descende dans la vérité des plus humbles vies, on y verra que le printemps des cœurs n’est pas plus déteint que le rose des lilas, le bleu des pervenches, et les divines rosées du ciel sur l’herbe innocente.

Chaque matin, Paule se coiffait soigneusement en pensant à lui, changeant parfois la disposition de ses cheveux, attentive à chercher ce qui pourrait lui plaire, mais avec une profonde ignorance de l’art où excellent d’instinct les jeunes filles les plus dénuées d’âme et d’intelligence. A s’embellir, elle avait l’impression de faire quelque chose de précieux pour lui. Le temps fuyait, elle donnait ses ordres, passait en revue les occupations de chacun; mais, dans cette grande demeure immuable, un attouchement de rêve et de joie ensorcelait sa vie tout entière.

Elle allait souvent finir la journée chez ses paysans.

Les deux ménages de vignerons habitaient le même bâtiment, à droite du portail. La maison basse, d’une blancheur crue, donnait d’un côté sur la route, et de l’autre sur un potager. Dans les après-midi de chaleur, une vieille voile était tendue de ce côté et formait une tente devant la porte.

Aurélie poussait dans l’ombre la voiture au fond de laquelle dormait sa petite fille, protégée des mouches par un rideau de mousseline. Léontine, toujours méfiante, travaillait derrière sa fenêtre. Ses prunelles marron allaient sans cesse à droite et à gauche, ne laissant rien perdre de ce qui se passait. Une petite flamme s’y allumait parfois. Mais, dans ses propos de grosse matrone méridionale, elle se montrait circonspecte et précautionneuse; sur ses pires ennemis surtout, elle se donnait l’air de ne rien savoir.

Le ton changeait quand Paule lui parlait de ses maladies. Elle devenait alors volubile; un contentement se répandait dans sa voix grasse habituée à se lamenter. Tout la fatiguait, sa tête enflait, elle n’y voyait plus... elle avait comme une bête dans l’estomac qui le lui rongeait.

L’écurie voisine répandait une odeur forte. On entendait les sabots des chevaux sur la terre sèche et les coups de tête dont ils ont coutume pour chasser les mouches.

A côté, dans un petit hangar, un vieux bonhomme faisait chauffer une gamelle. Il poussait sous un trépied des brins de sarment. Elle lui demandait:

—Eh bien! Pichard, cette soupe est bonne?

Ou bien:

—Qu’est-ce que vous me racontez aujourd’hui, Pichard?

Il allait chercher une chaise pour elle dans une petite pièce où il y avait des chiffons par terre, et de vieilles savates sur toutes les marches d’un escalier en bois montant à l’étage. La table était sale, couverte de mouches, avec des croûtons de pain, quelques gousses d’ail, et une assiette jamais lavée dans laquelle il avait bu du vin avec son bouillon. Mais quant à mettre de l’ordre parmi ses hardes, il ne fallait pas y songer.

Paule arrivant, c’était la jeune reine chez le plus pauvre de ses sujets, le seul qui se fût jeté à l’eau pour l’en retirer.

Il avait des sentences sur toutes choses:

—La suie tombe dans la cheminée, c’est signe de pluie.

Ou encore:

—Je n’ai jamais aimé mentir parce que ça m’embrouille.

Ah! ce Pichard, c’était un type de ce pays!

Il vivait dans la propriété depuis cinquante ans. Sa vieille était morte; son fils avait appris le métier de mécanicien, s’était marié et travaillait à Bordeaux dans une grande usine. Lui n’aurait jamais voulu s’en aller.

Mme Dupouy le voyant seul, misérable, et craignant qu’il tombât infirme, lui donna un jour le conseil d’entrer à l’hospice. Mais il avait été pris dans tous ses membres d’un tel tremblement qu’elle en eut pitié:

—Ce n’est pas que je vous renvoie.

Il serait mort avant de partir.

Une voisine supputait qu’il devait avoir quelque argent. Un soir, discrètement, elle lui avait proposé de le prendre chez elle, moyennant qu’il lui abandonnât ses économies.

Ses économies!

Il y avait toujours eu un litre de vin à côté d’un verre sur la table de sa cuisine. Quand la bouteille était vide, il allait la remplir lui-même dans son petit chai, au robinet d’une barrique en perce. On ne trouvait pas mal qu’il allât pieds nus, la veste trouée, parce que tous pouvaient chez lui s’arrêter pour boire. Le dimanche, la cuisine décorée de vieux calendriers ne désemplissait pas. Au temps où sa vieille vivait encore, on entendait quelquefois du bruit; elle savait bien montrer la porte:

—Voilà l’heure où il est convenable de se retirer chez soi.

Mais, depuis qu’elle était morte, le logement si bien placé, au bord de la route, semblait fait pour qu’on y entrât.

Il avait sur lui des taches de vin: de grandes larmes bleues sur sa chemise, et du violet sur ses sabots. Tout le jour, il rôdait autour de la maison, occupé à ces besognes de vieux qui donnent l’illusion de l’activité: il battait les haricots et les fèves sèches, remplissait l’abreuvoir des poules.

Son bonheur, c’était de faire dans la vigne les petits travaux, les travaux de femme. Il ramassait après la taille les sarments coupés, arrachait l’été les repousses tout en bas du cep. Il dorlotait ces jambes torses. Chaque pièce de vigne avait un nom, rappelant d’anciens propriétaires ou encore quelque circonstance particulière. Les nouveaux venus ne les savaient pas ou les confondaient. Lui, traitait chaque pièce comme une personne:

—Le Baraillot est beau cette année. Dans la Bécasse, il y a des manques. La Brunette, la pauvre, a été gelée.

L’année où Mme Dupouy avait décidé d’arracher une vigne pour en faire un pré, il ne pouvait pas croire que ce fût possible. Pendant la vendange, il soulevait les feuilles sur les pieds jaunis; et d’une voix qui chevrotait d’attendrissement:

—C’est sa derni...è...è...re toile...e...tte.

Depuis, il n’avait jamais convenu qu’elle était vieille, malade, et ne valait plus rien. Quand on lui en reparlait, il disait seulement:

—Vous verrez bien, madame, qu’on la replantera.

Ah! la vigne, la vigne, en avait-elle ruiné des gens, dans ce pays que le phylloxera avait ravagé, puis tant d’autres maux, la mévente, les maladies sournoises qui dévorent la grappe en quelques matins. Sur combien de petits domaines avait-on lutté, au delà de ses ressources, les pieds sur les terres hypothéquées, la ruine dans l’âme, la peur dans le sang, avec une passion qui était chez certains presque un héroïsme.

Quelqu’un a écrit qui le sait bien:

«Chaque lopin de terre représente une blessure.»

Aussi, quelles colères pendant les années de guerre, quand les usines attirèrent une foule d’Espagnols. Qu’est-ce qu’ils venaient faire? On n’avait pas besoin de ces étrangers: des hommes que l’on voyait passer sur la route, la figure tannée sous un béret sombre, le pas élastique; des femmes au teint d’orange mûre, aux bandeaux de suie, qui avaient des fichus à fleurs, de vieux jupons et des enfants nus. Tout ce monde s’était jeté sur les masures environnantes comme les mouches sur les pourritures. Les taudis, les hangars, les vieilles écuries, tout leur était bon. Leurs campements se grossissaient sans cesse de recrues nouvelles qui se disaient être des oncles, des tantes, des cousins.

Il ne disparaissait plus une poule, qu’on n’accusât les Espagnols de l’avoir volée.

Pichard disait:

—De la vermine, quoi!...

Et avec orgueil: