La vigne et la maison: roman
Chapitre XIII
Cette vie, qui peu à peu se retirait de toutes les choses, elle se sentait impuissante à la ranimer. Il aurait fallu qu’on l’aidât. Mais celui qui l’eût soutenue de son regard et de sa pensée, comme il était loin! Comme il lui semblait étranger!
XIII
Les propriétés qui bordaient le fleuve présentaient sur le chemin de halage de très beaux portails. La composition en était variée et harmonieuse. Leurs larges coupures, dans le soubassement foncé d’une haie, découvraient la vue des jardins.
Le soleil, levé derrière le coteau, venait se coucher en face d’eux. Leur plus belle heure était celle où la lumière horizontale les fardait de rose. Les gens de goût se plaisaient à les comparer. L’un d’eux surtout était renommé: une longue grille peinte en bleu de roi, entre deux piles cylindriques. L’une et l’autre, de belle pierre blanche éblouissante, élevaient sur un fond de feuillage, au-dessus d’une double couronne de moulures, une urne renflée à la base et enguirlandée que coiffait un couvercle de cassolette.
Le portail de Belle-Rive déployait, sur une longueur de cinquante pas, un grand décor d’architecture. Quatre piliers de pierre blanche aux cannelures régulières, sculptés à la base de feuilles de chêne, partageaient la claire-voie de barreaux effilés en pointes de lance. Ces beaux fûts du dix-huitième siècle, terminés par un large chapiteau carré, portaient des coupes très évasées. Des têtes de béliers y retenaient des cordons de fruits.
Cet ensemble s’appuyait, à droite et à gauche, sur deux petites tribunes bordées de balustres. On y accédait par un escalier à rampe ajourée, dont le pilier de départ s’ornait d’une corbeille débordant de fruits. Bâties en pierre blanche mélangée de briques, elles formaient en face du grand paysage d’eau et de verdure deux terrasses charmantes. Les habitués de Belle-Rive s’y isolaient volontiers le soir. Il était rare de n’y pas trouver au soleil couchant des groupes accoudés.
Tout l’après-midi, on voyait entre la maison et le fleuve une lente circulation. Les gens qui manquaient d’imagination vantaient la beauté de l’allée d’ormeaux. Elle était très belle en effet. Sa voûte s’allongeait, haute et régulière, entre deux plus étroits couloirs de verdure qui aboutissaient aux terrasses. Une atmosphère bleue flottait sous ses branches.
Francis Saint-Estèphe faisait volontiers les honneurs de cette grande allée. Il avait à son sujet un répertoire de phrases dont sa femme était excédée. Dès qu’il parlait de perspective et de point de vue, elle mettait entre eux une bonne distance. Il était rare, d’ailleurs, qu’elle consentît à l’écouter: à travers le déroulement des phrases ternes, son esprit fuyait, vagabond; il en était mécontent et déconcerté.
Ce jour-là, après le déjeuner, il essayait d’avoir son avis sur une question qui le tourmentait. Sa belle-mère, Mme Lafaurie, qui comptait donner avant son retour à Bordeaux deux ou trois grands dîners, l’avait prié de dresser la liste des invités; et il hésitait, préoccupé de grouper les gens sans faire une faute:
—Croyez-vous, ma chère amie, que nous puissions inscrire dans la première série M. Dubergier? C’est un homme charmant, qui nous a rendu pendant la guerre de très grands services, et que j’apprécie personnellement. Mais, aux dernières élections, il a eu la faiblesse de soutenir ce Louis Macaire, un homme d’hier, un spéculateur, que personne de notre monde ne devrait connaître. M. Le Vigean, que votre père désire inviter aussi, l’a beaucoup blâmé. Si nous lui imposons de le rencontrer, il trouvera peut-être que nous manquons de tact.
Le soleil de quatre heures étincelait sur l’argent du fleuve. La jeune femme, nonchalante et souple, le coude appuyé sur sa robe paille, regardait dans l’allée d’ormeaux. Seguey y faisait une lente promenade à côté de Paule. Deux fois déjà, ils l’avaient parcourue dans toute sa longueur; maintenant encore, ils s’éloignaient sous la voûte verte, et après avoir guetté tous leurs mouvements, surpris quelques-unes de leurs expressions, elle dissimulait un brûlant dépit.
Il insista:
—Vous ne me dites pas quel est votre avis?
Elle tourna lentement vers lui ses yeux assombris:
—Je pense que cela lui sera tout à fait égal.
Et comme il restait perplexe, craignant qu’elle jugeât trop légèrement:
—Invitez-le, ne l’invitez pas, que voulez-vous que cela me fasse? C’est insupportable de prêter à tout le monde ce petit esprit!
Son regard se fixait de nouveau sur la légère robe noire qui s’en allait au bout de la nef immense; Seguey aussi, très rapproché d’elle, semblait marcher vers une éblouissante vision de lumière.
Cependant, Saint-Estèphe, le front penché sur la table ronde du jardin, développait ses explications. Elle l’interrompit avec impatience: il était le seul à s’embarrasser de questions qui comptaient si peu. Cette élection, personne ne s’en souvenait.
Il protesta d’un geste navré de ses mains pâles.
Les moindres obligations mondaines étaient pour lui d’importantes choses, les seules dont eût jamais été occupée sa tête légèrement déprimée aux tempes, déjà grisonnante, qui avait rendu tant de saluts, et revêtu fidèlement, suivant les jours et les milieux, un air assorti aux événements. Il était de ceux qui ne sourient jamais aux enterrements, et qui présentent dans la cohue des mariages une figure discrètement épanouie, sur laquelle les félicitations semblent fleuries d’avance. Sa seule attitude, empressée ou condescendante, eût indiqué l’exacte valeur mondaine et sociale de la personne à qui il parlait. Son cerveau, qu’éclairait une lumière grise, était entièrement rempli de compartiments, de longue date classés et hiérarchisés, dans lesquels s’accumulaient les renseignements acquis pendant toute une carrière de vie mondaine, et où il puisait immédiatement ce qu’il eût été si honteux de ne pas savoir sur les familles, les alliances, les relations, et les fortunes. Sa science de ces choses était infaillible. Il la tenait soigneusement à jour, informé de toutes les nuances de l’opinion, sachant quelles personnes prenaient du relief dans la mobile géographie de la société, quelles autres y perdaient peu à peu leur force attractive. Il suivait tout cela comme d’autres le cours de la Bourse ou le taux du fret. Il n’avait jamais manqué l’envoi d’une carte. Une élection au cercle était pour lui un événement: il en discutait à l’avance l’opportunité, avec l’humeur opiniâtre d’un homme dont toutes les idées sont en mouvement. Une infraction au code établi lui aurait paru une menace à sa propre situation. Il s’en défendait avec âpreté. Son idéal était si profondément pétri de ses préjugés que la moindre atteinte à l’un d’eux eût été une blessure aux sentiments de toute sa vie.
Dès sa jeunesse, à l’âge où il choisissait ses premières cravates, il répondait à ceux qui l’interrogeaient sur son avenir:
—Je veux être un homme du monde.
Il le voulait, comme d’autres décident d’être notaire ou diplomate. Toutes ses ambitions se cristallisaient autour de l’image, invinciblement séduisante, de l’homme qu’environne un murmure discret de considération et de sympathie.
Sa femme lui disait:
—On aurait dû faire de vous l’introducteur des ambassadeurs.
Sa femme, elle, ne jouait jamais sa partie dans le même ton. Beaucoup plus jeune, d’un esprit libre et prime-sautier, elle n’avait d’abord vu en lui qu’une grande fortune; depuis, ayant eu le loisir de le regarder mieux, elle l’avait trouvé ennuyeux.
Dans le monde, où il se préoccupait d’être irréprochable, elle prenait sa revanche de très jolie femme. Insatiable d’hommages et d’adulation, elle avait pourtant le goût des natures fines, de celles surtout qui lui résistaient. Depuis que Seguey était à Belle-Rive, le plaisir qu’elle aurait eu à le capturer l’occupait beaucoup. C’était un divertissement d’été, dont elle avait réglé d’avance les péripéties. Elle ne menait jamais jusqu’au bout cette sorte de jeu, mais trouvait à le conduire, et à l’arrêter, le genre d’émotion qui lui convenait. Seulement, cette fois, elle se voyait déçue et dupée. Les allées et venues des deux jeunes gens, sous les grands ormeaux, faisaient tressaillir son orgueil blessé: ce dilettante, ce raffiné, qu’elle avait cru si difficile, voilà donc la surprise qu’il lui réservait!
Il l’avait vue venir, la svelte jeune fille, dans sa robe unie et flottante. Son visage était pâle comme une perle sous la transparence d’un grand chapeau d’étoffe légère. Elle avait ses deux mains gantées. Et comme elle montait les marches du perron, il l’accueillit d’un regard qui la pénétra de douceur et d’apaisement.
Dans un petit salon dont la porte était ouverte sur le vestibule, M. Peyragay jouait au bridge avec M. Lafaurie et deux vieilles dames. Le grand avocat, comme ils passaient, les avait d’un signe priés de l’attendre. Paule pensait que le geste s’adressait à elle. Mais, la partie finie, il avait entraîné Seguey:
—J’ai à vous parler.
Elle les avait vus s’installer un peu à l’écart sur une banquette du vestibule. Aux premières paroles, M. Peyragay tourna vers Gérard une physionomie sérieuse et professionnelle; sa voix sonore s’était assourdie: il s’agissait des affaires de sa sœur.
Il protesta qu’un sentiment d’amitié lui commandait de le prévenir: l’ignorance pour lui n’était plus possible. Cette fois, le jet de lumière que Seguey redoutait depuis bien des jours allait l’aveugler. De sa main grasse, toute parsemée de taches de rousseur, le vieil avocat commençait de tourner le disque terrible. Seguey eut l’impression qu’il chancelait au bord d’un abîme. Son visage se faisait hautain:
—Comment savez-vous?
Il n’acceptait pas qu’un autre pût connaître avant lui des affaires qui étaient les siennes, celles de sa famille, et qu’il avait eu la faiblesse de ne pas sonder. Il lui était intolérable de penser qu’elles étaient déjà divulguées et presque publiques. De quel droit venait-on jouer auprès de lui le rôle de fâcheux? Était-il si aveugle, au jugement de tous, qu’on crût nécessaire de l’avertir charitablement? Son être frémissait d’orgueil et d’humiliation.
M. Peyragay fit un geste qui semblait imposer silence à ce qui n’était pas le fond de l’affaire:
—Votre sœur est venue me voir.
Puis, avec une sympathie sincère:
—Ah! mon pauvre ami!
Il raconta qu’elle l’avait consulté la veille, au sujet de plusieurs billets qui étaient près d’arriver à leur échéance; des billets signés par le capitaine, quelques jours seulement avant sa mort, et pour lesquels il avait obtenu la signature de sa femme.
Seguey protesta:
—Nous avons déjà payé trois fois. Ma mère s’est presque ruinée. Valmont, notre hôtel du Cours du Chapeau-Rouge, tout y a passé.
M. Peyragay eut un geste de réprobation. Le capitaine s’était conduit comme un misérable.
Seguey réfléchissait:
—Mais elle, elle, comment a-t-elle toujours cédé? Elle a deux enfants. La dernière fois, ma mère avait exigé la promesse qu’elle ne donnerait plus aucune signature.
M. Peyragay leva vers le plafond ses petits yeux qui avaient plongé dans tant de ruines et de vies défaites:
—Elle ne pouvait pas agir autrement.
Puis rapidement, d’une voix plus basse:
—Voyons, Seguey, vous êtes un homme, vous me comprenez. Si votre sœur avait refusé, dans la situation où elle se trouvait, son mari n’aurait pas hésité à faire un scandale. Cette liaison qu’elle traîne toujours, il la connaissait. Non, ne l’accablez pas, ne jetez pas la pierre; demain, elle n’aura peut-être plus que vous.
Il avait appuyé sur ces derniers mots d’une manière significative. Un nom était sur ses lèvres qu’il eût aimé dire. Mais Seguey, le visage aride, s’était détourné: la vérité lui brûlait le cœur.
Certes, s’il avait voulu savoir davantage, M. Peyragay eût été amplement communicatif. Il suffisait de le regarder pour voir que son information était abondante. Un certain orgueil se dégageait de toute sa personne, primant des sentiments d’amitié pourtant très réels; devant une affaire passionnelle, et alors même que sa bienveillance la déplorait, il redevenait le vieux spécialiste au flair infaillible; son geste ne pouvait s’interdire de soulever des vagues d’émotion. Mais Seguey s’était ressaisi:
—Pouvez-vous me dire quelles sont les sommes?
—Quinze et vingt mille francs. Si vous voulez payer, ou essayer d’une transaction, il faut que ce soit avant le 30.
Seguey réfléchissait: huit jours pour agir... Il rentrerait à Bordeaux le lendemain.
Son attitude montrait qu’il considérait l’entretien comme terminé. Mais, au moment où il se levait, M. Peyragay le retint: s’il n’avait pas immédiatement des fonds disponibles, peut-être pourrait-il s’adresser à M. Lafaurie?
Seguey se redressa:
—Je ne lui ai jamais rien demandé.
M. Peyragay le savait bien, et aussi que la veille encore toute démarche de ce genre eût sans doute été inutile, mais M. Lafaurie lui-même l’avait chargé de cette négociation, qui devait avoir l’avantage de placer Seguey sous sa dépendance. Un télégramme venait de lui apprendre la mort de l’agent qui dirigeait son comptoir, à la Martinique; et, dans l’embarras où il se trouvait, ne disposant de personne qui pût partir immédiatement, il avait pensé à Gérard. Le garçon lui plaisait. Il parlait peu, mais toujours avec un remarquable esprit de finesse. M. Lafaurie détestait les gens qui portent dans les affaires des façons tranchantes. Seguey, lui, avait de «la race»; petit-fils d’un grand armateur, il appartenait à la caste qui était la sienne et pouvait faire un chef de maison. M. Lafaurie croyait à l’atavisme. Il était aussi extrêmement jaloux de son autorité, prompt à prendre ombrage, et distinguait tout l’intérêt qu’il y aurait pour lui à tenir complètement en main ce garçon très intelligent et très délicat, scrupuleux peut-être, qui se sentirait les bras liés par une obligation matérielle. Que Seguey acceptât cet argent— et peut-être y serait-il forcé—il était désormais à lui, fixé pour longtemps, pour toujours peut-être, dans une situation qu’il lui ferait large, mais subalterne. Trop habile pour se découvrir lui-même immédiatement, il avait chargé M. Peyragay de le pressentir. L’affaire de Mme de Pontet venait à point pour précipiter une décision qu’il voulait rapide. Il comptait sur l’émotion du premier moment, le bouleversement d’une nature qui avait de son nom un respect extrême. Cette fois encore, Seguey ne laisserait pas glisser sa sœur dans la boue, dût-il y tout perdre.
C’était le reflet de ces impressions sur son visage que surveillait M. Peyragay. Toujours optimiste, heureux de voir les choses s’arranger vite et facilement, il n’avait pas pénétré d’ailleurs ce que cette offre dissimulait de calculs sagaces. Il avait hâte d’en venir au fait. Mais Seguey ne s’y prêtait pas.
Ainsi, M. Lafaurie était au courant et tous les autres aussi sans doute. On lui faisait offrir de l’argent. Pourquoi? Dans quel but? Quelle était la combinaison qui s’organisait et le jugeait-on assez naïf pour croire aux protestations d’amitié, aux bonnes paroles, quand il savait ce que coûtent dans le monde de tels services? L’affection seule, le dévouement vrai et indiscutable les peuvent offrir. Mais il ne s’agissait pas de cela, il le sentait bien. La vie et les affaires sont choses brutales où le sentiment fait triste figure. S’il fallait payer, il paierait lui-même.
Paule passant à ce moment devant le perron, il éluda la fin de l’entretien. M. Peyragay, puissant et massif, l’accompagna jusqu’à la porte:
—Je vous reverrai.
Il les regarda s’éloigner. L’idée lui vint que dans le plan si bien agencé, cette jeune fille était l’imprévu: qu’il y eût entre eux un sentiment vif, toutes les suppositions se trouvaient déplacées, l’issue incertaine.
Ils s’étaient enfin rejoints, et s’éloignaient dans la grande allée, Seguey s’excusait:
—Je vous voyais. J’aurais bien voulu vous rejoindre, mais avec M. Peyragay, il n’y a pas moyen de finir...
«Il a été retenu. Ce n’est pas sa faute», pensait Paule qui avait erré pendant une demi-heure, pleine d’anxiété et de confusion.
Il voulut savoir si elle venait souvent à Belle-Rive:
—Les Lafaurie reçoivent beaucoup. A la campagne, les visites sont une distraction... Odette sans doute est votre amie.
—Oh! non, protesta Paule, je ne viens pas souvent; aujourd’hui, c’est pour cet été la dernière fois.
Il entendait bien qu’elle voulait dire: «Quand vous serez parti, on ne me verra plus, c’est seulement à cause de vous.» Le ton de sa voix était un peu douloureux et désabusé:
—Odette n’est pas mon amie. Pour se plaire dans le monde, il faut se contenter d’une certaine amabilité superficielle. Seulement, pour moi, un peu, ce n’est rien. Les gens veulent surtout que tout soit facile, et que personne ne les dérange ou ne les ennuie. Moi, si j’avais des amis, j’aimerais me gêner, me fatiguer pour eux; ce serait mon bonheur de donner beaucoup. Mme Lafaurie, qui est très aimable pour moi, m’invite volontiers si elle me rencontre, elle n’aurait pas l’idée de m’écrire. Odette est très gentille, mais elle n’a pas besoin de moi; elle ne peut vivre que dans une bande de jeunes gens et de jeunes filles; elle n’aime pas causer. Si je venais trop souvent, je l’ennuierais. Ce n’est pas l’amitié, cela.
C’était la première fois qu’elle parlait si longuement à quelqu’un, si intimement, mais Seguey était encore pénétré par les pensées brûlantes que M. Peyragay avait suscitées. Il écoutait mal. Peu à peu, ce grand désir de sincérité l’atteignait pourtant. Il la regarda. Les yeux brun clair tournés vers lui étaient baignés d’un regard d’amour.
Elle continuait, comme si elle eût voulu, une fois au moins, aller au bout de cette pensée:
—Avoir des amis, c’est être sûr qu’on est aimé, qu’on ne gêne pas, qu’on peut entrer avec confiance dans une maison qui vous est ouverte.
Il semblait qu’elle eût déjà lutté longuement contre ce mensonge des apparences, dont se contentent tant d’autres natures: «Ce n’est pas bien prudent, lui disait-il, avec une amertume soudaine, de vouloir seulement ce qui est vrai, d’aller jusqu’au fond. On s’expose à des déceptions.»
Un groupe de jeunes femmes passa tout près d’eux. Odette Lafaurie les accompagnait; elle portait en travers devant elle une raquette de tennis, son pas enroulait sa robe lâche autour de ses jambes. Seguey continuait:
—Dans les relations, la plupart des gens apportent seulement des préoccupations d’intérêt ou de vanité. On recherche telle personne parce qu’elle est le lien qui vous rattache à certains milieux.
Elle marchait à côté de lui, les yeux maintenant baissés. Est-ce que lui non plus ne comprenait pas? Elle, si fière, qui demandait tout, elle était disposée avec lui à se contenter de très peu de chose...
—Chez vous, dit-elle enfin, je n’étais pas intimidée. Votre mère accueillait si bien. J’aurais aimé revenir sans cesse, rester plus longtemps.
Elle se rappelait être allée à Valmont un jour où les vendanges devaient s’achever. Plusieurs jeunes filles tressaient des guirlandes; dans la grande porte du cuvier ouvert, Mme Seguey avait fait suspendre une touffe d’asters et d’hélianthus...
—Oui, dit Seguey adouci et se souvenant, elle aimait que tout fût joli.
Il revoyait ces réjouissances. Après quinze jours de gaieté et de soleil, de branle-bas dans toute la maison, les vendanges se terminaient dans une grande fête. La charrette chargée de bastes entassées, dont la plus haute pavoisée de pampres, rentrait au milieu des rires, des chants, dans un cortège d’enfants qui écrasaient sur leurs joues les dernières grappes. Sa sœur était là aussi, petite fille, en robe claire... Le soir, conduite par le doyen des paysans, la troupe venait en procession offrir aux maîtres un bouquet énorme...
«Comme il se souvient de tout cela», pensait Paule.