La vigne et la maison: roman
Chapitre VII
Il y avait ce vendredi soir au Grand-Théâtre une représentation de gala.
Cette fois, on ne jouait ni les Huguenots ni la Favorite: Une troupe venue de Paris devait chanter Orphée. Seguey, qui arrivait un peu avant huit heures et demie, vit devant le théâtre une file de voitures. Des groupes montaient précipitamment les longues marches solennelles qui s’élèvent vers le péristyle de Louis; les jeunes filles, enveloppées de fourrures claires, des têtes entourées de dentelle blanche se détachaient parmi les pardessus sombres; on apercevait des silhouettes lourdes et grotesques et des robes relevées très haut.
Seguey s’arrêta sous le portique magnifique comme celui d’un temple. Le jaillissement des hautes colonnes lui reposait l’âme. Depuis la veille, ses fiançailles étaient officielles, et la journée s’était passée en visites fastidieuses dont il gardait une courbature. Des centaines de cartes lancées par la poste répandaient automatiquement, depuis le matin, la nouvelle que sa fiancée semblait porter inscrite sur son front. Quelqu’un qui l’aurait connu véritablement aurait vu se refléter sur son visage un ennui qui n’appartient qu’à certaines âmes, après une activité stérile qui les a lassées. Ce n’était pas qu’il eût l’intention de reculer ni de s’évader; mais quelque chose souffrait au plus intime de lui-même, dans cette partie obscure de l’être où aucun regard ne descend jamais. Il aurait eu besoin d’être seul, de fermer les yeux.
La foule envahissait le vestibule illuminé, véritable propylée dorique, au milieu duquel s’élargit, entre ses deux rampes de pierre, la majesté du grand escalier. Seguey monta la première volée, comme soulevé par un mouvement de beauté paisible. Un homme âgé, en habit, qui accompagnait deux dames surchargées d’étoffes, s’engouffra devant lui dans la porte hautaine du premier palier. Une animation de fourmilière régnait dans la pénombre du couloir recourbé sur lequel s’ouvrent les portes des loges. Seguey chercha une des ouvreuses qui couraient affolées dans le corridor. Un instant après, il ressortait: les Lafaurie n’étaient pas encore arrivés.
Il monta vers les grands dégagements bordés de colonnes qui réunissent au-dessus de l’escalier monumental la salle au foyer. L’harmonie de ce décor si vaste et si beau exerçait toujours sur lui une influence d’apaisement. Son âme ne s’était jamais trouvée à l’étroit dans ce grand peuple de colonnes. Tout y était abondant, noble, d’un goût élevé. Une foule même y circulait avec aisance. On y sentait cette présence de l’art qui éveille dans les natures impressionnables des associations d’idées et d’émotions. Cette grandeur, au seuil du royaume des sons et des mélodies, agissait comme une admirable préparation.
Combien il découvrait ce soir qu’il avait faim et soif de beauté! Une part de son âme, durement comprimée et mise à l’étau, tournait vers elle un regard d’esclave. La liberté, il ne l’aurait plus désormais que dans ces régions où l’esprit oublie. Mais ici même, dans ces sortes d’avenues bordées de fûts magnifiques, malgré cette solitude particulière que l’on éprouve au milieu de l’agitation, tout son être demeurait meurtri. Il y avait en lui une lutte sourde contre cette chose qui n’était pas tout à fait vaincue, son remords, un fond de sentiments confus et intraduisibles.
Il marcha un moment dans le foyer désert. Quand il était seul, et que des occupations ne l’absorbaient pas, il revoyait Paule, ce geste grave qu’elle avait eu pour se détourner et ne pas regarder en face son humiliation. Il se rappelait aussi cette expression si belle qu’il avait entrevue au seuil du salon. Son visage avait une douceur ineffable de détachement. C’était la pire souffrance qu’elle lui pardonnât; par moments, il eût préféré des reproches, de la colère, cette violence désordonnée qui éclate chez tant de femmes et détruit l’amour; à d’autres, il aurait voulu se justifier... Quand il l’avait vue s’en aller, tout enveloppée du calme effrayant qui précède le désespoir, il avait failli descendre avec elle. Il n’aurait pas dû la laisser partir de cette façon. Mais, dans le salon même de sa fiancée, entouré, surveillé, que pouvait-il dire? Que pensait-elle de lui maintenant? Il savait quelle sincérité animait son âme, et combien elle avait cherché, souhaité, voulu que la vie prît la forme passionnée de son idéal. Combien le monde devait lui paraître trompeur et vide, la foi inutile et les hommes lâches!
C’était un supplice de ne pouvoir lui dire qu’il valait mieux que ce qu’il avait fait. Mais il ne s’attendait pas à la voir paraître; il avait été surpris, dominé par les circonstances: il n’était pas prêt. Maintenant, alors que ses fiançailles étaient annoncées, il y aurait dans toute explication une ironie cruelle qui lui répugnait.
Pourquoi n’avait-il pas voulu la revoir à temps? Il avait eu peur de lui-même—peur de ces surprises sentimentales dont les siens étaient coutumiers et qui avaient été la cause de leur ruine. Il se représentait ce qui, vraisemblablement, serait arrivé: il aurait cédé à l’amour. Mais c’était ne point échapper au dénouement d’une vie médiocre, et il avait fui devant la douleur de l’enlisement, devant la peur aussi de ne pouvoir l’aimer comme elle l’aimait, de sentir toujours le dissentiment prêt à se creuser entre son cœur d’homme ambitieux, avide, et ce cœur royal d’ombre et de bonté. N’y avait-il pas eu tout un ensemble de circonstances? Sa sœur même, qu’il avait vue ces jours derniers, misérable, hagarde, traînant la chaîne brisée rivée à sa chair, lui montrait la passion sous un jour odieux!
Dans la salle, le rideau frémissait comme impatient et l’orchestre s’installait au bas de la scène. Les violons s’accordaient longuement, avec des hésitations et des fausses notes. Seguey, revenu dans le couloir, aperçut Odette. L’ouvreuse la débarrassait de sa longue mante claire bordée d’hermine. Un instant après, entré derrière elle dans la loge, saluant les dames, il avait repris sa figure de fiancé.
La grande salle en hémicycle, au-dessus de la courbe bourdonnante de l’amphithéâtre, tendait le double étage de ses balcons d’or; ils débordaient de robes claires, d’épaules nues, de chevelures; tout près du plafond, sur lequel s’étale en tons brillants l’apothéose de Bordeaux, les cordons humains s’épaississaient, présentant des rangées compactes de têtes avides.
Dans le bas, mis en valeur par la pénombre empourprée des loges, des bustes de femmes se détachaient.
Odette, assise au premier rang, sa lorgnette de nacre posée sur le bourrelet de velours rouge, rendait des saluts. Elle se retourna pour parler à sa mère qui se plaignait déjà d’étouffer. Seguey avait été chercher un programme.
Quand il rentra, le rideau se levait sur une forêt.
L’orchestre un peu grêle et tout vibrant de violons répandait dans la salle assombrie les premières phrases évocatrices de ce grand drame d’amour et de mort. Au-dessus du chœur des pleureuses qui se succédaient autour du tombeau, le premier appel s’éleva: Orphée, prostré, en tunique blanche, le front ceint d’un mince laurier, exhalait la plainte immortelle:
—Eurydice, répéta lentement la voix déchirante qui s’affaissa sur la dernière note comme dans la mort même.
—C’est une femme, chuchota Odette, qui n’avait jamais vu Orphée. Mme Lafaurie, braquant ses jumelles, inspectait la scène. L’entrée de Mme Saint-Estèphe qui se glissa entre les sièges, fit se retourner plusieurs têtes.
Seguey, après s’être levé deux fois, avait repris sa place au fond de la loge. La musique l’entraînait dans ce monde de poésie où la douleur n’est plus qu’une forme divine de la beauté. Il avait entendu déjà cette voix de femme, un peu sourde et riche; jamais elle n’avait éveillé en lui cet écho poignant, Orphée redemandait maintenant Eurydice aux dieux. Avec lui, par les sonorités flexibles de dix violons, par le jaillissement du hautbois solitaire et pur comme un chant de source, l’orchestre redisait l’arrachement de l’homme à la femme aimée, les allées et venues de l’âme gémissante en quête d’une ombre. Mais quand s’éleva, fluette et acide, la voix de l’Amour, quand chancela, sous le premier rayon de la joie, la face errante inondée peu à peu d’un sentiment inexprimable, Seguey eut l’impression que lui aussi était entraîné au delà des choses possibles.
Les applaudissements avaient éclaté, crépitants et nourris dans les hautes régions du théâtre où se pressent les étudiants pauvres, réservés dans le bas où la meilleure société croirait déchoir en manifestant. La salle, de nouveau rutilante et illuminée, s’emplissait d’une rumeur immense. Les visages se cherchaient, se reconnaissaient. De chaque côté de la scène, où elles formaient des taches mêlées de noir et de blanc, se vidaient les loges réservées aux cercles. Maxime Le Vigean, debout, en smoking, adossé à un des beaux fûts d’or cannelés, appliquait ses lorgnettes sur son masque gras; un vieil abonné entamait par-dessus la balustrade de l’orchestre sa conversation quotidienne avec un flûtiste; au cinquième rang des fauteuils, à côté d’une dame luisante de chaleur, dont la tête reposait sur deux bourrelets, Louis d’Eysines cherchait avec indécision à saluer Gisèle.
M. Lafaurie venait d’arriver. Le petit salon, attenant à la loge, était rempli de visiteurs qui avaient appris dans la journée la nouvelle des fiançailles; les jeunes filles se frayaient un passage jusqu’à Odette, triomphante, qui absorbait les félicitations par tous les pores de son âme vide. Gérard, brusquement tombé de son rêve, l’air attentif, subissait les présentations.
Au fond de la loge, Mme Lafaurie, le ton haussé, abondait en éloges sur le fiancé. Maintenant que le mariage était décidé, elle prenait le parti de se faire honneur de Seguey comme de tout ce qui était sa propriété.
Dans le couloir, M. Butlow interrogeait M. Le Vigean:
—Est-il vrai que ce jeune homme entre dans la maison?
On disait déjà que M. Lafaurie, préoccupé de se choisir un successeur, avait mis ce projet à l’étude depuis des années. Lui-même, debout, très entouré, l’air mystérieux et satisfait, goûtait la sensation d’un très grand succès personnel. Il jugeait bien, lui, que la vieille dynastie rivale, à peine entrée dans son rayonnement, verrait son lustre se ranimer. Gisèle avait compris cela du premier coup d’œil. Mais c’était sa fille. Quant aux autres histoires de femmes, il savait le peu qu’elles comptent... Sa volonté dédaigneuse les balayait dans une ombre où personne n’oserait plus aller les chercher.
La sonnerie qui annonçait le second acte fit refluer vers la salle la foule désœuvrée, richement coloriée de toilettes claires, qui s’était répandue dans le foyer et parmi les avenues bordées de colonnes qui ennoblissent le bel étage du Grand-Théâtre. Les loges regarnies, où scintillaient les feux des bijoux, étaient fouillées comme des devantures par la curiosité des yeux fureteurs. Seguey prit une lorgnette qui traînait sur un tabouret. Les marques de considération venaient de réchauffer sa vanité. Toutes ces femmes parées comme des idoles, ces hommes si complètement satisfaits d’eux-mêmes le recevraient désormais sur le plan de l’égalité. Lui aussi posséderait ces réalités de la fortune qui font régner; il serait délivré de l’angoisse du lendemain, des expédients; il ne connaîtrait plus l’embarras de vivre pauvre au milieu des riches, avec tout ce que ce rôle comporte de difficultés dans une société où le classement est avant tout utilitaire. Ce serait son tour d’être recherché, non plus pour ces seules qualités d’esprit qui pèsent dans les balances du monde le poids d’une paille, mais parce que beaucoup auraient intérêt à être vus dans son entourage. Le mot que Paule lui avait dit sur les amitiés véritables, qui ne cherchent en nous que nous-mêmes, était étouffé comme l’aspiration la plus chimérique par le crescendo enivrant d’autres sensations.
L’orchestre pouvait bien maintenant évoquer tumultueusement les tourments de l’enfer et Orphée exhaler le Chant de l’amour. Tout ce prélude, saccadé, strident, opposé à la douceur de la plainte en larmes, échouait sur son cœur où les parties divines s’étaient refermées. «Laissez-vous toucher par mes pleurs», chantait la jeune femme en tunique blanche, penchée sur sa lyre, dans le rougeoiement des feux de Bengale. Mais, tout cela, c’était le mirage de l’art, l’appel des sirènes que personne n’a jamais revues au jour cru des réalités. Dans la vie qu’il faut vivre, les barrières ne s’écartaient pas, aucune prière à la beauté parfaite n’était exaucée. Orphée s’enfonçant dans le sentier crépusculaire, s’éloignait à jamais des hommes: la pathétique et poignante histoire se déroulait au pays des ombres.
—C’est très bien, n’est-ce pas, fit Odette, comme s’élevait devant la forme blanche étreignant sa lyre ce miraculeux chant de bienvenue qui semble porté par des souffles d’aube.
Il s’était rapproché d’elle et regardait la scène par-dessus son épaule nue. Elle avait ce port de tête impérieux que le bonheur lui avait donné. Sa taille était élargie par une toilette d’un rose vif—la nuance à la mode cette année pour les jeunes filles—sur laquelle se détachait une grosse rose d’un éclat banal. Une heure auparavant, à reconnaître dans la salle dix robes semblables, il lui avait été désagréable de constater que sa fiancée n’avait pas d’autre goût que celui de sa couturière. Maintenant, cette impression aussi était effacée. Et cependant que le chœur subjugué laissait s’éteindre le chant de triomphe: Il est vainqueur, il est vainqueur, une substitution se faisait en lui qui l’inondait dans toute sa chair des secrètes délices de sa victoire.
A l’entr’acte, il aperçut au premier rang des places populaires, dans cette courbe haute que l’on appelle «le paradis», le visage jaune et barbu de Jules Carignan. Son orgueil satisfait lui suggéra un bon mouvement. Pourquoi ne commencerait-il pas d’être généreux?
Mme Lafaurie, consultée, accueillit comme une marque d’empressement le désir qu’il exprima d’avoir un portrait d’Odette. Mais le nom du peintre la déçut. Elle en eût préféré un autre, auquel cette manière qu’on nomme «léchée», une touche un peu molle et la longue pratique de ce qui plaît au monde avaient assuré des succès durables. Avec lui, il n’y aurait pas eu de déceptions à craindre et la ressemblance eût été parfaite. Odette, le visage brillant de satisfaction, se mit du côté de son fiancé. Seguey comprit qu’elle avait pour son goût une admiration qui se ferait volontiers aveugle et passive. Il trancha tout de suite, en faveur de Carignan, un débat qui pouvait reprendre le lendemain dans des conditions plus défavorables:
—Voulez-vous, demanda-t-il à Odette, que j’aille le chercher?
Elle le laissa faire, avec une expression de contrariété, et bien que la proposition lui parût un peu singulière.
Carignan, qui respirait un air moins lourd en haut d’un petit escalier, eut un mouvement de joie violente. Mais il refusa avec une sorte d’effroi d’aller dans la loge. Seguey, constatant qu’il était venu au théâtre avec son veston de travail, une chemise molle et de gros souliers à lacets, n’eut garde d’insister.
Carignan voulut cependant descendre avec lui. La musique d’Orphée l’avait enivré. Il y avait respiré une atmosphère de terreur sacrée, en même temps que son esprit s’emplissait de formes et de visions:
—Avez-vous remarqué, dit-il à Seguey, en prenant son bras, combien les mouvements de cette femme sont évocateurs. Elle passe, elle marche et l’on voit des dieux. Mais tous ces gens ne comprennent rien.
Il eût volontiers traité de philistins les Bordelais, qui avaient mesuré à la grande artiste les acclamations. Seguey, cette fois, n’était pas disposé à entrer dans ces sentiments. Carignan avait tort de mépriser sans la connaître une société où le goût de la musique est indiscutable et traditionnel. Quelque chose le choquait ce soir dans son amertume; il y voyait l’humeur agressive d’un intransigeant qui ne veut pas accepter tels qu’ils sont la vie et les hommes.
Ils marchèrent quelques instants dans le foyer doré et illuminé. Carignan, levant la tête, montra le plafond de Bouguereau:
—Voilà ce qu’ils aiment!
La sonnerie retentissait. Seguey, qui avait conscience de s’attarder, éprouvait vis-à-vis de tant d’âpreté une irritation grandissante:
—Cette société que vous méprisez, vous la recherchez cependant. Pourquoi élargir le fossé entre vous et elle? Combien d’artistes s’asphyxient pour avoir voulu vivre entre eux dans un monde fermé à la vie réelle! Vos préjugés, tout autant que ceux de cette caste, sont impénétrables; vous avez des grandeurs qui ne sont pas les siennes, un ordre de valeurs qu’elle se refuse à reconnaître. Mais n’a-t-elle pas le droit d’avoir son orgueil comme vous aussi avez le vôtre? Elle est dans le pays l’élément solide, fortement fixé, qui trouve en lui-même ses satisfactions, regarde de haut les aventures et se passe de curiosités. Tout ce qui s’agite hors de ses limites l’intéresse peu. Mais combien de milieux se heurtent ainsi et vous-même n’avez pas le droit...
Quand il le laissa, Carignan remonta lentement le petit escalier. Il avait l’impression d’une amitié déjà finie, qui n’avait jeté qu’une lueur furtive et sombrait sans qu’il sût pourquoi. Seguey, qu’il aurait cru tout près de lui, était au fond comme les autres. La nostalgie du monde qui était le sien agitait en Carignan des nerfs douloureux. Qu’attendait-il pour tout quitter ici et le retrouver? Il lui fallait respirer encore, et dût-il retomber dans sa misère d’artiste, cette atmosphère de liberté dont s’était nourri son être ombrageux. Il saurait bien, par la seule force du travail, avoir sa victoire; lui aussi régnerait, non par l’argent, mais par cette autorité de l’art qui conquiert lentement les yeux et les cœurs.
Seguey, rentré dans la loge, se sentit encore plus mécontent de lui-même que de Carignan. Cet essai de générosité n’aboutissait qu’à une sottise: mieux valait pour lui rester maintenant dans le cadre qu’il avait choisi, sans se jeter imprudemment à droite et à gauche, parmi des gens qui mettaient leur orgueil à voir les choses comme elles ne sont pas. Que leur folie roulât n’importe où, c’était leur affaire; sa dépense de compassion n’avait vraiment pas sa raison d’être.
L’orchestre essayait vainement de l’entraîner encore vers l’enchantement des pays divins. Il lui tardait maintenant d’échapper à cette musique imprégnée de nostalgies, de rêves trop grands. Ce n’était pas au milieu des ombres voilées qu’il devait vivre. Les supplications d’Eurydice, implorant son époux de se retourner, lui paraissaient interminables.
Pourtant, quand éclata le fameux air: J’ai perdu mon Eurydice, son âme eut soudain l’impression d’être arrêtée au-dessus du vide. Il disait, ce cri impuissant, qu’il n’est pour le cœur qu’un être au monde et que le supplice de l’avoir perdu est inapaisable: le sanglot d’Orphée atteignait au pathétique d’une fureur sacrée.
Seguey, le front dans sa main, s’isolait pour lui résister. L’écho immortel se propageait dans toute sa chair, réveillant un monde de douleur qui l’épouvantait. Mais tout cela, c’était la beauté de l’Art, dont le triomphe dure à peine une heure, dans des régions imaginaires d’où l’âme tombe avec le rideau.
Tout était fini, en effet, les acteurs saluaient dans le brouhaha du départ.
Dans le couloir, comme l’ouvreuse remuait fébrilement les chapeaux et les pardessus, Seguey entendit chuchoter le nom de sa sœur. Il jeta derrière lui un coup d’œil rapide. Un officier, qui parlait dans un groupe, le dévisagea. Ce fut brusque comme un éclair. Il se redressa...
Un instant après, à côté de sa fiancée blonde, enveloppée d’une cape de soie, Seguey descendait l’escalier presque royal du Grand-Théâtre avec cet air indéfinissable que donne la possession d’une fortune acquise.