La vigne et la maison: roman

Jean Balde · Chapitre 20 sur 24

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La vigne et la maison: roman

Chapitre IV

La nuit autour d’eux leur parut soudain impénétrable. Il eut l’impression qu’elle s’appuyait à lui, qu’il n’avait qu’à ouvrir les bras...

Un homme passa en courant. Le train allait partir.

—Paule, dit Seguey, desserrant l’étreinte qui les unissait.

Une hâte instinctive les précipita. Dans la gare déserte et froide, éclairée par un lumignon, un jeune garçon contrôlait le billet d’un petit homme revêtu d’une blouse qui les regarda. Ses prunelles s’allumèrent dans l’ombre comme des yeux de chat. Mais Paule, toute pénétrée par la grande flamme entrée dans sa chair, n’entendit pas dans les ténèbres du quai un ricanement.

 

IV

 

La vie domestique de Mme Lafaurie était fondée sur des règles et des habitudes auxquelles il n’était même pas question de manquer jamais. C’est ainsi qu’elle rentrait de Belle-Rive à la fin d’octobre, quel que fût le temps et l’agrément qu’un bel automne répand souvent sur la campagne.

Pour les fêtes de la Toussaint, elle voulait se trouver «en ville».

Le 28 octobre, les habitants du Pavé des Chartrons purent voir aux fenêtres de son hôtel les stores relevés, une voiture de déménagement arrêtée devant la porte, et sur le trottoir des débris de foin tombés des caisses que l’on déballait. Les plantes d’appartement, rapportées la veille par le jardinier prenaient l’air sur le grand balcon renflé du premier étage qui s’étendait devant les six fenêtres de la façade.

A travers les vitres du salon, le David vainqueur de Mercié, tout en remettant dans le fourreau son épée de bronze, inspectait le cours presque désert sous les marronniers.

Le retour en ville était pour Mme Lafaurie un événement. Il lui fallait réinstaller la maison entière. Quand elle remettait le pied dans son escalier, sa figure sévère sous sa capote jetait sur toutes les choses le regard d’un inquisiteur. Les grandes glaces reflétaient une enfilade de salons blafards, les lustres et les candélabres ayant été emmaillotés dans des linges blancs et les meubles ensevelis sous des housses pendant tout l’été.

Son ombrelle à la main, elle désignait les objets et donnait des ordres:

—Comment, l’escalier n’a pas encore été lavé! J’avais pourtant dit... Où est Frédéric? La femme de ménage devait venir hier pour commencer le nettoyage.

La cuisinière interpellée se mettait à la recherche du domestique. Frédéric, vexé, le teint brouillé de bile, et qui avait encore son chapeau melon, voulait envoyer une des femmes de chambre répondre à sa place; mais les unes et les autres, réfugiées dans la lingerie, parlaient surtout d’aller à la foire et encourageaient dans sa résistance la femme de chambre de Mme Saint-Estèphe qui se refusait à comparaître. Le personnel, satisfait de rentrer en ville, mais mécontent des observations et du brouhaha, témoignait de ses sentiments en disparaissant dans toutes les chambres.

Mme Lafaurie, essoufflée, grondeuse, accusait ses filles de ne vouloir s’occuper de rien. Elles aussi redoutaient l’orage. L’expérience leur avait appris que leur mère ne permettait à personne de donner des ordres. Peu à peu, cependant, tout s’apaisait, l’eau ruisselait dans l’escalier, la femme de service tordait dans un seau ses gros linges gris. Mme Saint-Estèphe, relevant sa robe sur ses petites bottines, sortait vivement:

—Je vais prévenir le tapissier.

Dans le fumoir, Odette téléphonait. Un peu penchée, auréolée d’un grand chapeau sombre sur lequel s’écrasait une pivoine rose, elle tenait le cornet de métal près de son visage:

—C’est vous, Gilberte... vous allez au théâtre ce soir... Primerose, on dit que c’est très joli... Vous croyez que votre mère voudra m’emmener... que vous êtes gentille!

Elle parlait en face d’un miroir encadré de vieil or et se regardait. Sa robe était fanée, ce chapeau d’été revu à Bordeaux la choquait comme une fausse note:

—Je n’ai rien à me mettre, c’est ennuyeux.

Elle continua de téléphoner:

—C’est vous, Madeleine... Bonjour, Paulette... Il y a un siècle que je ne vous ai vue... Arcachon, oui, c’est amusant, plus que la campagne... Irez-vous au tennis cet après-midi?

Une demi-heure après, elle avait repris contact avec toutes ses amies rentrées à Bordeaux. Il était convenu qu’on se retrouverait au théâtre le soir, le lendemain au golf, à cinq heures chez le pâtissier du cours de l’Intendance, où la fine fleur de la société bordelaise se réunit presque chaque jour, autour de petits gâteaux qu’on pourrait servir dans le royaume de Lilliput. La légende veut que le moindre chou à la crème enlevé aux compotiers de cristal de cette maison, surpasse toutes les pâtisseries parisiennes en délicatesse. Cela se répétait souvent autour des tables légères et des plateaux encombrés de tasses; mais il était parlé encore de bien d’autres choses...

Tout en remontant l’escalier, Odette pensait:

—Au tennis, il n’y aura pas beaucoup de monde. Maxime Le Vigean peut-être... Qu’il me déplaît! Nous rentrons trop tôt...

Dans sa chambre, un petit groupe en biscuit était encore empaqueté. Les meubles, comme déshabitués de la vie, avaient pris un air de froideur. Elle passa dans son cabinet de toilette et se recoiffa, brossant longuement ses beaux cheveux dorés. La ville lui paraissait maussade et grise. L’éblouissement du jardin de Belle-Rive restait dans ses yeux.

Elle sonna sa femme de chambre et demanda une robe de serge. Quand elle fut habillée, avec son teint de rose, ses dents régulières, elle ressemblait à une jeune Anglaise. L’entraînement physique lui donnait une démarche souple. Mais elle avait des jointures fortes et des mains trop grandes.

Un moment encore, avant de sortir, elle alla d’un meuble à l’autre, ouvrant des tiroirs, s’impatientant de ne pas trouver à leur place tous les objets. La vie l’ennuyait. L’année précédente, dans la joie de ses dix-huit ans, avec quelle ardeur elle pensait aux plaisirs, aux bals! L’hiver qui venait éveillait en elle un pressentiment de bonheur. Maintenant, si elle s’agitait, c’était pour échapper à la solitude.

«Je ne veux pas penser à lui, se disait-elle. Je ne le veux pas.»

Pourquoi, entre tous les jeunes gens qui l’entouraient, était-ce Seguey qui l’avait troublée, dominée, conquise? Elle avait senti cette attraction sans se l’expliquer. Tout de suite, elle avait été blessée dans sa confiance en elle-même et dans son orgueil. L’idée de sa supériorité vis-à-vis de Paule, établie depuis l’enfance, lui paraissait indiscutable. Aussi l’attitude de Seguey la remplissait-elle de colère et d’humiliation! C’était pour cela qu’elle l’avait à la fois évité, cherché, pendant son séjour à Belle-Rive, avec les brusqueries et les maladresses d’une nature qui n’admettait pas qu’on lui résistât. Ce secret qu’elle avait cru si bien comprimer, elle ne se doutait pas que sa sœur l’avait deviné.

Quand elle revoyait Seguey, avec son air indifférent, son sourire fin, un peu ironique, un sentiment de honte la bouleversait. Mais elle se défendait, en fille énergique, décidée à se sauver elle-même de cette souffrance:

«Non, se disait-elle, je ne serai pas malheureuse. Je m’occuperai, je m’amuserai.»

Les larmes qui montaient à ses grands yeux clairs, elle les refoula. Posément, elle arrangea ses cheveux et les rattacha sur la nuque avec une petite épingle d’écaille. Chaque mouvement de tête déplaçait sur son chapeau de longues aigrettes douces et légères. Quand elle eut fini, elle se détourna pour ne plus voir son regard brillant.

Ah! comme elle haïssait la tristesse et qu’il lui tardait de ne plus souffrir!

Un instant encore, elle revit Seguey avec Paule, absorbé, songeur, dans la grande allée. Quand elle était venue au-devant d’eux, de Gisèle qui les précédait, il avait levé sur elle des yeux étonnés. Peut-être son agitation lui avait-elle paru extraordinaire! Elle s’en voulait de n’avoir pas su mieux dissimuler; mais elle venait d’apprendre qu’il allait partir: une sorte de révolte lui faisait perdre toute prudence.

Maintenant encore, à se rappeler ces jours si récents, elle le détestait. Quand bien même il aurait compris, que lui importait? Elle saurait lui montrer qu’il s’était trompé.

A l’étage au-dessous, toutes les fenêtres étaient ouvertes. Frédéric, en tablier bleu, brossait sur le palier des fauteuils de soie capitonnée. Mme Lafaurie, la tête casquée de ses beaux cheveux, lançait des ordres d’une voix forte et autoritaire. Quand elle aperçut sa fille prête à sortir, elle s’arrêta net.

—Tu sors! Où vas-tu? Aujourd’hui, tu aurais bien pu m’aider un peu. Ta sœur, où est-elle?

Odette regardait avec dégoût à droite et à gauche:

—Oh! cette poussière, Frédéric, attendez un peu. Vous savez bien, maman, que je ne ferais rien...

 

—Ce n’est pas fini, pensa Gisèle Saint-Estèphe, quand elle eut rencontré Seguey avec Paule. Mais il faut que ce soit bientôt terminé.

A Belle-Rive, le soir où M. Lafaurie s’efforçait de capter Gérard, elle avait jugé d’un coup d’œil la situation. L’idée d’envoyer Seguey à la Martinique lui semblait plaisante. Pourquoi pas en Chine? Décidément, entre les affaires des hommes et celles des femmes, il y avait un monde. Il ne lui venait même pas à l’esprit qu’un tel projet fût pris au sérieux. Son père, avec ses belles manières flatteuses, ne comprenait donc pas qu’il perdait son temps; et aussi Seguey qui l’avait écouté attentivement... et encore Odette. La jeune femme, tapie dans son coin, l’esprit aiguisé par tous ces manèges, avait le sentiment qu’elle seule voyait juste et triompherait.

Ce n’était pas qu’elle voulût travailler pour son propre compte. Vis-à-vis de Seguey, elle gardait un fond de dépit plutôt bienveillant. M. Peyragay, tout à l’heure encore, n’avait-il pas fait le geste de l’homme qui met bas les armes pour lui dire qu’elle n’avait jamais été plus jolie. C’était d’ailleurs ce qu’elle sentait. Cette impression délicieuse mêlée à sa vie la disposait à l’indulgence: puisque sa sœur aimait Seguey, elle l’épouserait, et elle était sûre maintenant que de légers indices ne la trompaient pas.

Entre Odette et elle, il n’y avait jamais eu beaucoup d’affection ni d’intimité. Gisèle appartenait à une autre génération. Elle ne comprenait pas les goûts nouveaux des jeunes filles, leurs allures franches, cette passion des sports qui changeait jusqu’à l’atmosphère de la vie mondaine. «Ce n’est pas de mon temps», disait-elle, avec la coquetterie de ses vingt-huit ans brillants et épanouis. Cette agitation physique lui semblait fatigante et sèche, opposée à ce qui fait le charme de la femme, son attrait changeant, son caprice. Il fallait avoir bien peu de fantaisie pour passer des heures à courir après une balle. Le football était une horreur. Les jeunes gens qui se bousculaient à des jeux pareils s’endormaient à table. Si cela continuait, ce ne serait plus la peine de savoir s’habiller, de savoir causer... Odette, toujours pressée, était pour elle presque une étrangère. Mais, ce soir-là, mise en éveil par la découverte qu’elle venait de faire, Gisèle se sentait, vis-à-vis de sa sœur, curieuse, amicale et pleine d’entrain.

Comment n’avait-elle pas remarqué plus tôt qu’Odette était avec Seguey contrainte et sérieuse? Quand il approchait, sa physionomie perdait sa vivacité et elle évitait de le regarder.

«Comme elle est jeune, pensait Gisèle, devant ce visage franc et ouvert sur lequel les impressions étaient si visibles. A son âge, nous savions mieux cacher notre jeu. Et elle fait précisément tout ce qu’il ne faut pas. Ces petites ne comprennent rien.»

Il y avait dans cette affaire sentimentale un plaisir d’intrigue, de combinaisons, qui l’eût animée en toute circonstance; mais sa jouissance était plus complexe et un goût de revanche y était mêlé.

Dans l’attitude de Gérard vis-à-vis de Paule, elle avait discerné des hésitations, cet air des gens qui se demandent s’ils sont amoureux. Tout était d’ailleurs au rebours du bon sens dans cette aventure. Seguey ne pouvait manquer de comprendre qu’il n’est pas pour un homme de plus grande faute qu’un sot mariage. Agréable, fin, mais appauvri, il devait avant tout chercher la fortune. Quant à Paule, elle la jugeait en femme du monde. Une jeune fille qui menait une vie de sauvage, seule, à la campagne, n’était en rien intéressante. Il entrait dans son antipathie beaucoup de dédain, de l’amour-propre, et ce goût de prendre qui est pour certaines jolies femmes tout le plaisir de vivre.

Combien il serait agréable de réussir, elle le sentit plus vivement encore le soir où elle rencontra les deux jeunes gens. C’était le lendemain du jour où elle était rentrée à Bordeaux. A les voir ensemble, elle éprouva un froissement vif. Vraiment, il était de son devoir d’occuper Seguey plus utilement. Les femmes veulent toujours que l’homme qui les intéresse soit un peu leur œuvre; elles ont des exigences de protectrice et de conseillère, une de leurs plus vives satisfactions est de pouvoir dire: «Vous voyez bien... Comme j’avais raison!» Gisèle pensa que si Seguey venait la voir, entre cinq et six, tout s’arrangerait.

Le soir de cette rencontre, Gisèle qui habitait le troisième étage de l’hôtel dînait chez sa mère. M. Lafaurie, le dos légèrement voûté, était entré dans la salle à manger d’un air mécontent. Tout de suite, il avait cherché des yeux le couvert d’Odette:

—Où est-elle?... Voilà deux soirs qu’elle dîne hors de la maison. Je ne supporterai pas que cela continue.

M. Lafaurie, qui avait dans le monde une réputation d’amabilité, était dans la vie quotidienne un père irritable. Pour sa seconde fille, il se montrait extrêmement jaloux, susceptible, et accusait sa femme de contrecarrer son autorité. En réalité, les défenses qu’il accumulait ne servaient à rien. Mme Lafaurie, tout en blâmant les nouvelles habitudes de liberté et d’indépendance, laissait Odette faire à sa volonté. Elle récriminait beaucoup et n’empêchait rien. M. Lafaurie, d’ailleurs, ne disait guère autre chose qu’elle; mais ses propres observations, dans la bouche de son mari, la révoltaient comme une injustice. Quand il commençait, elle prenait une attitude de mère outragée:

—Qu’est-ce que tu me reproches? Tu ne veux pourtant pas que je l’empêche de s’amuser? Elle serait la seule.

Saint-Estèphe, conciliant, citait toutes les jeunes filles de leurs relations qui jouaient aussi au tennis, allaient au théâtre, montaient à cheval beaucoup plus qu’Odette. C’étaient, disait-il, les nouveaux usages. Il ne fallait pourtant rien exagérer.

Le dîner à peine fini, ces messieurs sortirent. Gisèle s’inquiétait peu de savoir où Saint-Estèphe passait la soirée. Quant à Mme Lafaurie, tout en continuant de gronder un peu, elle était contente que son mari eût l’habitude d’aller au cercle. Jusqu’à dix heures au moins, on était tranquille.

La mère et la fille s’installèrent en tête-à-tête dans un petit salon réservé à la vie intime. Un plateau lumineux suspendu au plafond diffusait une lumière douce. Mme Lafaurie se plaignit qu’elle n’y voyait pas, éteignit le plafonnier, puis le ralluma. La jeune femme à demi étendue sur un canapé lui conseillait de rester tranquille:

—Vous ne savez pas ce que vous voulez. J’aime beaucoup cet éclairage. C’est très reposant...

—Mais on ne peut rien faire. Comment veux-tu que je travaille?

Une lampe de Chine, coiffée d’un abat-jour rose voilé de dentelle, noya de lumière le salon vert d’eau. Mme Lafaurie s’assit enfin près d’une bonne table de style Louis-Philippe, repoussa des journaux pliés, les derniers numéros de l’Illustration, et ouvrit une boîte à ouvrage en vannerie ronde nouée d’un ruban. La bergère qu’elle affectionnait était recouverte d’un velours côtelé qui avait la nuance des très vieux vins. Quand elle eut assuré ses grosses lunettes d’écaille sur son nez busqué et pris son tricot, ses mains commencèrent à s’agiter. Un médaillon ovale entouré de perles fermait son corsage de blonde noire. Elle parut soudain vieillie, fatiguée, avec des ombres creusant son masque blafard, sa corpulence de quinquagénaire en robe de soie un peu craquante, et les pelotons roulant dans son tablier.

Gisèle ouvrit une petite boîte de cigarettes, en choisit une, l’alluma soigneusement et se renversa dans la courbe du canapé. Elle fumait lentement, avec des gestes paresseux de son beau bras nu. Quand sa main s’approchait de ses lèvres, ses bagues brillaient.

—Je ne comprends pas, déclara Mme Lafaurie, quel plaisir tu trouves à fumer. Je ne peux pas m’y habituer. Autrefois, une jeune femme n’aurait pas osé! On eût été bien étonné.

Gisèle, dans son nuage de fumée légère, ne semblait entendre que très vaguement ces observations. Sa mère ne remarqua pas son expression qui était à cet instant singulière et presque cruelle. Elle ne répondait que sur un ton de condescendance:

—Moi, vous savez, rien ne m’étonne.

Elle avait une tunique claire en crêpe de Chine. Sa jupe noire, un peu remontée, découvrait ses bas de soie gris et ses pieds charmants chaussés de satin. Habituellement, lorsque sa mère récriminait, elle montrait plus d’impatience. Mais, ce soir, ses yeux pleins de feu semblaient sourire à d’autres pensées.

A dix heures et demie, Saint-Estèphe rentra et referma soigneusement la porte. Il avait l’air pressé et mystérieux de quelqu’un qui a marché vite pour apporter une nouvelle:

—Vous ne savez pas, commença-t-il...

Frédéric se montrait pour servir le thé. Il s’interrompit.

Le domestique avançait une petite table sur laquelle étaient disposées, autour d’un grand samovar d’argent, des tasses de porcelaine transparente à petits bouquets.

Gisèle se leva:

—Je vous sers du thé?

—Non, un peu de tilleul, si vous voulez bien.

Il souffrait de l’estomac et reprochait à sa femme de ne pas y faire attention. Son visage se rembrunit. C’était une contrariété pour lui de n’avoir pas dit tout de suite ce qu’il voulait dire.

Tout en attendant que le domestique se retirât—et il semblait prendre plaisir à prolonger son manège autour de la table—Saint-Estèphe regardait sa femme à la dérobée. Valait-il la peine qu’il eût quitté si tôt une réunion extrêmement joyeuse pour être accueilli de cette façon? Depuis quelque temps, elle était maussade, agacée. Lui, au contraire, qui avait une infidélité à se reprocher, exagérait l’empressement. Si elle se doutait de quelque chose, pensait-il, ce serait terrible! Devant cette idée, il se sentait pusillanime comme un enfant, prêt à toutes les protestations, à tous les mensonges. En réalité, cette liaison avec une modiste en renom—celle-là même qui faisait à Gisèle de charmants chapeaux—ne l’amusait guère. Cette femme avait des manières vulgaires qui lui déplaisaient; mais, dans le monde où il fréquentait, n’était-il pas presque de règle que tout homme marié eût une maîtresse? Il ne comprenait pas comment l’opinion exigeait de lui cette chose ennuyeuse, qui contrariait ses goûts de prudence, de tranquillité; néanmoins le souci de ne pas manquer à «ce qui se fait» l’empêchait de mener jusqu’au bout son raisonnement.

—Non, elle ne sait rien, pensa-t-il en regardant la jeune femme verser tranquillement du thé dans sa tasse; et l’intérêt de la nouvelle qu’il apportait le gonfla de nouveau du sentiment de son importance.

Mme Lafaurie, tirée de son assoupissement, tenait Frédéric comme au port d’armes en face d’elle. Presque chaque soir, elle entamait ainsi un interrogatoire et lui donnait en cinq minutes trois ou quatre ordres contradictoires.

—Que nous disiez-vous? demanda-t-elle enfin à son gendre.

Et elle s’installa confortablement, avec une sensation de bien-être. C’était un bon moment pour elle que celui où elle s’apprêtait à dévorer quelque nouvelle. La mine de Saint-Estèphe mettait en appétit sa curiosité de dame presque mûre, barricadée de vertus bourgeoises mais qui éprouvait vaguement devant le scandale le mouvement de l’ogre flairant la chair fraîche.

La physionomie de Saint-Estèphe s’éclaira de satisfaction. Il s’assit à côté de sa belle-mère, remuant son tilleul avec une petite cuiller, ses maigres jambes croisées par-dessous la table. Gisèle eut soudain l’intuition qu’il allait parler de Seguey.

—Videau m’a appris ce soir de bien tristes choses, commença-t-il sur le ton affligé d’un homme du monde qui déplore des événements contraires aux bienséances élémentaires. Vous savez ce que l’on dit du capitaine Galet, et que Mme de Pontet serait du dernier bien avec lui depuis des années...

Il regardait alternativement sa belle-mère pétrifiée par l’attention et sa femme qui mangeait un petit gâteau:

—Le capitaine, qui est en garnison à Libourne, venait la voir chaque semaine. Elle-même le rejoignait le samedi et restait deux jours. C’était soi-disant pour des affaires, mais le monde avait son opinion faite et ses voyages à Bordeaux étaient remarqués. Il y a vraiment des femmes qui ne redoutent rien. On s’étonne que sa belle-mère, qui est une personne de grand mérite, n’ait pas essayé de la retenir. Cependant le capitaine se serait lassé. Certains disent que la dame aurait des dettes, et qu’il a eu peur...

Sa voix se faisait de plus en plus basse et chuchotante, comme s’il eût craint que quelqu’un écoutât derrière la porte:

—Le capitaine, qui voulait rompre, a obtenu de permuter. Il part pour Nancy. On raconte que cette malheureuse l’a relancé jusque chez lui, et qu’il lui a refusé sa porte. C’est vraiment une créature sans dignité.

—Quelle horreur, déclara énergiquement Mme Lafaurie qui avait le mépris du monde militaire. Cette petite femme n’a jamais été de mon goût. J’espère bien que son frère ne la verra plus.

—Vous-même, interrogea Saint-Estèphe, tourné vers sa femme, ne pensez-vous pas qu’il serait convenable de lui faire comprendre que nous ne pouvons plus la recevoir?

—Oh! dit Gisèle, je ne pense pas qu’elle vienne. Vous savez bien qu’elle ne s’occupe pas beaucoup de nous. Il faut croire qu’une grande passion est très absorbante.

Saint-Estèphe, gêné, se demandait s’il n’était pas visé par quelque allusion. Certaines phrases de sa femme le déconcertaient. Sa belle-mère, au contraire, fortement établie dans ses opinions, n’attendait pas d’autres informations pour prendre parti; tout à fait réveillée maintenant, son tricot repris, elle sautait selon son habitude d’une idée à l’autre:

—Les enfants sont bien à plaindre. Ce qu’elle aura de mieux à faire, c’est de rester à la campagne. Tout cela, c’est pour de l’argent. Sa pauvre mère aurait bien souffert...

—Qu’est-ce qu’il y a? dit M. Lafaurie qui venait d’entrer.

Sa fille lui offrit une tasse de thé qu’il but sans s’asseoir appuyé à la cheminée. Lui aussi connaissait l’histoire, mais se donna l’air de ne rien savoir:

—Odette n’est pas rentrée? demanda-t-il.

Mme Lafaurie lui jeta un regard de blâme, plia son ouvrage et quitta la pièce majestueusement. Gisèle, les coudes posés sur ses genoux, paraissait pensive. Son mari, qui avait sommeil, s’excusa de se retirer.

Quand il fut parti, M. Lafaurie s’assit, calmé, et elle lui tendit la petite boîte à cigarettes: il y avait entre eux une affinité de père à fille, profonde, immédiate, plus pénétrante que les paroles.

—Odette, lui dit-elle, après un silence, je voulais justement vous parler d’elle....

Mme Saint-Estèphe s’était composé, dans son appartement du troisième étage, un petit coin moderne avec des meubles achetés rue du Faubourg-Saint-Honoré, des tentures violet évêque et des coussins de toutes les couleurs. Cette initiative n’avait pas été sans préoccuper Saint-Estèphe qui craignait que sa femme fût critiquée. La plus haute société bordelaise, celle qui a ses hôtels dans le voisinage du Jardin Public, n’admettait que le Louis XVI, les meubles anciens. Quant à la bourgeoisie de vieille souche, qui a moins de brillant et d’automobiles, elle se contentait de vivre confortablement, avec sérieux et dignité, dans son acajou et dans ses peluches, renouvelant de loin en loin quelque bon tapis ou faisant recouvrir ses canapés d’étoffe pompadour. Gisèle Saint-Estèphe, avec ses coussins et les petites pattes de ses fauteuils, fit beaucoup parler et choqua grand nombre de ces personnes dont il est convenu de dire qu’elles ont «beaucoup de goût»; mais les mêmes dames qui avaient déclaré tout cela affreux, et peut-être pas très comme il faut, trouvèrent en rentrant chez elles leurs meubles plus éteints et éprouvèrent un déplaisir qu’elles ne s’expliquaient pas.

Les messieurs, très favorables au contraire, disaient à Gisèle que ce petit coin lui allait bien. Quand on entrait, il y avait toujours des revues sur la table, un grand étui plein de cigarettes et un je ne sais quoi d’intime et d’amical qui vous accueillait. Le divan gardait quelque chose de ses repos de jeune femme, et aussi les coussins jetés, le livre oublié qui restait ouvert.

Entre cinq et six heures, le plateau du thé était posé sur une table basse. Des amis entraient et sortaient, des jeunes gens apportaient des fleurs. Un éclairage spécial avait été ménagé sur un petit vase.

—... Moi, déclarait Gisèle quand Seguey entra, j’aime beaucoup le jaune serin.

Elle élevait sur son poing un petit abat-jour en forme de cloche, la bouche rieuse, les cheveux tirés découvrant son front. Sa souple robe noire s’enroulait sur ses jambes minces. Deux jeunes gens, assis à l’autre bout du divan, comparaient des morceaux d’étoffe.

Elle tendit la main à Seguey comme s’il eût été un des habitués de ce petit coin.

Lorsque la portière s’était soulevée et qu’elle l’avait vu paraître, un peu pâle, habillé avec ce soin où il excellait, elle avait compris ce que signifiait sa présence. La veille, elle lui avait envoyé un de ces billets que les femmes savent écrire et qui laissent beaucoup entendre en ne disant rien. Toute la journée, elle avait pensé qu’il viendrait, le soir même ou le lendemain, à une heure qu’il essaierait de retarder mais qui devait sonner infailliblement; elle sentait, elle, que l’attrait de leur fortune, de leur situation l’amènerait là, à défaut d’autres sentiments, et que ses essais d’indépendance viendraient sombrer au pied de son divan, sur cette peau d’ours blanc dans laquelle se perdaient ses petits souliers de satin.

Maintenant elle le regardait, elle lui souriait, avec des attitudes où quelque chose de son père affleurait sans cesse. Elle semblait lui dire: «Vous voyez comme c’était facile», et avec elle, dans son atmosphère, Seguey sentait se dissiper les impressions presque intolérables qui se pressaient en lui un instant avant, comme il montait avec un peu d’oppression le grand escalier. Il avait redouté une explication, un étalage de paroles dont sa pensée accablée se détournerait. Mais, à peine introduit, dans la lumière violette de ce petit salon, ses appréhensions s’étaient effacées: il ne trouvait que la réunion de chaque soir, autour des tasses de thé d’une femme agréable, qui savait rendre attrayantes toutes les choses mêlées à son petit monde. Un des jeunes gens la contemplait avec des yeux extasiés.

Elle les présenta: «Louis Castéra... Daniel d’Eysines. Mais vous les connaissez. Tous mes amis doivent se connaître!»

Et elle lui demanda son opinion sur l’abat-jour.

Seguey cligna des yeux comme un peintre en face d’un tableau dont il ne sait que dire et approuva le jaune serin.

La jeune femme jouait avec des chapelets d’olives sombres qui glissaient sur un fil de soie:

—Je pourrais y suspendre quelques petits pruneaux.

Puis elle écarta l’abat-jour qui alla rouler sur le divan comme une petite cage renversée dont l’oiseau a fui. Elle se leva, versa du thé dans de minuscules tasses de Chine, s’assit de nouveau, se leva encore.

—Elle est charmante, pensa Seguey, qui vit deux roses grenat sur la cheminée et regretta de ne pas lui avoir envoyé des fleurs.

Le premier feu de l’année, entre deux chenets coiffés de boules de cuivre, consumait doucement une grosse bûche doublée de braises; quelques mottes incandescentes se recouvraient lentement de cendres; il y avait dans l’atmosphère un peu lourde et chaude des odeurs de thé, de pain grillé, et une impression d’intimité qui faisait oublier la vie du dehors.

En un moment, Gisèle avait fourni à chacun des jeunes gens un sujet de conversation, parlé d’un livre, d’un concert qui se préparait, mais en conservant à toutes ces choses leur caractère qui était pour elle d’embellir la vie.

Un des jeunes gens parlait beaucoup. C’était Louis d’Eysines qui avait des cheveux très noirs sur un masque de Japonais. Il était connu à Bordeaux pour ses singularités d’esprit: avant même d’avoir passé son baccalauréat, il lisait Claudel, et méprisait les vieux opéras. L’autre, Louis Castéra, demeurait à l’extrémité du divan et ne disait rien; c’était un petit brun, mince, aux yeux bleu-tendre, l’air réservé et délicat: il n’avait ni la vigueur ni l’allure ferme des «sportsmen». Un garçon qui aimait à rester tranquille, qui savait des vers. Mme Saint-Estèphe lui avait révélé ces choses qui n’ont l’air de rien, et qui sont tout pour certaines natures, le charme d’une étoffe moderne, d’un appartement, d’une fleur dans un vase. Il l’admirait, comme on admire une fois dans sa vie, quand on a vingt ans, des rêveries flottantes, et un goût de la femme qui ne sait encore comment se fixer. Seguey fut frappé par le caractère poétique de cette figure: quand on lui parlait, ses yeux s’éclairaient un peu lentement...

—Madame, dit Gérard en posant sa tasse sur la petite table, il paraît que vous allez avoir une bien belle robe, une robe japonaise...

Et il parla de Carignan. Mme Saint-Estèphe trouvait qu’il avait l’air un peu farouche:

—Je ne sais pas s’il réussira.

Elle disait cela comme si elle pensait:

«Le pauvre garçon! Je lui ai demandé ce croquis de robe pour le distraire, pour lui faire une politesse. Cela ne m’intéressait pas beaucoup...»

Elle fixait sur Seguey ses beaux grands yeux sombres:

—Sa peinture, vous croyez vraiment que c’est bien? Moi, je ne sais pas.

Et avec gaieté:

—Ces jeunes gens qui arrivent de Paris croient que nous n’avons jamais rien vu. Si, ils nous méprisent. Mon portrait, croyez-vous que ce serait très cher? Mais je suis sûre qu’il m’enlaidirait.

Seguey sourit:

—Les peintres ne pensent jamais à cela.

La conversation s’anima sur ce sujet de la beauté, trois jeunes gens réunis autour d’une femme ayant naturellement beaucoup à dire. Gérard, tout à fait détendu, se sentait presque de la maison...

Pendant ce temps, à l’étage au-dessous, Mme Lafaurie disait à son mari d’une voix impétueuse:

—Je t’assure que c’est impossible!

M. Lafaurie, qui devait assister le soir à un dîner officiel donné à l’Hôtel de Ville, mettait sa cravate. Il renversait un peu la tête, en face d’une glace, pour voir le nœud immaculé par-dessous sa barbe. Lui aussi, la veille au soir, avait eu un mouvement de réprobation quand Gisèle lui avait insinué l’idée audacieuse de donner sa fille à Seguey; à la réflexion, cette pensée ne lui paraissait plus si déraisonnable.

Ce n’était pas la première fois qu’une scène éclatait entre eux au sujet d’un projet de mariage. Mme Lafaurie, comme presque toutes les femmes, cherchait pour Odette un parti brillant, de la fortune, cet ensemble de conditions sur lequel le monde ne transige pas. Mais son mari, pour sa seconde fille, ne voulait pas d’un Saint-Estèphe: une préoccupation pour lui dominait les autres, celle de sa Maison.

Il entendit sa femme qui disait:

—Tu ne penses pas à sa sœur. Lui-même, quoiqu’il soit ruiné, croira nous faire un grand honneur. D’ailleurs, à Belle-Rive, il n’était occupé que de cette petite Dupouy qui n’est pourtant ni belle, ni riche. Odette aurait bien peu d’amour-propre...

M. Lafaurie ne discutant pas davantage, elle pensa l’avoir convaincu. Mais, quand il fut sur le point de partir, son chapeau de soie luisant à la main, il dit seulement:

—Je l’inviterai à dîner demain.