La vigne et la maison: roman

Jean Balde · Chapitre 4 sur 24

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La vigne et la maison: roman

Chapitre II

—Allons, du courage!

L’omnibus lourdement chargé s’ébranla dans l’allée boueuse que bordaient le chai et les écuries.

Paule resta un moment debout dans l’embrasure de la porte. La vue de la campagne verte la rafraîchissait. Le jardin était détrempé et quelques branches de bois mort jonchaient les pelouses mal entretenues, sur lesquelles un rouleau de pierre et une herse avaient été abandonnés. A travers la grille du portail, elle apercevait la coulée du fleuve et l’autre rive profilée sur les tons ardoisés du ciel. Tout paraissait indifférent. Elle était chez elle. Il n’y avait pas de dangers à craindre. Personne ne l’aimait ni ne la détestait. Les choses resteraient pareilles à ce qu’elles étaient ce soir-là, telles que sa mère les lui laissait. Sa mère, sa mère, elle allait enfin pouvoir la pleurer. Comment eût-elle imaginé que la mort porte en elle d’autres conséquences que le vide, les larmes, le trou béant du premier jour?

 

II

 

La propriété de Paule Dupouy, les Tilleuls, s’ouvrait par un portail en face du fleuve. Un autre, simple claire-voie en barreaux de fer, au bout d’un chemin de propriété, donnait sur la route. C’était par là que les voitures entraient et sortaient; les roues y creusaient l’hiver de profondes ornières que l’on remplissait de tuiles cassées.

La façade qui regardait l’eau avait, les jours gris, un air de tristesse. Un cordon de glycine courait au-dessus du rez-de-chaussée. Le jardin, humide, étouffé d’arbres, était séparé du chemin de halage par une haie d’aubépine. Il y avait un décrottoir à côté de la porte, des sabots épars au seuil de la cuisine. Mais, par les mauvais temps, aucune précaution n’empêchait l’entrée de la terrible boue que les pas transportaient dans toutes les pièces.

De l’autre côté, la vue n’était que gaieté et animation. Elle s’étendait au-dessus de la bande verte de la «palud». Les coteaux bleuâtres qui dessinent la rive droite de la Garonne s’abaissaient en face du domaine. Leurs pentes cultivées formaient un vallon, au fond duquel coulait la Pimpine, petit cours d’eau qui faisait marcher deux moulins avant de se perdre dans le fleuve. Un village aux toits roses et violets s’était niché dans cette ouverture parmi les feuillages; ses petites maisons se superposaient au bas du rocher.

Un hospice se dressait sur une des crêtes, grand bâtiment neuf, à demi caché dans un parc touffu, d’où jaillissait un clocher pointu. Les gens du pays l’appelaient la Chapelle. Au-dessus du porche était une horloge qui réglait le travail aussi loin qu’on pouvait l’entendre; ses coups espacés tombaient lentement, comptés un par un au fond des cuisines et dans les vignobles.

Sur l’autre versant, à mi-hauteur dans la verdure, c’était le Château: une construction de style Henri IV qui tournait de ce côté une façade terminée par deux gros pavillons carrés. Les arbres dissimulaient les grandes terrasses, des pièces d’eau, un ensemble presque royal.

Il y avait aussi le bourg en haut de la vallée, invisible dans un repli, avec quelques maisons et de vieilles haines. La possession de l’église paroissiale, qui était pour lui comme un centre de résistance, le défendait de l’oubli total. Les gens «du haut», toujours en conflit avec ceux «du bas», se cramponnaient à sa plate-forme, à ses murs romans, à son cimetière, cependant que la vie glissait vers la gare, le mouvement et l’activité.

Une grand’route suivait le bas de la colline, au-dessus de la ligne du chemin de fer. Les trains ne montaient et redescendaient que trois fois par jour. La campagne souriante les voyait passer. Avril remplissait les petits jardins de giroflées et de myosotis, les lilas débordaient les murs, et un parfum d’amande amère flottait sur les haies.

Le printemps... Paule se refusait à le regarder. Pendant une semaine, elle éprouva de la répugnance à franchir le seuil de sa maison. La grande lumière la blessait de sensations aiguës: il lui semblait qu’au dehors vivait un monde de joie, et devant ce jaillissement de fête, elle se dérobait, fouillant le fond âpre de sa douleur.

Elle pensait à sa mère, avec une obstination cruelle et presque farouche. Elle la revoyait, au fond de sa chambre, abattant le tablier du secrétaire en bois de noyer, et reprenant la besogne ingrate des comptes et des écritures. Mme Dupouy paraissait toujours tourmentée, de cette inquiétude spéciale aux veuves qui sentent sur elles un poids trop lourd et redoutent de ne le pouvoir porter jusqu’au bout. Dépositaire des biens de sa fille, elle avait eu de sa responsabilité un souci qui l’avait minée.

Presque chaque jour, Paule lui disait:

—Ma pauvre maman, vous exagérez!

Son visage alors se rétrécissait, il y avait une rétraction de toute sa personne comme si elle se trouvait attaquée, blessée par la pire des injustices:

—Mais c’est pour toi! C’est ta fortune!

Cette idée la martyrisait, absorbant peu à peu le sang de sa chair, la pulpe de ses os, faisant d’elle cette créature desséchée, blanchie, qui semblait toujours égrener un chapelet d’incertitudes. Sa vie, profondément ancrée dans les tracas de chaque jour, était en même temps troublée par la conviction qu’une femme est faible, impuissante à bien diriger et destinée à être trompée. Cette disposition provoquait en Paule des sentiments tout à fait contraires; et maintenant que le souvenir était sans cesse à son côté, faisant revivre les yeux pâles, la figure à la fin presque transparente, le désespoir encore protestait en elle.

Les choses matérielles lui étaient tellement indifférentes! Depuis la mort de son père, leur intimité s’était resserrée, leurs vies confondues, annihilant tout ce qui eût été banal et superficiel. Elles s’étaient aimées comme on s’aime dans la solitude, la vie soucieuse, où les peines mêmes sont une raison d’aimer davantage. Si Paule n’avait pas eu d’amies, c’était sans doute parce qu’elle avait été élevée aux Tilleuls, tenue à l’écart, mais aussi parce que leur commune tendresse lui avait suffi. Cette mort, qu’elle n’avait pas vu venir, lui paraissait une trahison inexplicable. Comment sa mère n’avait-elle pas su se garder pour elle, ménager ses forces? Et maintenant la vie continuait, indifférente à son absence, comme dans le passé à ses tourments et à ses scrupules.

Paule regardait, par la fenêtre de sa chambre, le dos blanc des bœufs aller et venir dans son vignoble. Les gelées, dont la crainte arrachait de son lit Mme Dupouy plusieurs fois par nuit, n’avaient pas fait de dégâts sensibles. De petites feuilles s’étiraient au-dessus des rangées de ceps. Les pruniers en fleurs pavoisaient la campagne de couronnes immaculées.

Son domaine, ainsi étalé entre le fleuve et le coteau, le long de la route, respirait la paix. Les travaux s’y succédaient dans leur ordre immuable, comme chez tous les autres propriétaires de ces terres grasses, dont elle apercevait les maisons blanches et délicates dans les parterres semblables à de gracieux îlots de verdure. Cette campagne girondine cultivée comme un jardin était lustrée par l’air du printemps. Sur les coteaux poudreux d’ombres violettes pointaient les clochers.

Tout paraissait aimable, facile, enveloppé d’une atmosphère de sécurité.

Elle pensait avec une irritation un peu méprisante aux mots de son oncle:

—Il faut que tu te maries ou bien que tu vendes!

Aucun de ses parents ne la comprenait. Elle en éprouvait une rancune qui n’était au fond qu’un amour trompé: ils avaient déçu ce désir d’entente, d’union familiale que sa mère et elle avaient dans le cœur; toutes les choses, les plus belles même, les plus attachantes, se présentaient à leur esprit sous forme d’affaires ou de tracasseries. «Si ma tante était restée, pensait Paule, elle aurait voulu mettre en ordre les armoires, regardé partout, critiqué. Elle reprochait à maman de ne pas s’occuper assez du ménage. Il aurait fallu que le dîner fût servi à l’heure; Louisa, qui n’accepte pas les observations, m’aurait fait des scènes. Pourquoi supporterais-je d’être tourmentée par des gens qui ne m’aiment pas?»

Chaque jour, dans la cuisine ouverte sur le jardin, le va-et-vient des paysans jetait des nouvelles. Quand elle descendait, elle trouvait des gens attablés; la cuisinière, Louisa, remplissait les verres.

Paule passait vite, pour ne pas les gêner, avec un sourire bienveillant et mélancolique. Elle avait cette délicatesse qui ne veut pas voir ce qui est donné et ceux qui reçoivent. Un jour pourtant, elle se sentit un peu soucieuse:

—Vous donnez donc à boire à tous ceux qui veulent?

La vieille femme mit ses mains sur les hanches:

—Ce serait malheureux tout de même, qu’on ne puisse plus se rafraîchir!

Et méprisante:

—Pour un verre de vin, ça vaut-y la peine?

Paule n’insista pas. Il lui était toujours pénible de refuser, de faire un reproche. La bonté de son cœur, qui lui semblait la chose du monde la plus naturelle, démentait la fermeté de son caractère; la vie lui aurait paru insupportable si les visages n’avaient pas reflété le contentement.

Les pêcheurs d’aloses, qui avaient leur barque dans le petit port, trouvaient des motifs pour venir sans cesse: ils empruntaient un maillet, des clous, une vieille planche. Un matin, Paule s’aperçut qu’ils avaient planté des piquets le long d’une allée et commençaient d’y suspendre leurs filets mouillés; elle eut un mouvement de contrariété et descendit à la cuisine:

—Je ne supporterai pas une chose pareille, déclara-t-elle à Louisa. Allez le leur dire.

La servante, penchée sur le feu, releva vivement sa grande taille osseuse. Sous le foulard serré autour de sa tête, d’où s’échappaient des mèches grises, son visage sec aux lèvres pincées, ses petits yeux noyés de bile exprimèrent la stupéfaction:

—Ces pauvres gens ne font pas de mal! C’est Élie, et puis Augustin, que la pauvre Madame connaissait bien. Sa femme a travaillé dans les vignes, une bien bonne femme!

—Ils auraient pu au moins me demander la permission.

Cette fois, Louisa se lamenta: c’était sa faute: ils l’avaient demandée, la permission; elle avait cru bien faire en disant qu’ils pouvaient planter les piquets. Le long de l’allée, cela ne gênait personne. La pêche d’ailleurs serait bientôt finie.

Le lendemain, Augustin se présenta devant la porte de la cuisine, retira ses pieds de ses sabots et avança la tête avec précaution. Il portait, par un brin d’osier passé dans les ouïes, une alose grasse qui se balançait contre sa jambe.

Paule, appelée, descendit de mauvaise grâce. Elle ne voulait rien accepter, mais Louisa avait déjà couché le poisson sur l’herbe, et en faisait sauter les écailles avec un couteau:

—On la cuira sur le gril avec du laurier.

Et la soupesant:

—Elle pèse bien près de quatre livres.

Le vieux regardait l’alose, un mouchoir noué autour du cou, son béret baissé sur sa peau tannée:

—Peut-être bien même qu’elle en pèse cinq!

A midi, la cuisine était pleine d’une odeur de poisson et de laurier brûlé. Louisa apporta le plat, les deux bras levés. Elle avait un air de triomphe.

Il fallut encore que Paule entendît toute l’histoire du vieil Augustin: sou par sou, il avait amassé de quoi acheter une embarcation, les avirons, le mât et la voile; il en avait maintenant une autre, une grande yole et un hangar sur le bord du fleuve. Paule se rappela cette cabane où s’accumulaient les filets, les planches, les pots de peinture, les chapelets de flotteurs en liège, et ces grandes nasses d’osier, les «bourgnes», qu’on immerge pour pêcher l’anguille dans les trous de vase.