La vigne et la maison: roman
Chapitre V
Paule se rappela brusquement qu’il l’avait beaucoup regardée. Le ressentiment qu’elle en éprouva lui fit paraître cette scène encore plus pénible. Le désir de s’en aller, de respirer seule et tranquille, délivrée de toutes ces choses, creusait un grand cercle bleu autour de ses yeux. Elle répéta d’une voix ferme:
—Je vous assure que c’est inutile.
Mᵉ Gratiolet lui faisait maintenant les représentations convenables: sa famille se préoccupait; son devoir exigeait qu’il la mît en garde... Puis ils revinrent aux comptes de tutelle et à une autre succession, celle de son grand-père, dont le règlement traînait depuis des années. Il y avait des ventes à effectuer, des remplois de fonds.
Elle l’écoutait, le regard vague, ne comprenant rien, si ce n’est que Mme Dupouy avait perdu beaucoup d’argent.
Ainsi, pendant qu’elles vivaient toutes deux si modestement, calculant les moindres dépenses, dans leur retraite campagnarde, une partie de sa fortune sournoisement s’était échappée, avait fui sans qu’elle s’en doutât, par des fissures invisibles. Était-ce possible?
Le notaire expliquait:
—Les mauvais placements... Des valeurs qui baissent.
On pouvait donc se ruiner de cette manière mystérieuse.
V
Le printemps passait.
Les lauriers étaient défleuris,—ces lauriers qui portent le long de leurs rameaux, entre les bouquets de feuilles luisantes, des fleurs blondes comme des abeilles. Les grappes de la glycine pendaient toutes molles. Leur jonchée traînait au bas des vieux murs.
De la fenêtre de sa chambre, Paule avait suivi les transformations d’un bosquet de boules-de-neige. Les petites têtes vertes, d’abord confondues avec le feuillage, étaient devenues chaque jour plus grosses et plus pâles. Maintenant, elles étaient d’un blanc mat et courbaient les branches; demain, elles s’inclineraient davantage encore, lâches, prêtes à l’éparpillement qui couvrirait la haie d’épine et le morceau de gazon foulé.
Un rossignol invisible chantait le soir et jusqu’au matin. Il lançait deux fois, trois fois, sa note flûtée, puis un trille où sa petite âme délirante se brisait en perles.
Après le départ de Seguey, Paule avait eu des jours de tristesse. Où était-il? Le reverrait-elle? Elle imaginait mal qu’elle pût le retrouver chez les Lafaurie. La pensée d’être avec lui au milieu du monde la remplissait de timidité. Sa solitude développait un de ces sentiments que tout favorise, la beauté, le calme de la campagne. Nul ne peut dire ce qui s’amasse ainsi de rêve dans des vies qu’on croit monotones. Paule songeait qu’elle pourrait toujours l’aimer de loin, l’aimer sans rien dire; ses vingt ans reformaient cet idéal des grandes amours silencieuses qui ne survit guère à la jeunesse.
Devant ses vignes, ses prés où montait la belle herbe verte, des forces profondes la ranimaient. Ses responsabilités nouvelles, toutes les décisions qu’il lui fallait prendre, la changeaient un peu, la faisaient plus réfléchie et plus courageuse. Son esprit travaillait beaucoup. Mlle Dumont, quand elle arrivait, menue et soignée, ses mains gantées de fil gris sur son petit sac, la trouvait entourée de livres et de journaux d’agriculture. Elle lisait le Vieux Vigneron, le Réveil rural, et suivait de mois en mois un calendrier agricole qui était signé: Grand-Père Sylvain.
La vieille demoiselle paraissait troublée:
—Vous devriez continuer de faire comme votre mère a toujours fait. C’était une femme prudente et de bon conseil.
Quand les paysans rentraient du travail, devant la porte de leur maison ou sur le seuil de l’écurie, elle leur parlait longuement de ces choses. Ils hochaient la tête:
—Peut-être bien!
Mais le soir, en mangeant leur soupe, ils reprenaient toutes ses paroles. Ils les commentaient le samedi, dans la boutique du coiffeur, qui est au village le lieu de réunion, presque le club, où se discutent les affaires, la politique, la chasse et les syndicats. Des figures se penchaient, hermétiques et silencieuses, pour mieux entendre.
Les yeux suivaient aussi sa voiture basse, qui avait un coffre jaune entre deux roues bleu-clair.
Cette jeune fille qui allait et venait, presque toujours seule, conduisant elle-même un petit cheval, faisait sur les esprits une impression considérable. Plus d’un ruminait de lui proposer des combinaisons. Un travail de taupe se développait, qui convergeait vers son domaine, enveloppant de galeries souterraines sa vie isolée. L’idée prenait racine dans plusieurs cerveaux qu’il y avait avec elle quelque chose à tenter. Elle devenait une occasion de fortune, une chance à courir, dont on ne savait pas encore la juste valeur, mais qui mériterait d’être étudiée, creusée jusqu’au fond. Dans la vie paysanne, en apparence toujours pareille, il n’est pas un événement qui échappe à la réflexion. Ceux-là seuls réussissent qui s’attachent aux choses avec âpreté, les palpent, les pressent pour en extraire les possibilités qu’elles peuvent renfermer.
Dans presque toutes les petites maisons accrochées au bas du rocher, et au pied desquelles la palud venait s’arrêter, l’opinion était établie que Paule était très riche. Certains bâtissaient sur elle un roman, cette histoire de l’orpheline qui, dans l’imagination populaire, tient toujours un peu du feuilleton et de la littérature à cinquante centimes.
Un après-midi, comme la jeune fille cousait à l’ombre des ormeaux, assise sur un banc, elle aperçut au bout de l’allée un homme portant la longue blouse bleue des maquignons, qui venait vers elle.
Il salua de loin et se rapprocha en saluant encore.
Elle lui demanda, son aiguille en l’air, s’il avait besoin de la voir.
Il ne parut pas avoir entendu, parla du temps qui était beau, remit sa casquette et attaqua enfin la question:
C’était pour les prairies, une idée lui était venue...
Il avait pris un air souriant:
—Je pourrai peut-être vous les louer, ou seulement couper le foin. Chacun en aurait sa moitié: la vôtre, la mienne. Ce serait de l’ennui de moins pour vous. Justement que le travail presse dans les vignes au moment des foins et qu’on n’a jamais assez de personnel. Alors, on attend, le foin se gâte, il devient tout blanc, de la paille quoi...
Il avait, dans sa figure rougeaude, les gouttes claires de deux petits yeux à demi cachés par des paupières plantées de cils roux; et le regard ainsi clignotant, il risquait ses phrases avec précaution, surveillant l’effet qu’elles semblaient produire, ménageant des silences plus ou moins longs, prêt à s’avancer, à laisser entendre quelque chose d’autre, mais non moins capable de recul, d’atténuation, de retraite habile:
—Ce n’est pas que l’herbe soit bien épaisse, mais j’ai des bêtes, cela me ferait toujours de la nourriture.
Louer ses prés, ou en donner la coupe à l’entreprise, elle n’y avait jamais pensé. Enfin, elle verrait, elle réfléchirait.
Il s’en alla, patelin, bonhomme, et revint sur ses pas:
—Vous me connaissez bien... Délicat Pouley.
Il redit son nom deux ou trois fois, en appuyant sur chaque syllabe, pour qu’il entrât dans la mémoire de la jeune fille:
—Allons, au revoir, je repasserai.
Elle le regarda s’éloigner, réfléchit un moment, puis chassa de son esprit ce problème nouveau qui l’embarrassait.
Elle se promena au bord de l’eau. Le ciel était d’un bleu de mois de Marie. Un arôme indéfinissable noyait la campagne, cette pénétrante odeur de la vigne en fleur, que la brise déplace en entraînant comme des écharpes de parfum, que le soleil exalte, et dont les effluves baignent les feuilles de délices subtiles et presque secrètes. Paule avait l’impression d’une jouissance mystérieuse entrée dans sa vie. Le paysage resplendissait, tout trempé de lumière neuve. Il y avait sur le fleuve soyeux des barques menues et de petites voiles; une grande île, dans sa ceinture d’aubiers argentés, semblait un majestueux vaisseau de feuillage ancré au milieu du fleuve. Là-bas, à un détour de la nappe claire, Bordeaux mettait sur la rive gauche un liseré violet brodé de clochers.
Elle croisa des bicyclistes qui portaient sur leur guidon des bouquets de fleurs.
Ses yeux se tournèrent vers le coteau: au milieu des verdures fraîches, elle reconnut le cèdre de Valmont à sa masse sombre; par derrière, le soleil de mai éclairait un morceau de façade blanche.
A partir de ce moment, elle ne vit plus rien. Les allées et venues des promeneurs, l’attroupement d’une vingtaine de personnes sur une petite plage où deux équipes de pêcheurs, tirant à pleins bras, rabattaient le fond d’une seine, tout la laissait indifférente.
Si Gérard avait dû revenir pendant l’été, comme autrefois, dans son beau domaine, quelle douceur elle eût éprouvée à respirer le même air, à le sentir proche! Elle aurait eu l’impression qu’ils étaient ensemble. L’idée qu’elle ne reverrait plus le grand parc ombreux, le perron, lui semblait extraordinaire.
Vendre sa maison, c’était presque aussi affreux que de voir mourir.
Pendant ce temps, Pouley avait longuement fait le tour des prés, les mesurant de ses petits yeux et paraissant établir en silence des combinaisons, des calculs, comme si déjà il en était maître.
Il revint une seconde fois, puis une troisième.
Paule faiblissait, aux prises avec des difficultés qui s’enchevêtraient. Un de ses paysans avait eu le pied écrasé par une charrette. Juin s’annonçait capricieux. La nouvelle lune amenait une pluie fine, qui devenait à certaines heures plus serrée et plus abondante. L’eau ruisselait sur les tilleuls consternés, sur la vigne en fleur. Paule allait dix fois par jour dans le vestibule pour surveiller le baromètre: la colonne de mercure était basse et baissait toujours. Les paysans regardaient du côté de l’ouest, vers le «pied du temps» couleur de plomb; et ils répétaient:
—Cela changera au prochain quartier, ou à la pleine lune.
Mais, au fond, ils ne doutaient pas que tout fût ainsi jusqu’à «l’autre lune».
Paule, enveloppée d’un grand manteau, les cheveux emperlés d’eau sous son capuchon, les interrogeait:
—Vous croyez qu’il n’y aura pas une éclaircie?
Ils ne se prononçaient pas, sans toutefois la décourager:
—A la marée peut-être, si le vent tournait...
On regardait la fumée qui montait des tuyaux d’usine... ouest... toujours. Le vent ne tournait pas. Paule entendait dans le jardin passer les sabots; les pêcheurs mettaient des surouëts jaunes et de grandes bottes en caoutchouc; les poules étaient de lamentables paquets de plume mouillée.
Le journal disait: «Temps incertain. Une dépression qui va s’étendre.»
Le gros souci était qu’il fît beau pour la Saint-Médard: s’il pleuvait, on serait sous l’eau pour quarante jours. Précisément, ce matin-là, ce fut un déluge. Alors on mit son espoir en saint Barnabé. Les travaux étaient en retard, les vignes non liées croulaient dans les rangs, des maladies blanchissaient les grappes, et c’était un cauchemar que celui de la récolte déjà compromise. Il aurait fallu soufrer, sulfater. Les foins se couchaient. Louisa répétait sans cesse à Paule qu’elle allait tout perdre.
Le jour où Délicat Pouley la trouva ainsi lasse, découragée, il vit que l’affaire était à lui.
Elle lui montra les greniers qui s’étendaient au-dessus du chai et lui demanda s’il voudrait bien engranger son foin. Pouley objecta que c’était beaucoup de travail, en homme qui sent la partie gagnée et grossit les difficultés. Il ne cédait que pied à pied, posant sans cesse d’autres conditions, demandant que la charrette lui fût prêtée, puis un câble pour corder les charges, et encore la faucheuse, la faneuse et la ratissoire.
—Mais si vous les cassez?
Il eut un sourire; et prenant l’air que doit avoir un homme capable:
—Il y a beau temps que ça me connaît.
Il insinua:
—Vous me donnerez bien l’hiver le pacage. S’il n’y a pas de bêtes pour tondre l’herbe, elle ne pousse plus. C’est comme cela que les prés se perdent.