La vigne et la maison: roman
Chapitre III
Louisa continuait:
—Si vous voulez qu’il vous promène quelque dimanche, il ne dira pas non, cela vous ferait une sortie.
Paule fut touchée. Cette proposition lui semblait une marque de reconnaissance. Augustin d’ailleurs ne lui en parla pas; jamais plus il ne fut question de remonter le fleuve, par un beau jour, dans une de ces barques qu’elle regardait passer comme des fourmis noires sur l’eau éclatante. Mais elle était contente maintenant de voir les filets suspendus chez elle, et la figure du vieil homme se plisser d’un sourire en l’apercevant.
Elle parlait peu, ne recevait à peu près personne, mais s’intéressait de loin aux gens et aux choses. Elle donnait des légumes, des fleurs par brassées, non seulement aux pauvres mais à ses voisins, avec ce goût de faire plaisir qui couvrait un plus profond désir d’être aimée.
Elle travaillait maintenant, après le dîner, dans le salon dont les portes-fenêtres restaient ouvertes sur le jardin. Une lueur orangée s’éteignait lentement au bas du ciel. Parfois une grande brise se levait avec la marée et lui jetait à la face des odeurs marines mélangées aux parfums de mai. Le jardin s’emplissait de froissements et de murmures qui allaient se perdre dans les roseaux. Paule écoutait, vaguement inquiète, croyant entendre dans les allées des craquements et des bruits de pas. La lampe, posée sur un guéridon, éclairait le bord de la pelouse et un grand massif de rosiers. Au delà de cette tache lumineuse, l’atmosphère nocturne s’approfondissait, avec des silhouettes d’arbres découpées sur la nappe argentée du ciel.
Elle se sentait parfois un peu oppressée. Le sentiment de sa solitude faisait passer dans toute sa chair des frissons dont elle avait honte. Autour d’elle, tout devenait chuchotant, mystérieux, peuplé de présences cachées encore, mais prêtes à paraître. Il lui semblait voir bouger des ombres.
Son cœur avait par moments des battements fous.
III
Une marchande passait tous les jours sur la route, avant le déjeuner, et arrêtait devant le portail sa charrette tirée par un vieil âne mélancolique.
Louisa criait de la cuisine:
—Madame Rose est là.
On l’appelait aussi «la comtesse», pour des raisons dont personne ne se souvenait. Mais qu’on lui donnât un nom ou un autre, elle s’en souciait peu. Elle se moquait de bien d’autres choses:
—Qu’est-ce que cela fait?
Elle avait une tournure de commère, des hanches rebondies, et un tablier taillé dans un vieux sac. Mais la figure riait toujours, fraîche et ouverte, avec deux yeux bleus pétillants de vie et de malice, le nez relevé en pied de chaudière, et une grande bouche encore élargie par un caquet intarissable. Le son de sa voix était clair et gai. On en entendait de loin les éclats.
Elle connaissait à fond la commune, pour en avoir parcouru depuis près de vingt ans toutes les routes du coteau et de la palud, d’abord poussant elle-même une brouette chargée de corbeilles, puis largement assise dans son charreton. Elle excellait à grouper les gens autour de ses paniers. Elle les dominait, de la plate-forme de sa voiture, sordide et joyeuse, comme la reine d’une cour misérable:
—Qu’est-ce que tu veux aujourd’hui, ma jolie, mon cœur?
Aux femmes qui ne bougeaient pas à son approche, elle faisait des gestes:
—Venez toujours voir!
Et elle déballait, avec ses caisses de sardines et ses viandes blanches, toutes sortes d’histoires paysannes. Personne ne l’avait jamais vue à court de réflexions drôles et de reparties. A travers tout cela, elle faisait marcher son commerce, tirant parti des occasions, portant des pots de fleurs pour la Sainte-Marie, des pieds de chrysanthèmes toute la semaine de la Toussaint, donnant des recettes pour le mal de dents et tirant les cartes. Les jours de fête, elle s’installait avec une boîte de madeleines au coin de la place du village, ou devant la salle de danse. Elle mettait en loterie ses plus vieux canards. Partout où elle passait, elle engageait à se réjouir: quand elle apparaissait avec ses hanches balancées, on avait envie de s’approcher d’elle. Des bonnes familles de la contrée, elle ne parlait que pour raconter que l’une lui avait donné du bois, telle autre un jupon, ou encore du foin pour son âne. Elle savait aussi s’apitoyer, quand il le fallait, mais jamais sur elle, trop intelligente pour donner en pâture ses propres ennuis.
A Paule, qui lui demandait parfois des nouvelles de son fils malade, elle glissait tout bas:
—Il ne faut pas se plaindre. A quoi ça sert?
Et sur un autre ton:
—Il y a de la peine pour tout le monde. Votre pauvre mère en a eu sa part. Ah! elle était bonne! En voilà une qui a fait du bien, et en cachette! Elle n’était pas comme ceux qui le mettent au bout du doigt, pour le faire voir.
Le groupe peu à peu se dispersait, elle criait:
—Nous partons, Cadet.
Le vieil âne attendait qu’elle l’eût au moins répété trois fois. Puis les roues grinçaient, et te charreton de la marchande s’éloignait enfin, laissant derrière lui une traînée de vie et de bonne humeur.
Un jour que Paule se trouvait seule à l’écouter, elle lui avait dit:
—Vous allez rire, mais j’ai fait un vœu. Si je devenais quelque jour riche, j’ai promis au bon Dieu de rouler toujours.
Comment serait-elle devenue riche?
Dans ce petit coin de la Gironde, elle perpétuait la verve gasconne, pittoresque et gaie, qui ensoleille les caractères. Paule se sentait raffermie par cette bonne santé morale que la pauvreté n’avait pas gâtée. Mme Rose du moins ne se plaignait pas; elle vivait sa vie au jour le jour, ayant passé avec la Providence un contrat à perpétuité.
Mlle Dumont, au contraire, la décourageait.
C’était une vieille institutrice un peu effacée, qui avait essuyé de la part des siens les pires vilenies, tout accepté, beaucoup pardonné, et continuait de croire aux bonnes intentions. Mme Dupouy était son amie d’enfance. Pendant douze ans, elle avait fait ses délices de passer aux Tilleuls trois jours par semaine pour donner des leçons à Paule. Les examinateurs d’aujourd’hui auraient rejeté avec horreur les méthodes dont elle se servait pour résoudre de bons vieux problèmes et disposer des analyses. Paule n’avait pas passé d’examens: Mme Dupouy pensait qu’une jeune fille doit surtout s’entendre au ménage et cultiver les arts d’agrément. Maintenant, le piano à queue d’acajou luisant était solennellement fermé au fond du salon; mais la vieille demoiselle, par amitié, continuait de venir chaque samedi.
C’était elle qui avait envoyé les lettres de faire-part et rassemblé les cartes de condoléances. Elle regardait Paule avec attendrissement, soupirait souvent et lui répétait:
—Ma petite, il faut vous marier.
Ou encore:
—Votre tante devrait s’occuper de vous.
L’important pour elle était que le jeune homme eût une belle position. Et elle racontait tous les romans de ses élèves, romans bien fades, vus à travers la bienveillance d’une vieille maîtresse de piano: elle parlait de vie sans nuages, de bonheur parfait.
Elle aussi avait eu une lointaine histoire d’amour, confuse, embrouillée, dont le récit paraissait à Paule une pauvre vanité de femme, mesquine comme tout ce qui touchait à cette vie manquée. Pour cette vieille demoiselle, le mariage demeurait ce qu’il était dans sa jeunesse, la carrière féminine la plus facile, la plus confortable, la seule issue. La grande affaire pour elle, c’était de s’établir, affaire qu’elle voyait à la manière d’une installation solide et commode après laquelle on était fixé, accepté définitivement par la société qui rejette les existences flottantes et instables.
Mlle Dumont, petite et soignée, avait pu avoir autrefois un cœur romanesque, mais cette lointaine fleur de poésie s’y était fanée, en même temps que se décolorait le bleu de ses yeux, maintenant passé, qui avait dû être frais et charmant; ses traits aussi s’étaient usés comme s’effacent les effigies des pièces qui ont trop servi, qui n’ont pas connu le repos, les économies, si bien qu’elles ne sont plus qu’une monnaie anonyme et presque hors d’usage. Il n’y avait plus personne pour imaginer que ce visage avait été régulier et fin. Ainsi diminuée, ratatinée, rassemblant de pauvres objets dans son petit sac, elle sacrifiait aisément les rêves à un idéal de sécurité:
—J’ai peur, ma chère enfant, que dans votre situation, vous ne puissiez faire qu’un mariage de convenance.
Paule répondait par des mots très vagues:
—Il faudra voir. On ne sait jamais.
Elle était lasse de heurter l’élan de sa jeunesse à des gens si différents d’elle, qui prétendaient donner à la vie des formes sans âme. Elle savait bien qu’elle devrait se marier. Mais cette idée, elle ne pouvait souffrir que la nécessité la lui imposât.