L’Ampoule n°16 - Audace & Irrévérence

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J’approchais Louise Bourgeois. Le rendezvous m’avait été accordé dans sa chambre, après tant de refus. J’avançais tel Rousseau, mon tapuscrit à la main, devançant à jamais une traînée d’intellectuels et de plasticiens reconnus mais pour le coup pris de court ! Rien ne m’était acquis que ce simple têteàtête à son chevet et le risque constant de me voir congédier pesait plus lourd encore que mes maladresses à venir, que la honte d’avoir à ressortir de cet immeuble recueilli sans Sa préface ou que ces regards d’un entourage déjà trop médicalisé. J’exigeais trop de bizarrerie en négociant la préface d’une simple nouvelle, 5000 signes d’orgueil ! Mais j’en étais là, dans l’audace et — qui sait ? — dans le charme de ma jeunesse. J’approchais Louise Bourgeois.

J’avais cependant pour moi un antécédent flatteur qui avait dû enfoncer bien des portes à mon intention : ma — je peux dire « ma » — préface de René Char à mon premier roman. On me l’avait présenté tel un colosse dont la voix terrasse, je lui trouvais un corps devenu chétif et le timbre un peu voletant ; on le disait taciturne, il s’est répandu en anecdotes, hésitantes parfois ; on m’avait dit sa passion pour la peinture sur galets, je lui en portais un, déniché chez ma tante qui habite sa région, avec le secret espoir de repartir avec sous le coude une œuvre du maître et un sujet d’ébahissement pour mes contemporains. Il m’avait lancé que sa main n’était plus sûre et « il est trop rond ton caillou », avec ce phrasé âpre et définitif de l’homme siégeant à l’essentiel des êtres et des mots ; une sorte de langage primal, prépondérant : un aboutissement.

Et il avait accepté. Et le moindre mérite dont je me targue est d’avoir favorisé une fois de plus, à l’achèvement de sa vie, la parole du maître, là où son silence hantait et réglait le monde des lettres. Il m’avait poliment rendu mon « caillou » ; je l’ai gardé comme une trace plus concrète de notre rencontre. Il y avait tout de même posé la main !

J’ai attendu le papier, tordu de stress. Sept mois d’une gestation bâillonnée, privé du droit de le revoir, de presser les choses. J’attendais mes feuillets hypnotiques, saignés de son écriture presque rupestre : une œuvre plastique à part entière et — je blanchis mon âme — un magot pour mes vieux jours. C’est avec une demipage dactylographiée que j’ai poussé Gallimard, Denoël, Actes Sud, Seuil et les autres à l’évidence. Imaginez le spectacle réjouissant de l’incrédulité ! Chez Flammarion, j’ai même fait toucher ledit « caillou » que j’avais porté comme une relique à un Jean Marc Roberts médusé !

— Qu’estce que vous voulez que j’écrive ?

— Madame Bourgeois, je ne me permettrais pas. Ce sera déjà un honneur si grand !

Oui, la formule est pompière au possible mais j’ai placé mon futur de réalité : cela sera ! La peau de l’ours ou de l’orange…

— Et puis, j’ai du mal à lire même avec mes lunettes. Plus rien n’y fait.

— C’est pour cela que ce n’est qu’une courte nouvelle ! Je peux même vous la lire ; cela prendra un rien de temps !

Bref ; comment dévaloriser des nuits de fièvre à sculpter le dur de la matière, même pour 5000 signes. « Courte nouvelle » ; à trop jouer la tautologie et l’aide à domicile, j’irai me la faire écrire ailleurs, ma préface !

— Vous savez, je lisais surtout des histoires, comment dire, sentimentales !

— C’est là votre complexité, madame.

J’ai failli l’appeler Louise. Manifestement, c’est mon approche flagorneuse et ampoulée qui complique tout ; elle grimace et rougit un peu. Je sens la gêne nouer ses belles mains d’artiste. Elle est coquette ; ses ongles sont faits, un grenat, son parfum. Un compliment, vite !

— Vous êtes gentil et je vois bien que ça a l’air important pour vous, mais…

Elle respire fort. C’est embarrassant.

— Je m’en remets à vous…

— Ce sera non, monsieur…

— Je me permets d’insister. Louise, une ou deux lignes !

— Je ne peux pas…

— Dictezlesmoi, c’est égal ! Je vous donne le début ?

— Je ne peux pas, je ne sais pas ! Laissezmoi s’il vous plaît !

— Allez, voyons ! Une femme de votre trempe ! Une artiste si…

— Vous me fatiguez, monsieur. S’il vous plait, je suis si fatiguée. Partez, s’il vous plait !

— Ça sert à quoi alors la notoriété de l’art ?

— Je vous en supplie !

Évidemment, l’entourage se manifeste et on appelle du renfort. Voilà ; je suis importun ; on m’éconduit vite. Je ne reverrai plus Louise Bourgeois qu’à sa mort. Il n’y a qu’à attendre et la simple anecdote que nous nous sommes entretenus de ma nouvelle tiendra assez lieu de préface. C’est donc fait !

Sur le perron, le soleil me foudroie ; une bouffée de chaleur sèche contraint ma respiration ; je respire trop fort. La route nationale déroule ses échos sourds, un rance de colza que j’avais ignoré jusquelà : tout un décor qui me tombe dessus en fin de compte. L’épreuve m’aura mis les nerfs en courtcircuit. Je profite du temps qu’il me reste pour me calmer et peler une des oranges que je ne lui ai pas laissées. La voiture est un four inutile sur le parking visiteurs. Passé la grille automatique, j’irai m’acheter un camélia chez Jardiland.