L’Ampoule n°16 - Audace & Irrévérence
Je te vois !
C’est vrai que j’ai le regard immobile. C’est vrai que je suis condamnée à admirer le montant du lit avec ses deux boules d’ébène. C’est vrai que je te devine là, sur le côté, et que tes parents s’impatientent en face de moi. Si seulement on m’avait donné le choix, un ciel d’orage aurait avantageusement remplacé la vision de ces deux épouvantails cramponnés à leurs chaises. Tiens ! On dirait que ton géniteur s’impatiente, il lorgne sur sa montre, il se courbe légèrement pour se masser le mollet. C’est de famille. Il a hérité de mes problèmes de circulation. Et ta mère pendant ce temps ? Elle n’arrête pas de me lacérer des yeux. On dirait du métal en fusion. Aucune émotion à l’horizon. Ni regret, ni mansuétude. Ta mère, de la mansuétude ? Tu plaisantes ! Cent contre un qu’elle enrage après la médecine et ses serments stupides. La vie, vaille que vaille ! Coûte que coûte ! Et dieu sait si je coûte ! Une journée de grandmère c’est le prix d’un allerretour au Touquet ou mieux, deux jours à Disneyland pour l’affreux gamin dont l’ombre s’agite sur ma droite. Pathétique ! Regardez moi cette comédie, cette compassion de pacotille. Vos silences se passent de mots. Vos poses affectées n’impressionnent guère que les infirmières. Voilà l’image que je supporte à longueur de temps. La dernière que j’emporterai avec moi. Arrivée au ciel je la déchire. Même pas un sourire de la part de mon fils Édouard, un larbin aux ordres de sa femme. Un vrai tapis décoratif. J’ai dû accoucher d’un paillasson mâle. Si seulement vous pouviez vous abstenir de m’infliger ces têtes d’enterrement. Sans cette maudite paralysie générale ma doléance serait déjà sur le bureau du Directeur. Une doléance humaniste ! Interdire ces visites dépourvues de mansuétude qui s’apparentent à un avantgoût de cimetière. Une répétition générale en somme. Un autre mouvement sec. Mon paillasson s’agite sur son siège, les fourmis grimpent, les jambes s’impatientent. C’est cela, déplieles, massetoi les mollets, remplis les minutes comme tu peux. Bande d’hypocrites ! Rapaces ! Même toi, le sale gosse planqué en retrait. Tu t’imagines que je t’ai oublié ? L’abruti à sa maman, avec son nez aplati, ses lèvres trop rouges et ses mèches cuivrées de premier de la classe. En attendant tu redoubles. Comme si je ne devinais pas ton ombre glisser sur ma droite et ta main triturer la poignée de la fenêtre. Je te vois pivoter autour de la table de chevet et te baisser discrètement pour soulever mon drap en te pinçant le nez. Admire ! Tu fais sourire ta mère. Elle ne se cache même pas, fière de l’humour pitoyable de son mioche. Huit ans et déjà aussi con qu’un vieux. Un abruti saturé de courants d’air dont le passe temps favori est d’écarteler les grenouilles aux abords de la mare. C’est la première chose que je demanderai làhaut, que ce mioche soit réincarné en grenouille.
Je perds la vie mais pas la vue. J’aperçois encore la cloison vitrée donnant sur le couloir. Des chariots pleins croisent des chariots vides, les démarches sont rapides, les blouses blanches se soulèvent en décrivant des danses aériennes. Parfois une infirmière s’arrête et scrute à l’intérieur de la chambre. « Pauvre vieille », qu’elle doit se dire ! « Elle a bien de la chance d’avoir une famille. » Si elle savait ! Tout bien réfléchi, une paralysée c’est une presquemorte. Comment j’ai percé leurs intentions ? Tout simplement en surprenant les doigts boudinés du sale mioche sur le conduit de la perfusion. Il ne m’a pas fallu une minute pour comprendre la raison de leur visite. Le pouce et l’index appuyaient par saccades, pressaient le plastique, ralentissaient le liquide, le goutteàgoutte s’espaçait. Un spasme a com primé ma poitrine. J’étais prisonnière de fils barbelés qui étranglaient mes veines. Mes lèvres se tortillaient en livrant des spasmes grossiers, je suffoquais sans que personne ne bronche. C’est alors que j’ai réalisé que leur arme c’était le gosse. Il s’est penché pour voir le résultat de son travail, il est apparu dans mon champ de vision, nos yeux se sont croisés pendant que ses doigts se refermaient sur le tube. Je l’observais avec une telle intensité qu’il a fini par lâcher. Il s’est tourné vers sa mère le regard affolé. Interrogateur. Elle affichait un grand sourire en opinant de la tête, un encouragement silencieux qui semblait dire : « Continue, mon petit. C’est bien ! ».
Que voisje ! Ton père fustige ta mère des yeux, le menton dressé vers un endroit précis de la main qu’elle se dépêche de dissimuler. Trop tard, j’ai vu ! Le reflet vient de disparaître au creux de sa paume mais l’anneau brille encore. La garce ! Elle n’a pas perdu de temps, elle a déjà vidé ma boîte à bijoux. Le calme revient, un ange passe. « Paillasson père » m’accorde une ultime attention, mitriste, mirésignée, il y a bien long temps qu’il a abdiqué devant sa femme. Un faible.
Les voilà qui se lèvent. J’ai dû manquer un épisode, ils ont dû s’échanger un signe furtif. Maintenant ils se dirigent vers la porte. Les mains sortent des poches. D’ici peu les cigarettes vont surgir. J’ai compris ! À eux l’alibi champêtre et le bol d’air au fond du parc. Alors petit, t’attends quoi ?
Si jeune et déjà des problèmes de conscience ! Au fond je te plains ! Je te vois flotter sur ma droite. Ton ombre se déplace doucement. Je devine tes petits doigts qui se déplient, qui se donnent du courage, qui caressent le montant d’aluminium. Si tu n’inclinais pas la tête pour scruter le sol, tes gestes seraient plus précis. À moins que tes chaussures t’inspirent davantage que mes yeux. Tu fais un drôle de tueur en socquettes. Ma parole, tu as perdu ta superbe. Ah oui, j’oubliais, ta mère n’est plus là pour te soutenir. Elle et ton père t’ont laissé la sale besogne. À toi la bêtise ! On mettra ça sur le compte de l’âge mental. Alors, ça vient ? Que tu peux être balourd ! Serre donc ! Encore un froussard ! Un paillasson bis. Enfin ! Pas trop tôt ! Les flocs s’espacent. C’est quoi ce bruit ? Tu renifles. Pourquoi tu renifles ? Tu ne serais pas en train de pleurer des fois ? Tu viens de comprendre. Rien à voir avec les grenouilles de l’étang. Tu m’envoies à la mort sans te douter… que moi aussi. Ta mémoire m’a gravée à tout jamais. Serre plus fort, c’est ça. Tu as eu tort de me regarder tout à l’heure. Je ne te lâcherai plus ! Plus jamais ! Je suis maintenant dans ton crâne. Tu as beau te tenir de profil et regarder le sol insipide, tu ne m‘échapperas pas. Le tuyau a entièrement disparu dans ta main. Mon corps explose, j’ai l’impression que mon thorax se brise en mille morceaux et que des crocs puissants me transpercent de l’intérieur. La douleur est terrifiante. Je tiens bon parce qu’au bout de la souffrance, il y a la récompense. Ma résur rection. Mes yeux vont s’enraciner dans tes jours jusque dans tes nuits. Tes rêves ne m’échapperont plus. Ils sont à moi désormais. Où que tu ailles, où que tu te caches, nous sommes un rendezvous perpétuel.
C’est ça. Agrippetoi. Serre le tube. Pliele !
Seulement il est trop tard. Je suis dans tes entrailles, dans les secrets de ton âme. Nous deux, c’est pour l’éternité. À la moindre faute d’inat tention je surgirai sans prévenir. Coucou ! Tu te souviens ? C’est moi ta grandmère. Comment vastu mon chéri ? Heureux ? Quand tu fermeras les paupières pour m’échapper, je me glisserai dans un autre coin de ton cerveau. Recoucou ! C’est encore moi. Tu dors ? Mes yeux illumineront ta mémoire au point qu’ils décideront de ton film du soir, que préfèrestu mon garçonnet ? Une comédie humaine ou un cauchemar intérieur ? J’oubliais ! Inutile de venir t’apitoyer sur ma tombe. Ne te donne pas cette peine. Je n’y serai pas, puisque nous logeons sous le même toit, nos consciences enlacées l’une à l’autre comme des amoureux. Tu as déjà aimé ? Non ? Voilà une jolie occasion d’apprendre. Ma vision devient approximative, je repère ta silhouette s’étirant dans tous les sens, un coup à gauche, un coup à droite. On dirait une marionnette plantée sur un ressort. Sûrement que ta main s’ankylose à force de serrer. Regarde tes doigts, on dirait des coquillages cramponnés à un rocher. Un murmure ? J’entends un murmure. Ma parole, tu pleures ! Oh, le petit chou ! Fais couler ! Évacue le chagrin. Les larmes c’est fait pour ça, c’est juste du chagrin qui s’en va. Comparée à toi, j’ai de la chance. Je suis à l’intérieur. Au sec. À l’abri des turbulences de l’âme. Pour un peu, tu remonterais dans mon estime… sale gosse… sale… gosse… sale… go…
Je voudrais que ça ait commencé autrement.
Un présage étrange dans un biscuit sec, un vieux Chinois me chuchotant ses avertissements sibyllins depuis le fond de sa boutique obscure — mais existetil encore de tels personnages, excepté dans les films ? Un signe avantcoureur quelconque… Cela donnerait à mon histoire, si ce n’est un sens, du moins une certaine cohésion. Mais non. Tout a débuté sur une plage brésilienne, avec les cris porcins d’une bourgeoise en pleine noyade.
Entre deux âges, entre deux eaux, elle s’est cramponnée à moi, son sauveur, comme pour m’entraîner par le fond avec elle. Auraisje eu meilleur compte à la laisser m’asphyxier ce jourlà ? C’est à sa gratitude fanatique — et à ma bêtise, que j’ai prise à l’époque pour de l’audace — que je dois de me retrouver ici ce soir, dans cette somptueuse villa de Saint GermainenLaye, d’où les invités murmurent qu’on devrait me chasser séance tenante. Ils me croient sans doute ivre, j’aimerais tellement que ce soit le cas. La vérité sur mon état… personne n’y croira jamais.
Je m’avance. Revenons à ma rencontre avec Mme Ostent, il y a huit mois de ça.
Une fois la rescapée ramenée sur la plage, ignorant ses remerciements entrecoupés de quintes de toux, je n’ai pas attendu longtemps avant d’en être débarrassé par les secours. Et je pensais ne jamais la revoir, bien décidé que j’étais à continuer ma traque aux jeunes filles de bonne famille. C’était sans compter sur cet acharnement qu’ont les gens seuls à s’agripper au moindre contact social noué, surtout lorsque celuici implique une forte dose d’adrénaline, et une histoire palpitante à raconter. Elle m’a donc retrouvé, facilement qui plus est — moi et ma manie de toujours chasser sur le même banc de plage… Retrouvailles théâtrales, effusions frénétiques, et j’en passe. Ce n’est qu’après le cocktail qu’elle m’a offert que j’ai compris que, malgré son accoutrement cheap et sommaire, elle était riche. Quelque chose dans sa façon de parler au serveur… Je sais les reconnaître… Après tout, j’en vis.
Je m’appelle Louis Deranis — un nom d’emprunt plus chic que mon Bidos natal — et je suis un imposteur. À Rio de Janeiro, il ne m’avait pas été difficile de ferrer, par le biais d’une connaissance tout aussi recommandable que moi, quelques fortunes locales piquées de franco philie. Elles me prodiguaient de quoi mener une existence délicieusement oisive. En échange, je leur donnais des « leçons » — le mot est fort — sur la langue de Molière et quelques bribes de culture pour briller dans les soirées mondaines. La bonne société carioca compte plusieurs de ces dames qui s’entourent de coachs et de professeurs particuliers comme d’autant de courtisans. Une marotte bien décadente, mais infiniment bienvenue pour ceux qui, comme moi, aiment travailler peu tout en vivant bien. Pendant un temps raisonnable, en tout cas. Mais pour que le charme opère, mieux vaut être exotique.
Or, Mme Ostent était française. Pire, parisienne. Notre drame, à nous les Parisiens, c’est de toujours tomber sur nos compatriotes même à l’autre bout du monde, que ce soit des étudiants en vacances ou des couples en lune de miel. Ajoutez à cela l’occasionnelle veuve pleine aux as que l’on arrache à une mort certaine.
Son dada ? Les nouveaux pays émergents. Persuadée que les BRICS domineraient bientôt le monde, elle s’était mis en tête d’initier son unique rejeton à la culture des futures puissances planétaires.
— C’est très bien d’avoir commencé par le portugais, m’assommait elle. Mais vous ne devriez pas vous arrêter là. Le russe, par exemple, ça, ça vous ouvrirait des portes !
Je luttais contre la léthargie.
— Et surtout, surtout, mon petit Louis : le chinois !
Étaitce l’ennui ou l’agacement ? L’envie de me payer sa tête l’a emporté et je me suis entendu répondre :
— Quoi, le mandarin ? Mais je le parle couramment, chère madame.
Sa mine pantoise a réveillé mon intérêt. Quelle tête ! J’ai décidé de voir jusqu’où je pouvais pousser le bouchon.
— J’ai travaillé à l’université de Pékin, après mes études à l’Institut des langues orientales.
— Oh ! atelle piaillé, ravie. Louis, vous avez tout compris ! Mais pourquoi avoir quitté un poste pareil ? Ah, si j’osais… J’ai bien essayé d’intéresser mon Jérôme au chinois, mais je n’arrive pas à lui faire comprendre à quel point son avenir en dépend. Si j’osais…
Là, c’est moi qui ai osé, pour le coup. L’une des clés de mon activité réside dans la mobilité. J’avais fait mon temps à Rio, et je savais qu’il ne faudrait pas trois mois à mes respectables mécènes pour me remplacer par un professeur de tennis ou un gourou New Age. Et j’avais en face de moi une douairière qui, non contente d’être idiote, me devait la vie.
Ignorant la question de mon prétendu abandon de poste, j’ai pris une gorgée nonchalante, ainsi que l’air le plus sérieux du monde, avant de baisser la voix.
— Coline… Vous permettez que je vous appelle Coline ? Chère Coline, aije poursuivi sans attendre son assentiment, et si je parlais moi même à votre fils ?
Vous voulez scotcher l’attention d’une femme malléable ? Répétez son prénom aussi souvent que possible.
— Je n’allais de toute façon pas quitter Rio sans vous avoir à dîner ! Vous êtes mon sauveur, mon petit Louis, je vous dois bien ça ! Mais pour ce qui est de convaincre mon fils, ah là là, atelle achevé en secouant la tête.
J’ai levé le doigt, armé de mon sourire le plus provocateur, un air que je me composais lorsque je tenais une prise.
— Faitesmoi confiance.
Comme si j’allais perdre mon temps à raisonner le petit prince ! Lui serait peutêtre assez malin pour se trouver un professeur de mandarin qualifié. Mais aucun d’entre eux n’aurait sorti Coline Ostent des vagues de Copacabana, ni réussi à la charmer comme seul sait le faire un Louis Deranis.
Quelques jours plus tard, nous étions tous les trois dans un avion pour Paris. Comment un type comme moi s’y prend pour embobiner une cible aussi rapidement ? Eh bien, c’est un métier. Un vrai.
D’abord il vous faut analyser la « cliente ». Qu’elle soit crédule n’est pas suffisant : la parfaite poire est un mélange à parts égales de vanité, de romantisme frustré et de manque de confiance en soi. Ajoutez une pincée de complexes liés à la petite enfance, remuez le tout et servez bien frais. Les femmes épanouies sont la ruine de mon commerce. Pire, si je soupçonne chez un mari ou amant un vague souci de ce que sa bourgeoise dépense pour ses loisirs, je bats en retraite. Heureusement, ces bêteslà sont rares dans les cercles que j’ai fréquentés à Rio. J’avais pu tranquillement ponctionner le compte en banque de ces messieurs par le biais de leurs généreuses compagnes, sachant qu’un homme riche et orgueilleux se refuse à compter ce que madame dilapide. Ah, les « grands seigneurs » des pays émergents… Si j’avais été cynique, je les aurais faits cocus pardessus le marché. Pas par envie, simplement pour en rire plus tard.
La deuxième étape réside dans le bachotage. Les bonnes dames d’Ipanema, Copacabana et Leblon se fréquentant assidûment, j’avais dû limiter mes champs d’expertise prétendus pour rester crédible. D’ordinaire, quelques vieux ouvrages de vulgarisation font l’affaire, après avoir parcouru ce qu’Internet offre de plus synthétique sur un sujet dont je maîtrise déjà les bases : littérature, art, musique… Mon charme et mon assurance font le reste.
Le coaching de vie m’avait tenté, à une époque, mais pour quelqu’un comme moi, sans réelles compétences ou formation sérieuse, il requiert un tel talent de manipulateur que je ne m’étais pas senti à la hauteur. Courageux mais pas téméraire. Jusqu’à l’incident Ostent, cette aventure qui a ruiné ma vie.
J’essaie encore aujourd’hui — surtout aujourd’hui — de m’expliquer ce qui m’a poussé à passer à la vitesse supérieure en me décrétant professeur d’une langue dont je ne parlais pas un traître mot. La seule explication que je trouve est que l’ennui, le besoin d’un défi et la certitude que je pouvais faire beaucoup mieux, ont excité chez moi l’appétit du risque. Fort de mes modestes succès au Brésil, j’ai cru pouvoir entrer dans les annales comme le parasite le plus culotté de Paris.
Les mois qui ont suivi notre retour en France ont été les plus entreprenants de ma carrière. J’avais trouvé bien avant le voyage un stratagème que je pensais ingénieux : prendre une méthode Assimil et avoir systématiquement deux ou trois leçons d’avance sur Jérôme. Lors du dîner où sa mère nous avait présentés, je l’avais deviné suffisamment peu motivé pour ne jamais me poser de questions. Les étudiants français affichent dans l’apprentissage, et particulièrement dans celui des langues, une passivité qui ne cesse de me fasciner. Et qui a bien arrangé mes affaires lorsque mon élève et moimême avons entamé nos leçons. Ostent fils ne fichait pour ainsi dire rien, et me laissait l’assommer de digressions destinées à rallonger nos séances sans éveiller les soupçons de la mère sur la superficialité de mes enseignements.
Et comme je sais si bien le faire, j’usais de mille flatteries pour me mettre Coline dans la poche. La convaincre des progrès de son cher ange me parut d’une facilité déconcertante, même pour moi. Galvanisé par la confiance qu’elle me vouait, je rayonnais chaque jour un peu plus et me délectais de voir mon aplomb la faire fondre. Un compliment sur les capacités de fiston parci, une repartie spirituelle parlà, et elle se laissait envoûter par son petit Louis.
J’ai loué une chambre de bonne, en attendant que mon investissement porte ses fruits. Sous couvert d’une thèse à terminer, je reprenais les cours particuliers qui m’avaient fait vivre dans une autre vie. Une activité sympathique, mais rien n’égale le plaisir grisant d’enseigner ce qu’on ignore, le frisson de l’imposture. Je comptais amener progres sivement ma mécène à m’entretenir à plein temps, puis — pour couronnement de mon coup de poker — m’introduire dans des sphères où je pourrais épingler une jolie dot. L’héritière du groupe Laforcade, dont Coline disait compter le père parmi ses amis les plus proches, me tentait particulièrement. Jamais je n’aurais pu rêver aussi haut autrefois. Paris n’est pas Rio, y faire son trou armé du seul talent que j’aie jamais possédé demande des années d’effort et un réseau qui me manquait jusqu’alors.
C’est pourquoi j’étais prêt à tous les sacrifices pour m’assurer une place permanente dans la vie de Coline, un spécimen de pigeon unique en son genre. Non seulement elle avait le bon goût d’être veuve depuis des années, mais elle me facilitait encore la tâche en refusant de remplacer M. Ostent, un nouveau riche dont le portrait vous toisait dans chaque pièce de la maison — à l’exception de la chambre du fils. Je suis donc devenu le confident de ses questionnements ordinaires, puis de ses tourments les plus intimes. Un soir sur deux, après avoir copieusement menti sur l’intérêt de Jérôme pour le mandarin et sa soif d’apprendre, j’endossais le costume de l’ami fidèle. Je la plaignais lorsqu’elle se sentait seule, l’approuvais quand elle s’indignait de quelque vulgarité entendue à un dîner, et m’extasiais devant telle ou telle atrocité qu’elle s’était fait refiler dans une galerie à la mode. À prix d’or, ça va de soi. Je m’inquiétais d’ailleurs de constater que je n’étais pas le seul profiteur à lui tourner autour. Si d’autres s’amusaient à la traire dans mon dos, il allait falloir que j’y mette le holà un jour sans la vexer : lorsqu’une poire se rend compte qu’on l’a traitée comme telle, elle finit par se méfier de tout le monde, y compris de son sympathique piqueassiette. Même s’il lui a sauvé la vie.
Rien ne m’a été épargné durant mon entreprise de séduction platonique. Qu’elle me traîne à une conférence sur les perspectives économiques dans les pays émergents ou m’appelle au milieu de la nuit parce qu’elle avait eu des palpitations « inquiétantes », je suis resté stoïque, toujours fixé sur mes objectifs.
Si ma bienfaitrice me tapait de plus en plus sur le système, je dois quand même reconnaître que les rudiments de langue chinoise appris au cours de ces quelques mois m’ont distrait de l’ennuyeuse compagnie des Ostent. J’ai même réussi à maîtriser de quoi alimenter un début de conversation — tandis que mon apprenti baragouinait à peine les politesses de base. Et le jour est enfin arrivé où ma persévérance allait se voir récompensée. Du moins, c’est ce que je croyais.
Lucien Meynard, l’un des « grands amis » de Coline, et accessoirement l’un des plus gros exportateurs de vins français au monde, organisait une réception pour l’anniversaire de sa fille. Chagrine de n’avoir plus eu de cavalier pour ce genre d’occasions depuis feu M. Ostent, la brave femme a tenu à m’y inviter. « Il y aura quelqu’un que je tiens absolument à vous présenter », atelle ajouté d’un air qu’elle voulait mystérieux. Je la trouvais touchante lorsqu’elle essayait de se rendre intéressante. Et pour une fois, elle a réussi à piquer ma curiosité. La fille de Meynard était fiancée, Coline m’en a rebattu les oreilles pendant tout le trajet jusqu’à SaintGermainenLaye. Il n’y avait donc rien à espérer de ce côtélà. Mais qui sait, l’une de ses amies ou cousines…
Durant les réjouissances, je peux dire sans me vanter que j’ai été au meilleur de ma forme. Après les politesses d’usage envers le maître de maison et sa ravissante fille, je me suis lancé à l’assaut des convives comme un sportif un jour de compétition. Charmant avec les dames, brillant avec les messieurs, malicieux avec les demoiselles… Un vrai dandy de gala. J’avais d’ailleurs pu me faire payer des vêtements neufs pour l’occasion — merci, chère Coline. Naviguer dans ces eaux nouvelles a été un challenge autrement plus électrisant que de jouer au Français cultivé à Rio. Il en fallait, de la gnaque, pour berner des compatriotes sur ma vraie nature, dans un univers plus snob qu’aucun Brésilien, même riche, ne pourrait jamais l’être. Et comme je m’en sortais à merveille, je n’ai rien vu venir — certains diront pourtant que ça me pendait au nez.
J’ai volé haut, si haut que je me voyais déjà rafler la petite Meynard sous le regard impuissant de son fiancé. Bien sûr, je n’en ai rien fait. J’ai gardé une prudence de bon aloi à chaque fois que mon domaine de compétence fictif était évoqué. J’arrivais heureusement à me faire valoir davantage comme un avenant jeune homme que comme le professeur de mandarin de Jérôme Ostent, qui avait eu la bonne idée de se décommander, au grand dam de sa mère et pour mon plus grand soulagement.
Toutes les bonnes choses ont une fin. Et la fin, pour moi, s’est présentée brutalement lorsque Coline m’a enfin retrouvé dans le jardin où j’essayais de lui échapper pour la journée. À son bras, Meynard semblait mener une enfant impatiente de faire un tour de manège.
— Louis ! Vous êtes là ! Je vous ai cherché partout, gazouillaitelle.
— Et vous m’avez trouvé, Coline !
Je me suis résigné. Il fallait bien que je lui tienne un peu compagnie, après tout.
— Notre ami est enfin là. Venez, venez ! On va vous présenter tout de suite.
Pour ma défense, le « e » manquant à « ami » est un détail indétectable à l’oreille. Je me suis malgré cela senti bien stupide lorsque c’est une silhouette masculine qui est venue à ma rencontre une fois que ma protectrice m’a entraîné à l’intérieur. La déception a immédiatement fait place à l’effarement. Devant les traits asiatiques de l’ami en question, j’ai senti le piège se refermer avant même que Coline ne prononce, comme dans un mauvais rêve :
— M. Yu nous arrive tout droit de Shacheng, pour ses affaires avec Lucien.
L’homme s’est incliné. J’ai senti dans mon dos la main de Meynard rejoindre celle de Coline, encadré que j’étais comme une fiancée que l’on présente à son futur époux avant un mariage arrangé.
Paternaliste, notre hôte s’est voulu encourageant :
— M. Yu, Mme Ostent ne tarit pas d’éloges sur ce jeune professeur émérite qui enseigne le mandarin à son fils.
J’ai lu quelque part qu’en cas de stress intense, la Nature a programmé notre système sanguin pour irriguer davantage nos membres inférieurs, afin de faciliter la fuite. Dommage qu’elle nous ait aussi prédisposés à la paralysie. Le sang a quitté mon visage et laissé derrière lui des sueurs glacées, presque aussi froides que la main de l’homme, que j’ai serrée comme un automate. Son sourire figé se fendillait comme du parchemin.
— Nĭ hăo, s’estil contenté de dire.
Pas bavard ? J’avais peutêtre une chance de m’en sortir avec mes maigres bases, il suffisait qu’il s’intéresse aussi peu à moi que moi à lui. Il venait de faire un long voyage, peutêtre avaitil eu à peine le temps de se rafraîchir à son hôtel.
— Nĭ hăo, aije répondu tout en pensant : Tu es fatigué, Yu, très fatigué. Tu veux parler vite fait affaires avec Lucien Meynard, pas perdre ton temps avec le blancbec qui n’a même pas de carte de visite.
Mais cet enfoiré s’est lancé dans un petit laïus, bien sûr, avec la chance que j’avais… Mon cerveau carburait à cent à l’heure, peinant à décrypter son charabia un peu plus à chaque seconde. J’ai compris une phrase qui ressemblait à un compliment. Puis les mots « aimable », « voyager », « anniversaire »… « canard » ? Non, ce n’est pas ça, bon sang. Je fondais à grosses gouttes. Les regards de mes deux entremetteurs pesaient sur moi d’une implacable admiration, ils croyaient que je suivais cette logorrhée qui n’en finissait plus. Les Asiatiques sont censés être laconiques et réservés, tu vas t’arrêter, oui !
Simuler un malaise ? Trop gros. Coline seule y aurait cru, et Meynard se serait chargé d’éveiller ses doutes.
Silence. Tous trois attendaient que je réponde, mais quoi ?
Nom de Dieu, je suis dedans jusqu’au cou.
Alors, j’ai fait la seule chose qui s’imposait, en désespoir de cause. J’ai ouvert la bouche et sorti les quelques politesses que je connaissais. J’étais persuadé d’articuler de façon déplorable, et pourtant le sourire de Yu s’est élargi en une sincère approbation. Étaisje doué au point d’avoir maîtrisé la prononciation pinyin en si peu de temps ? Le Chinois m’a complimenté sur ma diction et, lorsqu’il a enchaîné sur le plaisir qu’il aurait à discuter avec moi des relations entre nos deux pays, je me suis étonné de comprendre chaque mot. Son vocabulaire était pourtant plus complexe qu’il y a quelques secondes… Ma stupeur a redoublé lorsque je me suis entendu répliquer des remerciements beaucoup plus élaborés que tout ce que j’avais lu dans ma méthode Assimil. Loin de me rassurer, mon talent inexplicable m’a fait craindre des prolongations. Heureusement, un nouveau serrage de mains m’a indiqué que mon supplice était fini.
— Pardonnezmoi si je dois vous emprunter M. Yu, m’a dit Meynard avec une claque dans le dos. Je vous le rendrai dès que possible pour que vous puissiez faire plus ample connaissance.
Cette terrible promesse appuyée d’un clin d’œil, les deux hommes tournèrent les talons en devisant dans un anglais épouvantable.
Encore tétanisé, j’avais presque oublié la présence de Coline lorsqu’elle a enfin retiré sa main de mon dos, me faisant sursauter.
— Ils ne peuvent se rejoindre que sur l’anglais, vous comprenez. Mais en cas de souci, vous pourrez servir d’interprète, n’estce pas ? Oh, bien sûr, Lucien compte sur votre discrétion sur tout ce que vous traduirez.
Je me sentais si vide que je ne me demandais même plus comment je m’étais fourré dans une situation aussi prévisible. Par contre, la découverte de ma science nouvelle me taraudait.
— Louiiiis ? Ça ne vous dérange pas, n’estce pas ? Je pensais vous faire plaisir…
J’ai invoqué ma fatigue, réelle, et lui ai demandé de m’excuser. Mais je n’ai pas pu quitter la pièce comme je le voulais. Pas après avoir entendu le son de ma propre voix. Coline a éclaté d’un rire niais et m’a attrapé le bras.
— Oh, mon petit Louis, arrêtez de me taquiner. Qu’estce que vous avez dit ?
Ce que j’avais dit, c’était : « Excusezmoi, je suis fatigué. » Mot pour mot. Par contre, ce que j’avais entendu, c’était : « Qĭng yuánliàng wŏ, wŏ hăo lèi. »
J’ai essayé de me corriger, de lui expliquer que je voulais juste aller me reposer, mais je n’ai réussi qu’à déverser des flots de mandarin. Inexplicable pour moi, incompréhensible pour elle. Nous nous sommes dévisagés, aussi stupides l’un que l’autre.
— Allons, Louis… Ce n’est pas très gentil…
La panique me rendait son regard de dindon plus insupportable encore, et ces yeux vacants qui me renvoyaient mes propres questions…
Ma troisième tentative a été un hurlement grotesque qui l’a fait reculer. Nous avons joué l’espace de quelques secondes à qui allait s’enfuir le premier. J’ai gagné.
Le seuil de la portefenêtre m’a fait trébucher droit dans les bras d’un binoclard BCBG à qui j’ai bredouillé des excuses qu’il n’a pas comprises. Pas plus que les jurons que j’ai semés dans mon dos en continuant mon chemin. Je n’ai pas compris tout de suite où j’allais, dans quel but mes jambes avançaient seules. Arrivé au buffet, j’ai attrapé une carafe avec un fond d’eau et me suis aspergé le visage d’un seul coup, provoquant des « oh ! » guindés autour du plateau à fromages. On m’a doucement attrapé l’épaule, une voix masculine s’est inquiétée de ma santé. J’ai commis la gaffe de repousser l’inconnu en criant : Foutezmoi la paix ! Évidemment, ce n’est pas ce qui est sorti de ma bouche, et si tout le monde m’a entendu, là encore, personne ne m’a compris. Vieilles peaux trop maquillées, jeunes plantes trop vêtues, costards impeccables : très peu étaient amusés, beaucoup me jugeaient, tous me regardaient.
J’ai eu le réflexe de reprendre contenance, pas celui de me taire. Nouvelles excuses, et des murmures se sont élevés. Estce qu’ils me croyaient ivre ? Ou en proie à une crise de nerfs (je n’en étais pas loin) ? Quoi ? Vous n’avez jamais vu un type qui parle mandarin, bande de cons ? J’ai aperçu Meynard, sans Yu, et je me suis précipité vers lui. Yu ! Lui seul me comprendrait ! Le maître des lieux s’est raidi quand je l’ai pris par les bras en bafouillant. D’inquiète, sa mine s’est faite sévère. J’ai répété comme un autiste le nom de Yu pour qu’il comprenne, remarquant à peine le geste qu’il esquissait de la main. Pas à mon intention. Je répétais encore le nom quand Meynard s’est fendu de quelques mots mielleux destinés à me calmer. Il me parlait comme à un fou. Je continuais de répéter « Yu » quand des mains fermes m’ont tiré en arrière, et que des bras m’ont entraîné loin du buffet, de Meynard et de ses invités.
Et tandis que je continuais de supplier, j’ai compris qu’ils m’emmenaient plus loin encore : loin de toutes les belles réceptions, loin des jolies héritières et de leurs dots, loin des Coline Ostent… et loin des leçons de mandarin.