L’Ampoule n°16 - Audace & Irrévérence
Dans cette rubrique, un auteur (ici, Benoit…
Dans cette rubrique, un auteur (ici, Benoit Jeantet) doit écrire une nouvelle sur le thème du numéro à partir de la planche muette fournie par un illustrateur (Enokat, voir page suivante).
« Bordeaux, me ditil, tu sais… J’ai joué et voilà, j’ai perdu… »
Le soleil se couche sur les arrosages automatiques… notre train desservira les gares… et c’est étrange… d’Angoulême, Poitiers, Saint PierredesCorps, Les AubraisOrléans… oui, très étrange… et son terminus la gare de ParisSaintLazare… très étrange d’entendre parler les souvenirs. Je sais, depuis longtemps déjà, je sais que la vie n’est, même pas un jeu, non, plutôt un sport plein de violences. Que la vie c’est ce sport de combat — agressif, violent à ne pas croire — et qu’il laisse, après coup, un goût de sang, d’amertume et d’embrocation, ce goûtlà dans la bouche. Et je sais, aussi, que quelqu’un tire les ficelles. Que ce quelqu’un manipule à l’envie nos penchants pour l’irrévérence. Oui, je sais que quelqu’un tire ces ficelles, il est vrai assez grossières, et que, très souvent, il n’y a personne au bout. Personne… Ou alors des êtres dissociés… des types aussi perdus, l’esprit rongé par la mélancolie… cette mélancolie…
Angoulême. Le jour descend. Le toit de la gare n’est qu’une tôle salie par les eaux. Je n’ai même pas soif. Et pourtant ce retour fait moite.
« Bordeaux, me ditil, tu sais... » L’autre avait raison. Tous les sports sont cruels... quand on perd... BordeauxLac... Croisé un ragondin. Puis un tramway rempli de supporters tout jaune... Puis tout rouge et noir... Non, non, non... c’était le même tramway. C’est seulement que je me hâtais vers cet hôtel, là... c’était même un hôtel cerné par d’étranges jardins... des jardins jeunes, roussis — étrangement déserts —, morts et voilà... Sans doute que j’avais un peu peur, déjà, d’avoir à vieillir... comme ça... d’un coup sec. Tous les sports sont... cruels... oui… quand on perd...
Poitiers. La défaite, pour les gens comme moi, ce n’est pas un cri. C’est juste… l’expression d’une corde. La défaite, alors, pour les gens comme moi, c’est... la même problématique d’abandon..
« Oui, me ditil, tu sais… J’ai joué et j’ai perdu. » Je me hâtais vers ce spectacle pour lequel j’avais, depuis un an, économisé centime après
centime. Je voulais voir mon équipe terrasser enfin l’adversaire — l’ennemi de toujours — au terme d’une rencontre que j’escomptais âpre, forcément, mesquine mais épique. Oui. Je croyais mon club suffisamment cuirassé pour l’épique. Assez robuste pour ça. Je voulais un duel, un vrai, un affrontement. Mais il y a toujours cette petite voix et c’est comme un vieux fond superstitieux et c’est là, tapi au fond de nos angoisses, et ça vous vient de l’enfance ce reliquat stupide où l’on touille à fond de vieilles casseroles tout un tas de rituels de pensées magiques…
SaintPierredesCorps. Regarder les gens qui mangent leur sandwich dans le train. Certains sont d’une extrême voracité. Et puis il y a cette fille. Habillée en rouge. Elle occupe le siège fenêtre à ma gauche. Cette fille et ses manières de chat. Un coup de soleil vient de naître sur le haut de son front. C’est joli… Je l’imagine en guerrière, je la vois combattre, épée à la main…
« Bordeaux », me ditil... Je me souviens du matin, à Paris, du début de ce voyage. Du café/croissant avalé à la sauvette devant un journal sportif. Gare ParisMontparnasse. Comme les oiseaux tournaient dans ma tête. Au moment d’entreprendre ce genre de voyage, je laisse toujours pas mal de vide derrière moi. Comme, plus tard, roman noir/sandwich trop rapide un peu sec/attente fiévreuse et fébrile du match, le TGV végétait au ralenti de rigueur après un incident de personne. Comme le café fumait d’assez méchante humeur... et oui, je crois bien que c’est ici que, par temps de brume, le fantôme des derniers dragons du Poitou flotte audessus des rails...
Les AubraisOrléans. Une vieille dame se mouche dans un kleenex douteux. Le sens de ma vie m’échappe encore…
« Bordeaux », me ditil... Le rugby irait donc rire aux larmes dans la sueur des trams limaçant parci, parlà, vers cette curieuse zone industrielle égarée en rase campagne... Nos passions s’engonçaient, entre ciel et barbe, place des Quinconces... Je regardais les supporters. Je me suis mis à redouter une fin beaucoup moins favorable à nos couleurs — rouge et noir. Alors j’ai encore cédé à ces vieilles superstitions. J’ai décidé de tout mettre en œuvre pour infléchir le cours des choses que je sentais devenir hostile… contraire… tous les sports sont cruels… quand on perd… Mais ça, perdre, un jour comme aujourd’hui, ah ça non, ce n’était pas possible. Le stade était à plus de huit kilomètres de la gare où je venais à peine d’arriver. Huit kilomètres. Alors j’avais dit : « Si tu cours après ce tramway qui doit te mener au stade, et ce sur plus de huit kilomètres… »
Oui… j’ai fait une chose pareille. Cette chose un peu débile… Parce que j’avais dit… « Si tu fais ça… » Une chose pareille…. débile pareille… nu… entièrement nu… si tu parviens à faire preuve d’autant d’audace… oui… tu inverseras le sort…
ParisSaintLazare. « Non ! » Je crie ça à voix haute, je ne sais plus pourquoi. Terminus. Les autres sont descendus du train, il ne reste que la fille, la guerrière… elle est en train de partir dans le noir, de disparaître… Elle ne se retourne pas.