L’Ampoule n°16 - Audace & Irrévérence
— Tu vois, le plus long encore,…
— Tu vois, le plus long encore, c’est le tannage... La peau, il faut la plonger successivement dans plusieurs bains chimiques, des produits qui schlinguent tous plus les uns que les autres, pour assouplir le cuir et puis le rendre imputrescible... Y a toutes ces saloperies de champignons, de bactéries, et j’en passe, que ça t’abîme le derme et la chair qu’il faut amollir pour bien l’enfiler sur le mannequin en fil de fer galvanisé et en résine de polyuréthane, ou en fibre de bois, pour reconstituer la musculature, du peuplier sans doute, pour les volumes, formé dans la position assise, en l’occurrence... Des huiles de nourriture spécifiques, bactéricides, fongi cides, des trucs contre les insectes, du sel non iodé aussi, en veuxtu en voilà, de l’acide formique, du lysol pour bien nettoyer, de l’alun, enfin, j’en passe et des meilleures... Toute graisse retirée, le cartilage aussi, le corps est prêt à être travaillé, la peau fait trempette, et c’est long, je t’assure, jusqu’au foulonnage, avec de l’argile smectique, tu vois, pour lui redonner de son gonflant et de sa brillance, pour qu’elle rutile, enfin, qu’elle paraisse vivante à nouveau...
— Hein ? Mais de quoi estce que tu me causes ?
— De Monsieur Py...
— De qui ?
— Py ! Tu sais bien, le célèbre taxidermiste de l’Essonne, il habitait à Yerres depuis son enfance, fils de bourgeois, artistes sur les bords, dans le quartier du Belvédère, c’est dans sa jeunesse un peu bohème qu’il avait rencontré Louisette, sa femme...
— Oui, ça me revient, c’est vrai qu’il est fameux... Le digne suc cesseur de Deyrolle, à ce qu’il paraît, non ?
— Oui, c’est ça... Et son dernier travail fut l’aboutissement d’une carrière, un chefd’œuvre d’amour, mais de cruauté aussi, si tu veux, c’est ce que pensent certains... Moi, je trouve ça magnifique...
— Raconte... !
— Ce soirlà... Non... Commençons par le début, que je te parle un peu de sa Louisette... La pauvre, elle vivait comme une recluse chez elle, sans jamais sortir, elle n’avait plus goût à rien depuis de nombreuses années, s’abandonnant à une vie sans joie, ne voyant personne, je veux dire, hormis son mari... Ils n’avaient pas eu de gosses, ça l’avait foutue en l’air, c’était pas faute d’avoir essayé, tu peux me croire... Elle avait tout fait pour, calculant les cycles et sa courbe de température, hein, pour voir quand elle était super féconde, observant ses glaires cervicales, et son PH le plus au top, prenant je ne sais quelles plantes et vitamines, la C et d’autres, de la spiruline, aussi, pour stimuler le truc, rien n’y faisait, elle traquait sans cesse, avec des tests d’ovulation très précis encore, pourtant, les pics d’hormones lutéinisantes, pour trouver le moment parfait, et là avec Py, elle l’appelait toujours Py, jamais par son prénom, et ben, ils faisaient le diable à quatre pattes, sans plaisir même, c’était surtout question de procréer, et elle faisait le poirier après pour que le sperme coule profond, pour la féconder, mais zobi !
— Zut, la malheureuse...
— Oui, et depuis, elle vivait, et encore, c’est un bien grand mot, comme une âme en peine... Monsieur Py, quand il rentrait du boulot, il bossait tous les jours, malgré son grand âge c’était un passionné, il la trouvait inexorablement assise devant la fenêtre, regardant le ciel plein de nuages qui se reflétait dans son regard vide, face à un grand peuplier mort... Elle était à petit feu... Il l’aimait si fort pourtant, et lui, il culpa bilisait, il s’en voulait... Il lui souriait, lui préparait toujours une soupe et une tartine de pain beurrée, il avait fait les courses sur le chemin, elle mangeait, il la regardait, il se retenait de pleurer... Et ce soirlà...
— Oui, bon, alors quoi, ce soirlà ?
— Elle avala la mie de sa tranche de pain, sans la mâcher et s’étouffa avec... Lui, il était parti dans la cuisine, lui chercher un verre d’eau, et quand il revint, elle était morte, d’un coup privée d’air...
— Il a pas appelé les secours ?
— Non...
— Ben merde, mais qu’estce qu’il a fait ?
— Il lui fallait mener à bien son projet, il avait espoir de, enfin, de pouvoir la conserver vivante à ses côtés, si tu veux, en la naturalisant !
— Arrête tes conneries...
— Je te jure... Il l’avait regardée longuement, elle était bizarrement restée assise sur la chaise du salon devant le bol de Royco à la tomate, et lui, il était figé, plus raide qu’elle encore, saisi, non pas par le chagrin, ça aurait été normal, au fond, mais par un étonnement morbide, assis sur le canapé, il la voyait comme un spécimen, une vie à remettre sur pied, il en avait le pouvoir, Louisette n’était pas morte, et tant pis pour l’article 16... Sa décision prise, il n’avait que peu de temps pour agir... Il ne fallait pas laisser à la peau le temps de s’abîmer, et avec une précision de chirurgien, et en veillant à ne pas perforer les organes, il pratiqua des incisions le long du corps avec une lame finement aiguisée, une large entaille sous le ventre, tranchant le long des bras et des jambes, afin de dégager la chair de la graisse, extraire l’os de son enveloppe et le gratter sur toute l’étendue de la Louise dépecée et pelée à la main avec lenteur... Il travaillait patiemment, imperturbable, les yeux, excavés comme de petits radis blancs gélatineux, reposant sur un guéridon, dans une soucoupe, le scrutaient avec le regard toujours aussi vide... Il travailla longuement pour dégarnir le squelette de son manteau de peau assouplie, les oreilles, les paupières et les lèvres étaient dédoublées, puis lavées soigneusement, et le tannage commença… Je t’ai déjà expliqué comment qu’il faisait, les bains successifs dans les produits acides ou huileux et tout le toutim, ce fut long, mais Monsieur Py, fort patient, scrupuleusement, faisait tremper cette, comment dire, cette « exuvie » que l’âme de son épouse semblait avoir abandonnée, une forme flasque et humaine, sur laquelle la tête, dont le crâne était conservé dans cette opération, dodelinait sans motivation aucune, seulement malmenée dans la baignoire qui bouillonnait chimiquement... Ensuite, Monsieur Py habilla le mannequin sculpté et forgé de fils en métal, avec soin, le couvrant véritablement des épaules aux pieds, comme jadis il vêtait le corps nu de sa femme d’un peignoir de mousseline rose... Les parties molles, narines et lèvres, furent modelées, puis repeintes à l’aérographe dans de jolies teintes de chair, les paupières aussi... Il disposa deux yeux de verre iridescents et cristallins, plus vifs qu’avant, moins pâles et si bleus... Le volume sollicité par les fibres de peuplier, il jeta un œil sur celui mort du jardin, ne rendait pas la forme désirée, n’en dévoilait pas les rondeurs familières de Louisette, et il finit son œuvre en garnissant le ventre, qui paraissait revivre, avec de la paille...
— Ben zut alors, tu parles, c’est d’un glauque !
— Non, écoute, l’histoire est incroyable... Elle est magique, même... Tienstoi bien, après ce boulot exténuant, il l’installa assise, nue, face à la fenêtre en PVC ouverte, devant le ciel mousseux de cumulus de cappuccino et l’arbre esquinté « de cujus » sur sa souche, volis foudroyé jadis à la cime, et fatigué, mais lui aussi semblant revivre, il s’allongea près d’elle, sur le canapé... Au petit matin, réveillé par des piaillements, il contempla un spectacle hallucinant... Il vit une grive, qui s’était introduite, sans crainte, à l’intérieur du salon, et qui avait, tienstoi bien, sur un toupillon de paille mal rembourrée au sortir de la vulve de Louisette, sur ce nid en somme, au creux et à la naissance du basventre, où les poils soyeux et brillants du pubis, huilés par les bains chimiques, faisaient touffes et chignon, l’oiseau avait pondu deux jolis petits œufs bleutés et tachetés...