L’Ampoule n°16 - Audace & Irrévérence

Chacun avait reçu son invitation, ainsi libellée…

À Jean HadasLebel

Chacun avait reçu son invitation, ainsi libellée : « On se réunira le 12 à treize heures au studio T, en présence de Guillaume Castelain, pour un large échange d’idées. » En cinq minutes, le studio aux lourdes portes rouges se remplit d’une foule de visages illustres et obscurs, ceux d’animateurs de télévision, et ceux, plus nombreux, qui concouraient à leurs émissions : réalisateurs, machinistes, perchistes, maquilleurs ou accessoiristes. Au centre de la scène, une table était dressée, derrière laquelle avait pris place l’équipe dirigeante d’Imagine, la grande chaîne culturelle publique. Tout autour, les participants à la mine sombre ou goguenarde s’installaient sur des gradins.

Entouré de ses conseillers aux programmes, de la directrice du personnel et de la déléguée aux finances, le président Castelain, en costume et cravate gris, prononça d’un ton morne quelques paroles lénifiantes. Il se félicitait de l’excellence de la politique initiée par lui dès le début de son mandat, six mois plus tôt, et disait sa satisfaction de pouvoir compter sur des collaborateurs dévoués à son application. Puis il jeta sur l’assemblée un regard circulaire et perçant. Dans un léger sourire, où pointait une nuance narquoise, il lança : « Mais à présent, c’est vous que j’aimerais entendre. Depuis la mise en place de notre nouvelle grille, la chaîne a changé. Je voudrais, en toute simplicité, connaître votre point de vue, non seulement d’acteurs audiovisuels, mais de téléspectateurs : qu’en pensezvous ? estce mieux ? estce moins bien ? »

Un silence gêné se fit pendant quelques secondes. Chacun considérait fixement le bout de ses chaussures. Enfin, le chroniqueur Maurice Boivin tenta de rompre la glace : « C’est évidemment mieux ! Naguère, cette antenne ronronnait, nous répétions à l’envi la même formule routinière ; aujourd’hui, nous reconquérons le cœur du public en le surprenant, en osant. Si je ne craignais une réputation de flagorneur, j’écrirais en lettres d’or audessus de mon bureau : Ah, ce qu’on est bien avec Castelain ! »

Le président interrogeait des yeux le reste de l’assemblée : « Tout le monde s’accordetil avec ce qui vient d’être dit ? Oui ? Eh bien, je vous laisse retourner à vos tâches. » À ce moment, une voix forte, aux accents méridionaux, partit du dernier rang : « Attendez ! Je ne m’accorde pas, moi, je suis désaccordé, moi, comme une guitare abandonnée. » Tous les regards se tournèrent vers le grand jeune homme aux cheveux longs, au nez retroussé et aux bottes de daim qui venait de se lever. Il se nommait Pancrace Galinier, et servait comme chef de plateau depuis deux ans.

« Comment affirmestu, Boivin, que tout va mieux, et comment vous taisezvous, les autres, devant le chef, alors que vous êtes si prompts à l’agonir en son absence ? Les couloirs suintent de votre fiel, mais face à l’autorité, la pommade le remplace. Ah, ce ventre honteux, voilà ce qui retient votre franchise ! Je m’efforcerai de ne point brider la mienne, et je vous dirai, Monsieur le président, ce que nous avons sur le cœur depuis votre arrivée. »

Un petit homme sec, aux cheveux blancs et ras, se leva à son tour : « Qui t’autorise à t’exprimer en notre nom, Galinier ? Qu’il te suffise de parler au tien ou, mieux encore, de te taire, car nous n’avons que faire de tes provocations ! » Un murmure parcourut la salle, et le président trancha : « Laissezle dire, Monsieur Petitlait, que nous sachions un peu ce qui se trame ici. » Pancrace reprit dans un silence de mort.

« Je parle au nom de tous, Petitlait, à l’exception des professionnels de la reptation (rires épars dans la salle). Comment serionsnous heureux, Monsieur Castelain, alors que vous nous traitez au mieux comme des enfants, au pire comme des ennemis ? À l’annonce de votre nomination par un ministre qui, depuis, a quitté le portefeuille de la communication pour une ambassade en Chine, vous multipliâtes les proclamations. On allait voir ce qu’on allait voir. « Il faut réformer d’urgence, disiezvous avant même de visiter notre maison ; qui ne réforme pas disparaîtra demain. Nous devons vaincre la stagnation, lutter contre la mauvaise graisse, nous engager résolument dans le mouvement, car le monde bouge, et l’on doit bien bouger avec lui, faute de quoi on ne s’inscrit pas dans le sens du progrès, car qui ne bouge pas reste immobile. » On sait dans quel sens il bouge, le monde, Monsieur Castelain : dans le sens de l’appauvrissement de l’esprit, de la misère croissante des masses face aux privilèges d’une petite caste de nantis. C’est vers la crétinisation universelle que cette caste entend le conduire, le monde, comme le notait déjà Auguste Blanqui il y a cent trente ans, et notre devoir n’est pas de l’accompagner dans cette marche vers le néant, mais de retenir sa chute. Qu’on me taxe de passéisme.

« Mais vous poursuiviez : « La réponse au défi de l’audience, c’est la généralisation du numérique. » La voilà, la belle, la grande idée technocratique : la technique comme idole moderne, comme solution globale, comme préalable à toute réflexion sur le contenu de nos programmes, à toute consultation de ceux qui les conçoivent et les mettent en œuvre.

« Votre premier acte, lors de votre prise de fonction, fut de congédier dix des nôtres, et des meilleurs. Certains avaient écrit l’histoire d’Imagine, leurs émissions étaient constitutives de son identité : Angevin, Duriez, Cooper, Valensin, Apostolakos… ces visages familiers, ces voix aimées, pourquoi s’en être séparé, alors que leur public les suivait fidèlement, que leur boîte à lettres débordait de courrier ? Comment prêter foi aux raisons budgétaires, par vous invoquées ? Chacun de ces licenciements, et les procès qui ont suivi plusieurs d’entre eux, ont coûté fort cher à l’entreprise, et ont détourné vers d’autres médias une partie de notre auditoire. Si vous avez commis cet attentat, c’est pour asseoir sur nous votre domination, pour terroriser vos gens et faire régner l’angoisse du lendemain. Ce n’est pas au hasard que furent sélectionnés les partants : vous avez choisi ceux qui, n’étant point faits pour prodiguer les compliments de cour, les complaisances de la flatterie, paraissaient inutiles à votre fatuité.

« Depuis, vos instruments de pouvoir se nomment le paternalisme, qui récompense l’inertie, et le fouet, qui punit toute velléité d’opposition, la moindre expression de réserve.

« Votre deuxième forfait fut de vous asseoir sur le cahier des charges de notre établissement public, et sur la notion même de service public. C’est à votre image, et à celle de vos goûts, qui n’intéressent personne que vous et vos courtisans, que la nouvelle grille fut établie. Vous avez ainsi supprimé des programmes tout ce qui vous déplaisait, parce que vous prenez cette maison pour la vôtre propre, quand elle n’appartient qu’à la nation. Des émissions à thème historique, seules celles qui touchent au monde contemporain trouvent grâce à vos yeux. Pour la musique, en revanche, le mot contemporain est proscrit, de même que toute œuvre antérieure à 1760 : le répertoire a pour bornes Mozart et Debussy, et votre seule concession à la modernité réside dans les miaulements de chanteurs interchangeables, créés de toutes pièces par l’industrie, chanteurs à qui l’on écrit des vers ineptes, qu’ils débitent d’une voix inarticulée sur une succession de marches harmoniques. La musique traditionnelle et folklorique, que les aficionados appellent affectueusement musique trad', vous l’avez proscrite en la qualifiant de crade. Au chapitre des émissions politiques, plus aucun débat véritable n’a cours : les intervenants, choisis uniquement parmi les partis de l’establishment, rivalisent de propos convenus, s’interrompant mutuellement dans le plus grand désordre, sous les mimiques complaisantes de Messieurs Boivin et Petitlait, qui n’aiment rien mieux que les interrompre à leur tour et se persuadent ainsi de leur importance.

« Troisième faute présidentielle : semer la zizanie parmi les services et les individus, par une campagne permanente de rumeurs et de petites phrases assassines, orchestrée par vos laquais. Beaucoup regardent avec défiance leurs compagnons d’hier ; la camaraderie qui nous unissait disparaît peu à peu au profit d’un souffle de rivalité, et vous maintenez les esprits dans une tension permanente au nom de cette autre idole nommée audimat. Mais à la tension succède bientôt l’effondrement des nerfs, et l’on ne compte plus ceux qui, souffrant de votre cruauté, tombent dans la dépression. Le harcèlement moral, voilà bien le fin mot de votre politique. Il ne vous suffisait pas d’arracher au ministre la disgrâce de tous vos rivaux potentiels ; il vous fallait encore vous débarrasser tour à tour de vos adjoints les plus loyaux. La méthode est invariable : vous vous servez de Pierre pour éliminer Paul, puis de Jacques pour éliminer Pierre. Tous les autres marchent au pas, car ils vivent dans la crainte que leur tour ne vienne. Et puis, un jour, vous avez de nouveau besoin de Paul, de Pierre, de Jacques, ou des trois à la fois. Vous les reprenez donc en grâce, et eux se ruent vers la servitude, pour échapper à la nécessité ou à l’anonymat, jusqu’au moment où vous les poussez une nouvelle fois d’une chiquenaude.

« Votre quatrième sacrilège fut de placer votre fils à la direction des relations extérieures, alors qu’il ne possédait ni expérience, ni titre ni talent. Comme vous, au fond, ce jouvenceau s’est vu hisser à une haute fonction dans une institution dont il ignorait tout.

« Votre cinquième infraction consista à supprimer le métier de speakerine, cette charmante figure de la télévision que nous aimons, qui a bercé notre enfance, cette douce présence de femme, de mère, ou de sœur, qui susurrait l’heure qu’il était, et annonçait avec un ravissement suprême la suite des programmes, comme s’il se fut agi d’une promesse de bonheur. Aujourd’hui, les animateurs s’annoncent l’un l’autre, et le font de façon maladroite et imprécise. Dans le même temps, vous interdisiez à tout animateur de remercier, à la fin de son émission, l’équipe qui, par ses efforts, l’avait rendu possible. « Pourquoi devraiton remercier ceux qui ne font rien d’autre que leur devoir, et qui sont payés pour ça ? », demandiez vous. Et pourquoi non, s’il vous plaît ? C’est un grand mérite que de faire son devoir ; certains qui, comme vous, s’y dérobent, ne se lassent jamais des hommages de la gratitude.

« Votre sixième délit, le voici : vous avez fait de cette maison la source d’un enrichissement scélérat. Tous les professionnels de cette belle maison ne servent plus, à ce qu’il semble, qu’à garnir vos infâmes prébendes, tandis que leurs efforts demeurent vains pour euxmêmes. Le reliquat non dépensé de la dotation d’État, qui aurait dû nous revenir comme prime de fin d’année, vous l’avez capté pour vous.

« Avec l’argent du contribuable, vous vous faites livrer des caisses de grands crus, et constituez votre cave sous nos yeux. Afin de vous offrir des vacances gratuites à New York, vous avez feint de vouloir assister aux festivités marquant les quatrevingts ans du chef d’orchestre Robert J. Wellington ; vous avez exigé et obtenu vos billets d’avion et suites d’hôtel, pour vousmême et pour la cour qui vous accompagnait, ainsi que le remboursement de vos immenses frais de bouche. Bien entendu, vous n’avez rapporté aucune image des concerts donnés par Wellington. C’est que vous ne considérez point le service public comme le service du public, mais comme celui que vous en pouvez tirer. À ce titre, vous vous êtes rendu coupable de haute trahison, et c’est la Haute Cour que vous méritez ! »

Un effroyable hourvari souleva l’assistance. Les injures fusaient, bien entendues, à la vitesse du son, les unes pour le président, figé comme une momie, d’autres pour Pancrace échevelé. « Assez, Mesdames et Messieurs ! cria Guillaume Castelain. Laissez parler votre collègue. On ne pourra prétendre qu’ici on entrave la liberté d’expression ! »

Alors, du haut de son mètre quatrevingtdix et de sa truculente ironie, Pancrace poursuivit son discours :

« C’est bien généreux à vous, Monsieur le président, de me permettre de parler, moi dont ce n’est pas le métier. Bruno Verneuil, qui présentait jusqu’à ce mercredi la passionnante Histoire de la télévision, et qui aurait pu énoncer la vérité de façon plus éloquente, a appris ce matin son éviction : à ce titre, sa présence à cette réunion a été interdite.

« Toutes ces turpitudes, nous les aurions encore supportées. Mais — et voici votre septième péché capital — vous nous mettez incessamment sous le joug de la concurrence privée, dont vous adoptez tous les usages. Vous haïssez les coutumes de nos métiers, les traditions qui définissent la physionomie de notre chaîne et nous rattachent, audelà même de ses fondateurs, à ceux qui inventèrent l’art télévisuel. Vous n’admirez que les mœurs étrangères, et livrez notre antenne aux intérêts particuliers ; cela, au nom de la guerre de l’audience, dont vous avez plein la bouche, vous, le stratège, l’Alexandre d’opérette !

« C’est donc un agent de la concurrence que je dénonce ici, et non le chef de notre maison, laquelle ne signifie rien pour vous.

« « Si vous n’êtes avec nous, vous êtes contre nous », disiezvous un jour à l’un des nôtres, et vous adoptiez là le langage maffieux. Chaque jour, vous exigez de tous ces gens des témoignages de fidélité. Chaque jour, ils doivent manifester leur révérence. Mais seriezvous un dieu pour que l’on vous révère ? Nous voulons demeurer des hommes libres, nous ! Nous ne vous appartenons pas, nous ! C’est jusqu’à la mort, s’il le faut, que nous nous battrons pour notre liberté. Voilà ce que seul un homme profondément libre pouvait vous dire.

« Maintenant, envoyezmoi au placard, peu me chaut : j’ai tout QuinteCurce à lire, et trente volumes de Buffon encore, où m’attend une autre faune. Ou congédiezmoi si vous l’osez. Et que le bienfait que, depuis votre arrivée, j’espérais de votre départ, le mien propre me le procure. »

Pancrace sortit du studio dans la stupeur générale, en faisant claquer les rubans de ses bottes. Le président se tourna vers la directrice du personnel et ordonna : « Madame Chasseriot, vous prendrez les dispo sitions nécessaires à l’endroit de Monsieur Galinier. Mesdames, Messieurs, je vous remercie de votre présence. Je déclare la séance levée. »

La tête basse, chacun retournait à son poste. À la sortie du studio, un groupe se forma autour de Pancrace qui, après être passé par tous les stades de l’exaltation, semblait à présent rasséréné.

« Disdonc, Galinier, que vastu devenir ?

— Oh, ne t’inquiète pas pour moi ; hier je rempaillais des chaises à Caracas, aujourd’hui je quitte la télé, demain je me ferai griot à Cotonou. C’est pour vous que je m’inquiète. Libérezvous de cette pourriture. Défendez l’instrument précieux que la Providence place entre vos mains, et d’abord votre dignité. Mais pour cela, il faut encore que vous vous unissiez. Si chacun ne se soucie que de soi, c’est perdu pour les autres et pour soi même. Allez, adieu mes camarades. Salut, vous tous, braves gens, je vais vider mon casier. »