L’Ampoule n°16 - Audace & Irrévérence
Comme j’aimerais être une créature immatérielle... Pouvoir…
Comme j’aimerais être une créature immatérielle... Pouvoir savourer la sensation d’être intangible, devenir une conscience libre de la prison biologique qu’elle subit à chaque seconde de son existence. Mais je ne suis qu’un corps de chair et de sang. J’ai froid et j’ai peur. À perte de vue la nuit, les étoiles et l’océan... Derrière moi une carcasse tordue, les mâts brisés, coule lentement. Je ne me retourne pas. Je nage sous la pâleur grêlée de la lune. Un vent glacé saisit de blêmes écumes pour les éparpiller dans les ténèbres. La peau lisse des flots est boursouflée de vagues aux origines subaquatiques. Surtout ne pas paniquer. Mes muscles sont crispés, douloureux. Je devine ce vide incommensurable fait d’eau et de mystère. Je tente de percer du regard ce miroir immense. Que peut bien cacher Neptune dans les profondeurs de son royaume — lui dont la respiration profonde perturbe ainsi la stabilité des éléments ? Des secrets inavouables probablement, dont l’existence est une atteinte à la notion de vie elle même. Fou celui qui oserait s’y confronter ! Ou héroïque... J’essaye de ne pas me perdre dans des considérations qui pourraient me mener à la démence. Je me concentre sur l’instant présent. Survivre ! Cependant j’ai le pressentiment que je ne verrai pas le soleil se lever. Les remous s’accentuent. Des vagues déferlent dans l’obscurité. Elles grondent d’une voix rauque. Des éclats livides lacèrent par intermittence les eaux noires. Ils se reflètent dans le ciel constellé. Emporté au gré des courants, je me retrouve au sommet d’une de ces montagnes d’eau. Je distingue les contours déchiquetés d’une île inconnue. Je reconnais les restes déli quescents d’un volcan. Sur ce squelette de terre des formes incertaines dansent autour d’un monolithe. Il me semble entendre des incantations d’un autre temps mais je ne peux m’approcher plus. Une violente attraction venue des abysses m’enlace sans que je puisse résister. Affolé, les étoiles, l’océan et le ciel se mélangent. Je coule dans les profondeurs sans lumière, me débats pour tenter de remonter à la surface. Tandis que je m’enfonce, la lune audessus de moi se trouble, se désagrège et disparaît de mon champ de vision. De l’eau partout. Je secoue les bras, les jambes. Rien n’y fait. J’ai l’impression de suffoquer. Impuissant, je cesse toute résistance. La plongée se poursuit, inéluctable descente dans l’inconnu. Je respire toujours... Je ne comprends rien à ce qui m’arrive. Je croise, incrédule, de curieuses formes de vie. Elles ondulent tout autour, me fixent de leurs yeux scintillants puis s’éloignent. Au bout d’un laps de temps indéfini, qui me paraît durer des heures voire des jours, ne subsiste plus alentour qu’un espace vide sans limite. Cependant, en deçà de ma position s’impose à mon regard une lueur déplaisante. Nimbée d’une aura spectrale apparaissent les pointes aberrantes de tours informes. Dans les abîmes dort une citée engloutie. Son âge n’a aucune mesure avec celui des sociétés humaines. L’étrange amas minéral ose provoquer le temps. Il demeure dans les entrailles de la planète, relique antédiluvienne qui a connu la genèse du globe. C’est un chaos architectonique dont la seule description est le mot « folie ». D’odieux feux follets bleuâtres planent dans les eaux sombres. Au centre de ce pandémonium trône un gigantesque cercueil d’acier. C’est vers ce monument que je me dirige sans le vouloir. Il repose dans la phospho rescence d’algues céruléennes, cerné de fissures vomissant des nuées lumineuses qui s’agitent sur la coque cuirassée du bâtiment. De discrètes ciselures en décorent la surface et transforment l’engin en une inquiétante œuvre d’art. C’est un sousmarin. Je me rapproche peu à peu. L’épave agit sur moi comme le ferait un aimant. Je nage dans sa direction comme si j’étais un habitant de ces ruines immémoriales. Cette pensée me heurte car je n’ose imaginer à quoi ont pu ressembler ceux qui ont vécu ici, déconnectés de l’espace et du temps. Je parviens aux abords du sépulcre dont la modernité tranche avec sa vétusté indescriptible. Fantôme aquatique, je longe le bâtiment échoué dont il me semble connaître le nom. C’est un engin d’une complexité prodigieuse et d’une solidité apparemment à toute épreuve. Je pose les mains sur la coque lorsque je suis happé par une force implacable. En une fraction de seconde je suis emmené à l’intérieur du submersible. J’évolue dans un corridor dont l’étroitesse m’étouffe. Il y règne une température glaciale : ce lieu n’est pas réservé à la vie. Le sol, les parois et le plafond sont forgés d’un même métal argenté. Des plafonniers émeraude lancent leurs formes tentaculaires le long de la structure. La lumière blafarde irradie faiblement l’espace puis s’évanouit en un halo diffus. À intervalles réguliers se dressent des poutrelles décorées de motifs d’une finesse hors norme. Le sculpteur semble avoir voulu immortaliser les remous perpétuels de l’océan dans l’acier. Sur les portes closes des symboles alambiqués étincellent comme du givre. Je déambule à travers les entrailles du sousmarin. Je n’ai aucune emprise sur mes mouvements. Je ne sens plus mon corps. Seul mon esprit reste vivace et tente d’analyser les événements. J’aperçois des bureaux plongés dans le silence sur lesquels des manuscrits inachevés attendent une fin qui ne viendra pas. Je traverse des chambres austères où des lits aux armatures ornementées se lassent d’hypothétiques dormeurs. L’endroit n’est pas aussi désert que je le pensais. Dans la pénombre gelée du submersible des bouches invisibles m’avertissent d’un danger imminent. Des voix frémissantes me chuchotent de vagues mises en garde. Mais contre qui ? Et que faire ? Mon être est prisonnier du courant. Je suis victime d’une volonté qui me dépasse. Je me perds dans les méandres de la salle des machines aux dimensions herculéennes, cathédrale mécanique où les pistons remplacent les colonnes et les piliers, les turbines rouillées font office de vitraux et les circonvolutions de tuyaux et de soupapes tiennent lieu d’improbable voûte. J’arrive dans une pièce d’observation munie d’un vaste hublot sphérique. Il est formé d’un verre épais qui résiste à la pression incommensurable. Un panorama irréel s’étend devant mes yeux. Des méduses luminescentes flottent dans l’obscurité. Les évanescences bleutées des algues ondulent sur l’amoncellement calcaire des coraux. Arrachées aux abîmes des clartés exsangues viennent mourir sur les formes illogiques de la nécropole. Je peux distinguer son architecture démentielle, amas incohérent d’édifices aux sinuosités impossibles. Je me tiens immo bile dans la froideur du sousmarin. Face à ces réminiscences d’un passé impie, je perçois inconsciemment que je frôle du regard un monde tabou. Je pressens que je n’ai rien à faire ici. Il me faut quitter cet endroit au plus vite et en oublier jusqu’au souvenir. Comme cloué sur place, je reste pourtant un long moment à contempler ce paysage. Les sensations se mélangent en moi. Une angoisse sourde dont l’intensité augmente au fil des secondes se mêle à une admiration morbide devant l’incompré hensible... Puis, comme mû par un souffle, je reprends mon exploration. Je divague de coursive en coursive et finis par arriver dans une bibliothèque. Cette pièce dédiée à la connaissance est immense. Des rayonnages aux livres reliés de cuir s’étendent sur toutes les parois jusqu’au plafond. Il s’agit d’éditions rares ou limitées, que seules les plus éminentes universités cachent précieusement en leur sein. Elles proviennent de tous les pays, sont écrites dans toutes les langues, traitent de politique, de philosophie, de théologie, de zoologie, de biologie ou de mécanique, comptent des romans d’apprentissage et d’aventure, des recueils de poésie, des essais techniques… Jamais je n’ai vu bibliothèque plus complète que cellelà. Y figurent également des ouvrages rédigés dans des langues inconnues, dont la calligraphie provoque en moi émotion et stupeur. Mon esprit suppose la proximité d’un savoir mort, ou futur, dont la compréhension est réservée aux initiés seuls. Au fond de la salle, je découvre un ample et luxueux fauteuil. Sur le dossier, un « N » majestueux, couleur saphir, est brodé dans le tissu noir. Il est placé devant un orgue magnifique. Ses cheminées opalines s’élèvent jusqu’à se perdre dans l’obscurité. C’est un instrument d’une beauté inégalable. Des couloirs adjacents me parviennent les échos d’un sombre requiem. Mélancolie et colère se mêlent dans une osmose désespérée... Les notes s’éternisent, vibrionnent pour sublimer le désarroi de son auteur. Quelle sensation déroutante que cette marche funèbre tandis que je me tiens impuissant dans ce monstrueux cénotaphe… Près de l’orgue je découvre un bureau en ivoire sur lequel s’étalent divers objets : des feuillets manuscrits, un sablier de nacre dont le sable ne s’écoule plus et un étrange violon à l’estampille indéchiffrable. La musique obsédante m’enveloppe, m’imprègne de sa mélancolie. On pourrait croire que j’ai pénétré dans la tombe d’un roi. Plus encore : c’est un empereur qui vit ici. Au point le plus éloigné de toute terre, à l’endroit le plus inaccessible, j’ai retrouvé la trace du fils de Neptune, unique habitant des solitudes océaniques : le capitaine Nemo. Nemo... Cet homme esseulé qui s’est réfugié dans les entrailles du monde. Il a renoncé à son identité, abjuré jusqu’à son nom et à son humanité même. Dans quel but ? Fuir ce cauchemar inhumain qu’on appelle « modernité », renier le progrès, la société, ses éternels conflits, tous ces charniers urbains où s’entassent misère et abattement. Il a eu l’audace de s’élever contre ses semblables, Prométhée lucide ayant découvert ce que les autres ne voulaient pas voir : l’humanité s’immole aveuglément dans sa propre lumière. Je sens une présence dans mon dos. Il est là... Assis devant l’orgue, hiératique, les yeux fermés, il joue. Ses doigts dansent sur les touches minérales, la musique inouïe enfle et se répand dans le Nautilus. Les flammes noires de sa misanthropie l’ont libéré. De sa souffrance est né un empire de connaissances infinies. Sa vie est une provocation envers Dieu qu’il méprise et les hommes qui l’ont rejeté. Il a nargué les plus grands monarques, bafoué toutes les normes, défié puis mis à mal chaque puissance régnant sur terre comme en mer. À bord de son fabuleux serpent mécanique, il a coulé les plus grands cuirassés de son époque, fiertés grotesques de leurs nations. Son drapeau flotte toujours comme une bravade dans les solitudes glacées de l’Antarctique, au pied des Montagnes Hallucinées. Il a survécu au maelström, trou noir des océans. Sa puissance absolue, il la tire de la matrice originelle, la mer, source de toute vie. Il n’a jamais craint personne. Sous ses doigts la musique s’emballe, la mélodie emporte tout sur son passage pareille à un tourbillon. La furie des notes cesse brusquement. Le capitaine rouvre enfin les yeux. Il se lève de son fauteuil et traverse la bibliothèque. Je le suis, hébété. Il semble ne pas me voir, vient se poster devant l’observatoire maintenant. Les bras croisés, il contemple les reliques infâmes issues d’éons maudits. Il observe les ombres tentaculaires qui surgissent de gouffres insondables. Son visage est impassible, son regard a la profondeur des abîmes qui sont le reflet troublant du cosmos. Il a connu ce qui dort éternellement et a embrassé ses rêves. Il est devenu le gardien des secrets les plus abjects qu’on puisse imaginer. Son esprit a rencontré des vérités inexprimables que seuls les cerveaux atemporels peuvent appréhender. L’éclat des profondeurs transforme ses traits humains en ceux d’une divinité. Il n’est plus un homme : il est la personnification de l’océan — l’océan, le seuil de l’infini... Charismatique capitaine, le regard lointain, il est perdu corps et âme dans ses pensées indescriptibles. Lentement, il se tourne vers moi. Sa stature est celle d’un titan primordial. Les bras toujours croisés sur sa poitrine, il me fixe et je ne peux affronter son regard. Je n’ai ni son audace ni sa force. Je tremble de terreur. Je sais que j’ai devant moi un être qui a vaincu la mort ellemême, qui s’est transcendé vers l’éternité. De rien, il est devenu tout ! Et moi j’ai l’outrecuidance de me tenir devant lui. Je recule, apeuré. Ici, je suis pris au piège, il m’est impossible de traverser les parois du Nautilus. Je tâte l’acier, hésitant et fébrile. Je suis comme un animal en cage, un insecte dans la paume d’un géant. Je veux disparaître, quitter définitivement ces limbes hantés. Je veux me réveiller… oui, c’est ça ! Je dois être en train de rêver, sinon pourquoi ne suisje pas déjà mort ? Je ferme les yeux, attends, mais rien ne se passe. Tout semble si réel… Je ressens la rage de Nemo, son dégoût pour ce que je représente. L’espace d’un instant, dans un flam boiement cauchemardesque, je partage ses songes les plus insensés. J’aperçois des murailles liquides hautes comme des montagnes déferler sur le monde des hommes. Elles submergent leurs cités toxiques, pulvérisent leurs tours phalliques, anéantissent leur œuvre éphémère et ses créations prétentieuses. Je vois les foules hurlantes emportées par les eaux, charriées dans les bras de la Mort — le pauvre et le riche, la femme et l’enfant, le gueux et le combattant, tous tordus par les doigts carnassiers des flots. Le Nautilus surgit à son tour, crève les navires et coule les constructions vampires qui sucent le sang noir de la terre. Les continents se déchirent et des failles évasées remontent des hordes de tentacules qui s’agrippent au ciel, pour déchiqueter en silence le soleil, la lune et les étoiles. Je pousse un hurlement à la vision de ce nihilisme cosmique qui ne vise qu’à l’éradi cation de l’Homme. Le Nautilus a disparu et pourtant je suis toujours là. Je ne rêve pas. Je n’ai jamais rêvé. Dans les ruines englouties un frémissement parcourt le minéral et glisse sur ma peau. Quelque chose s’enroule autour de moi et m’enveloppe. Mon être se brise dans cet étau mortifère. Je ne suis rien, je ne suis personne entre les mains de Nemo ! Ma dernière vision est celle de son visage, ce masque de haine où luisent d’horribles yeux d’un bleu polaire — couleur parfaite de son ultime désir, triomphe définitif du Néant.