L’Ampoule n°16 - Audace & Irrévérence
« Les pataphysiciens ne sont pas amusants…
« Les pataphysiciens ne sont pas amusants », aurait dit un jour Marcel Duchamp. Même si ses propos n’engagent que lui, quelle étrange déclaration de la part du Satrape anartiste, qui transvasait son humour échiquéen dans les méandres de sa démarche créatrice (la moindre casserole équivaudrait à la Nativité d’Altdorfer).
Proclamation équivoque, donc, et révélatrice (peutêtre) de sa volonté d’impesanteur. Car si la pataphysique est une science, qu’y atil, au fond, de plus sérieux qu’un scientifique ? Qui me contredira si j’affirme que Jarry est plus que probablement un dynamiteur ? un audacieux ? un chambouleur ?
Son esprit est alerte. Ses dogmes : antidogmatiques. Ses disposi tions : réjouissantes ! Pourquoi cela n’amuseraitil pas Duchamp ? À cause de la graphorrhée impubère ? À cause de la crotte de nez du potache ?
Notons que, dans son verdict lapidaire, Duchamp parle bien des pataphysiciens et non de la pataphysique ellemême. S’agitil de ceux qu’il a côtoyés le jour de l’Acclamation de 1959 (1) ? Boris Vian ? Queneau ? Ionesco ?
Qui sait ? Jarry luimême se serait peutêtre agacé le premier de l’orthodoxie de la célébration, et aurait planté tout le monde pour aller faire une salutaire promenade en bicyclette.
À onze ans de la fondation du Collège et à douze jours de son trépas, le satrape Vian était, à mon sens, un des meilleurs théoriciens. Ses lettres (2) sont un bonheur. Elles invoquent quasiment l’exception exceptionnelle dont il faisait si grand cas (3). Et Duchamp ne l’aurait pas estimé à sa juste valeur ? Il serait carrément passé à côté ?
Je ne pense pas que ce soit possible. Vian et Duchamp devaient forcément s’apprécier. Quoiqu’en 1959, Duchamp quittait à peine sa confidentialité newyorkaise et Boris le déni des grandes maisons. Et tous deux ont connu un succès prioritairement posthume.
Oui mais voilà, il y a une chose qu’ils n’avaient pas en commun : la navigation !
En mourant douze jours après la fête, Vian corrobore, en quelque sorte, l’évidence de son manque. Il ne possède pas le « sextant du risque ».
1 Le 11 juin 1959, Boris Vian organise la fête pour l’Acclamation solennelle de Sa Magnificence, c’estàdire la nomination du ViceCurateur du Collège, le Baron Jean Mollet.
2 Boris Vian envoya plusieurs lettresétudes au Collège, trois à Henri Robillot, ProvéditeurÉditeur, et une au Baron Mollet.
3 « Vous savez que Jarry considère les lois générales de la physique comme un ensemble d’exceptions non exceptionnelles et par conséquent sans intérêt. […] L’Exception exceptionnelle seule [a] un intérêt. » Boris Vian gargariser de titres pompeux, ne viendratil pas un moment où faiblira l’efficacité de cette excellente plaisanterie ?
Duchamp, l’homme de la chance, louvoie entre les guerres, caparaçonne son traintrain brancusien, américanise la cocaïne du Bœuf sur le toit.
« De quoi viviezvous à New York ?
— Je ne me souviens plus (comprenez : « je ne me souviens que de ça »). »
La même hypermnésie secrète qui le dévore quand il confesse avoir tiré neuf fois un cadavre de femme…
Finalement, Duchamp, luimême, estil si amusant ?
Lorsqu’on navigue dans l’existence, il nous appartient de nous placer sous l’influence des forces de bénédiction ou de malédiction. Il nous faut donc faire le point, savoir qui l’on est et où l’on va. Faire un pas de côté au lieu de marcher sur le piège. Traverser l’Atlantique comme on offre un plaidoyer pour la lâcheté prônée par un Céline.
Vian est plein de gratitude pour ceux qui lui accordent, enfin, une reconnaissance méritée. Il en a besoin. Duchamp, lui, n’est pas un homme de clan. La leçon qu’il nous lègue est l’indifférenciation, ou plutôt l’indifférence… l’univers est indifférent à la vie, je veux dire aux formes que prend la vie. Des milliers d’espèces se sont éteintes sans la moindre conséquence. Et la chance ne récompense rien.
Pourtant, dans le monde des hommes, il peut en être autrement. Notre signification singulière peut revêtir de l’importance. L’opportunité de devenir, soimême, un personnage de son écrivain préféré ne relèvet elle pas (presque) d’un enchantement, et n’estelle pas cette source de jubilation qui peut déterminer toute une vie ? Dans ce cas, l’Amicale des Amateurs de Fromages à Trous ne sera plus pour nous le sosie du mythique Collège. L’équanimité à laquelle nous invite souvent la pataphysique pourrait être écornée par la magie irréprochable d’une réalisation intime.
J’en reviens donc à ma question : Duchamp estil amusant ? Ses readymades me laissent plutôt froid (exception faite de son Trébuchet (4)). Mais c’est son esprit qui virevolte audessus de la mêlée. Un esprit de farfadet (5) iconoclaste. Une intelligence du monde semblable à celle de Jarry.
On l’a constaté, remplacer une convention par une autre, pour en dénoncer l’arbitraire, n’était pas dans le chef mais à la portée d’un Fabre d’Églantine (6).
Jarry n’atil pas dit sable comme il aurait dit table ou comme il aurait dit fable ? Et si on peut, par dérision, se barder de médailles et se
4 Un portemanteau cloué au sol. Choix de ne plus éviter l’accident mais de l’apprivoiser, de lui donner une place dans la vie quotidienne et d’inventer la fonction même du trébuchet comme pensebête, appel à la vigilance, reconnaissance des vertus du déraillement.
5 Je ne parle pas ici de ceux qui hantaient Berbiguier de TerreNeuve du Thym. 6 Poète français du XVIIIe siècle à qui l’on doit (entre autres) le calendrier révolutionnaire français.
Peutêtre que si certains privilégient le protocole loufoque au détriment de l’esprit ouvertement révolutionnaire de Jarry, c’est parce qu’ancrer son œuvre imaginaire dans la réalité est, pour eux, le moyen ad hoc d’endosser l’habit vert (comme une chandelle) de pataphysicien. De jouir enfin, et à juste titre, du bonheur de pouvoir participer à l’aventure et de voguer dans le monde de Jarry enfin accessible. Enfin, « accessible », pas tout à fait. Les membres du Collège, comme ceux de bien d’autres sociétés savantes, imposent leurs codes comme gardefous.
La connaissance ne peut se partager avec fruit qu’avec ceux qui s’en montrent vraiment dignes. N’estce pas une simple question de bon sens (et non plus de nonsens) et un gage d’impeccabilité ?
Ce qu’il faut garantir, c’est l’audace de Jarry.
Pour terminer avec la transmutation du fictif en concret, remarquons que l’archétype du tyran de papier qui nous faisait rire, parce qu’inoffensif, nous fait plutôt frémir lorsqu’il prend réellement le pouvoir.
Ubuesque, cette Europe de 2015 ; ubuesque, cette confiscation des garanties de la civilisation ; ubuesque, l’allongement sine die de l’âge du travail ; kafkaïen, cette aide sociale qui pousse des couples à la séparation. Jarry ne supportait pas que l’on se mêlât de ses affaires.
Quant à moi, je veux trouver le passage du NordOuest (7) …
7 Le passage du NordOuest est le passage maritime qui relie l’océan Atlantique à l’océan Pacifique en passant entre les îles arctiques du grand Nord canadien.
Je vous préviens, lecteurs : je vais évoquer ici un livre extra ordinaire. Vous pouvez encore faire marche arrière. Vous pouvez encore ne
pas lire ces lignes. Car avec Crafouilli on ouvre un livre, on ne se méfie pas, et tout d’un coup on entre dans un univers qui n’est plus celui de la prostitution qui nous est familière.
Au départ pourtant, j’avais assez envie d’éviter la littérature, qui nous fatigue tant. J’avais envie de vous parler des Monty Python, comme me le suggérait si fort la couverture du présent numéro. Mais pour vous raconter quoi ? Que dire qui n’ait déjà été dit, comme on dit ? Comme tout le monde, j’aurais écrit : « La bande des Monty Python était composée de John Cleese (20 % environ), de Graham Chapman (dans des proportions similaires), d’Eric Idle, Michael Palin, Terry Gilliam et Tony Blair. » Et puis après ? « Les Monty Python étaient tous typiquement anglais, sauf Terry Gilliam, qui était typiquement américain » ? Rien de bien neuf. Si, à la réflexion, il y a bien une chose qui n’a pas été écrite au sujet des Monty Python : mon film préféré d’eux est The Meaning of Life. Assurément l’une des sept merveilles du monde du septième art. Voilà. C’est intéressant, mais c’est tout ce qui me vient.
Comme disait La Bruyère : « Tout est dit, et l’on vient un petit peu tard. » Il est vrai que, s’avisant seulement d’entrer dans la carrière quand Molière n’y était plus, La Bruyère n’a pas eu l’opportunité de composer Le Misanthrope. (Corneille s’en serait chargé, paraîtil.) Mon livre préféré de La Bruyère ? Les Caractères. Mais l’information n’est pas d’un intérêt fulgurant, l’écrivain n’ayant écrit qu’un seul livre. Même si, pour les indécis comme moi, c’est toujours plus facile de faire son choix. Quel livre, quand même ! On ne devrait jamais écrire qu’un seul livre. Grand maximum. À part ça, que dire de La Bruyère qui n’ait déjà été dit ?
J’ai donc décidé de vous parler plutôt de Crafouilli, de Serge Rivron. Rien n’a encore été dit sur Crafouilli. C’est un livre légendaire. Il est paru à la fin du deuxième millénaire après J.C. aux éditions « Les provinciales ».
J’ai découvert l’existence de Crafouilli de façon scandaleuse, à savoir par hasard et avec douze ans de retard. Sur la toile. En cherchant un éditeur pour un texte que j’avais moimême commis, extrêmement légen daire aussi.
Très intrigué, je me mis sans tarder en quête de l’œuvre attirante et, un beau jour, finis par mettre la main dessus.
Je me souviens de ce matinlà. C’était un aprèsmidi de printemps. Le soleil brillait. Les molécules de l’air s’agitaient, et j’étais moimême tout excité de tenir enfin le trésor tant convoité entre mes mains. Je revois le regard de dépit de ma libraire aussi, en m’éloignant amoureusement avec mon butin (le dépit d’être encore obligée de commander des livres à l’unité quand les six mètres carrés de la table centrale étouffaient tactiquement comme un tatami sous les quintaux du tout dernier Guillaume Sumo). J’éprouvais alors un plaisir d’adolescent attardé, je le confesse, feuilletant les pages en traversant les rues, ma légitime méfiance de l’automobiliste endormie, envoûté par un livre que j’avais le sentiment de désirer depuis longtemps.
Dès lors, j’entretins avec Crafouilli, et ce plusieurs semaines durant, les rapports textuels fréquents et non protégés que vous pouvez imaginer. Oui, autant vous le dire tout de suite, on n’entre pas si facilement dans Crafouilli. Il y faut quelques préliminaires. Qui s’en plaindrait ?
Car l’œuvre, qui narre les temps forts et frustes d’un peuple étran gement familier, dans une langue familièrement étrange, ne ressemble à rien de connu. C’est un enchantement ! Son ton, son inventivité stupéfiante me donnent un bonheur tel qu’il me faudrait ici des pages pour l’exprimer ; et je ne vous ferai jamais une chose pareille, lecteurs chéris. La provocation est poussée dans toutes les directions : genre, tons, thèmes, syntaxe, lexique. Et quelle écriture ! Le verbe transitif est stérilisé, la proposition déjà toute relative est émasculée (conjonction « que » coupée), et le point coupe court (aïe !). Et avec ça les mots reprennent vie ! Le moyen français remet le français moyen à sa place, l’anglicisme défie l’anachronique, et le néologisme, irrévérencieux, apostrophe l’alphabêtise du lexicographe lambda (vous savez, celui qui, dans son dictionnaire, refuse au terme « enculeur » l’entrée qui lui est due).
Le livre dégage un bonheur d’écrire, de s’impliquer dans une aventure unique, le désir de suivre ce chemin vierge entrevu et de le suivre le plus loin possible (qui d’autre y serait allé, sinon ?). Et il se range parmi ces œuvres uniques, précieuses, qui délivrent et insufflent une énergie prodigieuse au lecteur, lui permettant de poursuivre sa propre route, en faisant attention si possible aux automobilistes (1).
1 Pour finir, toutes mes excuses à Terry Jones.
Il est étrange que les devises des deux hommes qui irritèrent le plus Louis XIV, son surintendant des finances Nicolas Fouquet (16151680) et son capitaine des gardes le duc de Lauzun (16331723), fussent à ce point semblables. Un écureuil pour le premier accompagnait l’interrogation « Jusqu’où ne monteratil pas ? », une fusée pour le second précédait la phrase : « Je vais le plus haut qu’on peut monter ».
Il est à croire que le RoiSoleil ne supportait pas que l’on lorgne vers un firmament où lui seul devait paraître. Fouquet comme Lauzun passèrent le plus clair de leur vie dans la pénombre des prisons royales pour avoir eu l’insolence de se penser son égal. Les deux hommes se croisèrent pourtant à l’occasion de leur incarcération et nous verrons en quelles étranges circonstances.
Antonin Nompar de Caumont, marquis de Puyguilhem, comte de SaintFargeau puis fait tardivement — en 1692 — duc de Lauzun où il était né, était de taille médiocre, blond et prématurément dégarni, les dents mal plantées… mais son allure altière, sa taille cambrée et son pied leste compensaient ses défauts les plus évidents. En outre, la nature l’avait doté d’un esprit vif et d’un culot à toutes épreuves. Ce toupet, cette audace, cette insolence, bref ces singularités en firent l’un des hommes les plus extraordinaires qui soient. Celui dont le grand La Bruyère, dans ses Caractères, disait qu’il n’était pas permis de rêver comme il avait vécu.
Antonin était en même temps que tout cela un impénitent séducteur, il aimait charmer et son orgueil se nourrissait avec avidité de ses conquêtes de l’esprit avant que d’être celles des corps.
À nous deux, Paris !
Monté à Paris comme Charles de BatzCastelmore, dit d’Artagnan, qui plus tard l’arrêtera, il rejoignit tout comme lui les fameux cadets de Gascogne. Il sut s’y faire apprécier et Louis XIV le remarqua pour son intelligence, son charme et son esprit. Le roi sans cela ne l’aurait pas nommé gouverneur du Berry puis maréchal de camp et colonel général des dragons, le premier régiment de cavalerie du royaume.
Côté cœur, cet incorrigible don Juan eut tôt fait de comprendre les femmes et de les satisfaire en tout, sachant attiser leur désir. On lui prête dès lors bien des liaisons, parfois avec de très jeunes femmes, ce siècle étant peu regardant à cet égard. Capitaine au régiment de Gramont, Turenne le fait nommer colonellieutenant du régiment de dragons étrangers puis capitaine des gentilshommes au bec de corbin, la compagnie des gardes du corps du roi. Tout cela fut facile car Antonin était en famille au sein de régiments que contrôlaient depuis des lustres ses aïeuls les Gramont et Caumont. Mais l’homme n’en était pas moins courageux.
Les dessous de l’affaire
En 1669, le roi promet au jeune marquis de Puyguilhem le titre de grand maître de l’artillerie de France, dont vient de se décharger le duc de Mazarin : c’est là une opportunité majeure dans la vie de ce grand courtisan. Il croit l’affaire faite et a le malheur de se confier à un major dome qui s’empresse d’informer Louvois, secrétaire d’État de la Guerre, qui n’apprécie guère que l’intriguant marquis se positionne comme son futur rival. Ne voyant rien venir, inquiet et pour s’assurer de la décision du roi, Puyguilhem insiste fortement auprès de la marquise de Montespan pour qu’elle intervienne en sa faveur auprès de son solaire amant. Cette dernière le balade plusieurs jours.
C’est alors qu’il lui vint à l’esprit l’action la plus incroyable, la plus audacieuse, la plus irrévérencieuse qui soit : espionner le roi et sa maîtresse afin de savoir qui des deux se joue de lui. Amant de la femme de chambre de Madame de Montespan, il la soudoie au point qu’elle accepte de le cacher sous le lit de sa maîtresse. Louis XIV a ses petites habitudes, il ne découche jamais la nuit mais après dîner, il en est autrement, il va donc rejoindre la belle Athénaïs pour de royales galipettes et quelques confi dences sur l’oreiller. Sous le sommier, l’insensé marquis entend tout et comprend que la marquise se moque de lui, que le roi, soucieux de ne pas avoir à batailler entre Louvois et lui, ne lui donnera jamais la charge convoitée.
Peuton s’imaginer pareille folie ? Lauzun osa !
Et il aurait dû s’arrêter à cet exploit rampant, mais l’homme est orgueilleux, irascible, fanfaron et surtout très rancunier. Il ne tarde pas à coincer la Montespan qu’il agonit d’injures, allant jusqu’à la traiter, comme nous le rapporte le duc de SaintSimon dans ses célèbres Mémoires, de « pute à chien ». Le « chien » étant royal, Madame de Montespan blêmit avant de s’effondrer devant le roi. Elle croit le marquis sectateur du grand Satan : ne lui atil pas répété mot pour mot ses épanchements les plus intimes lors de sa séance royale ?
Non content d’avoir bouleversé jusqu’à l’évanouissement la favorite du roi, il va aussi s’en prendre à celuici en personne. L’attendant de pied ferme, il casse son épée sous son nez, hurlant qu’elle ne saurait servir un parjure. Quant au roi, il a ce geste que répéteront avec admiration tous les courtisans de son auguste personne : il ouvre une fenêtre et y jette sa canne pour ne pas avoir à la briser sur le dos d’un homme de qualité. On lui prête aussi l’un des rares mots d’un homme de peu d’esprit : « Si je n’étais roi, je me mettrais en colère ».
Le lendemain, il était offert à l’impétueux marquis d’allait calmer l’ardeur de son sang de Gascon en la glaciale Bastille.
De nouvelles audaces
Finalement, le roi décida de revenir sur sa décision et le refit nommer capitaine de sa première compagnie des gardes du corps. Peut être, en ces temps de bassesses courtisanes, avaitil fini par apprécier le panache et l’honneur flamboyant de ce diable de Puyguilhem ? C’était sans compter sur son esprit versatile et la médisance de son entourage de flagorneurs... Pour l’heure, Lauzun accepta avec mauvaise figure cette charge de « domestique », comme il se plaisait à l’appeler, et endossa avec panache son bel uniforme bleu.
La vie amoureuse de cet homme n’était guère plus paisible que ses manœuvres politiques, bien qu’en l’occurrence cellesci se rejoignaient parfois. Il avait en effet failli épouser en 1670 Mademoiselle de Montpensier (16271693), cousine germaine du roi, tout aussi indomptable frondeuse qu’il était fougueux séducteur. Là encore, Louis XIV avait retiré sa bénédiction nuptiale au tout dernier moment, sur l’avis de ses proches craignant la mésalliance.
Il fut aussi l’amant de Madame Catherine de Monaco (16391678), sa cousine née de Gramont, qu’il eut l’audace de suivre après son mariage dans sa principauté monégasque déguisé en valet. Rien décidément n’arrêtait cet intrépide séducteur. SaintSimon, toujours dans ses Mémoires, relate que pour se venger d’elle, il lui marcha un jour volontairement sur la main alors qu’elle était étendue à même le parquet au pied de la reine. Car l’homme se fait aussi teigneux et fort méchant parfois. Ainsi, apprenant que le roi a des vues sur cette même cousine, Madame de Monaco, il devance les amants sur leur lieu de rendezvous. Caché dans un placard de toilette, il voit pénétrer le roi dans la chambre, l’enferme à double tour et jette la clef par les cabinets. Puis il attend, toujours dans sa cache, l’arrivée de Catherine, qui ne peut entrer au grand étonnement du souverain incapable de lui ouvrir. Fort heureusement, cette foislà, Louis XIV ne sut jamais qui lui avait joué cette lamentable farce.
Ainsi était Lauzun, différent jusqu’à l’incroyable audace d’actes insensés, qu’il prenait pour courageux et légitimes à son honneur.
Mais la rancune de Madame de Montespan était tenace, elle n’avait pas oublié les insultes, ni l’injure d’un Lauzun sous sa couche : elle fit tant et si bien qu’elle finit par retourner le roi, une fois encore. En novembre 1671, Lauzun était arrêté et conduit par d’Artagnan et ses mousquetaires dans la sinistre forteresse de Pignerol où vieillissait, depuis 1664, l’ancien surintendant des finances Nicolas Fouquet, coupable quant à lui d’avoir étalé des fastes plus que royaux.
Emprisonné à Pignerol
Il n’était pas dans les habitudes du RoiSoleil de faire occire ses ennemis intimes comme le firent bon nombre de ses prédécesseurs à la tête du royaume. Jamais Nicolas Fouquet ne revit son fastueux château de VauxleVicomte et mourut victime de la vindicte royale dans sa cellule de Pignerol en 1680, après quinze années d’enfermement dans la forteresse où séjourna à la même époque un autre prisonnier resté célèbre, l’homme au masque de fer.
Même au secret, Lauzun se débrouilla, on ne sait comment, pour se faufiler par un conduit de cheminée et un trou qu’il agrandissait jour après jour. Il finit ainsi par rejoindre Nicolas Fouquet à qui il narra ses mésaventures. Peu à peu, leurs conditions d’incarcération se firent moins sévères et les deux hommes purent recevoir des visites. Nicolas Fouquet revit avec joie sa femme et sa fille, et ces dames purent vivre un temps dans la cellule de l’ancien surintendant alors que ce dernier était relogé dans une autre aile du bâtiment.
C’était sans compter sur Lauzun qui en profita pour courtiser effrontément MarieMadeleine, la fille de Nicolas Fouquet qui couchait dans l’ancienne cellule de son père. Contre l’avis de ses parents, celleci s’enticha tant du trublion qu’elle le laissa une nuit parfaire sa conquête. Découverts en pleine action par les gardes et Nicolas Fouquet alerté, Lauzun eut grand mal à se préserver de la fureur de d’un père bafoué qui lui voua dès lors une haine absolue.
Pendant ce temps, la pauvre Mademoiselle de Montpensier faisait des pieds et des mains pour faire élargir le comte de Lauzun. Le roi y consentit enfin après un sordide marchandage de terres que celleci dut céder au bâtard du roi, le duc de Maine. Lauzun libre reçut l’ordre de ne pas approcher à moins de deux lieux du Soleil.
Se mariatil secrètement, comme cela se fit beaucoup à cette époque, avec son inconditionnelle amoureuse et libératrice, la Grande Mademoiselle ?
Faute de preuve, les historiens restent partagés. Pour tromper son ennui, le comte de Lauzun se remit à jouer, Il joua et gagna donc, joua encore et finit par s’exiler en Angleterre où l’on jouait plus gros.
Le retour du Phénix
On eût pu croire que c’en était fini des frasques et de l’impudence de ce petit homme si difficilement contrôlable : c’était toujours mal le connaître. L’Angleterre de Jacques II était en pleine Glorieuse Révolution : le souverain, qui s’était inexorablement aliéné le peuple par son appui violent aux catholiques, fut contraint à l’exil en France. Lauzun, à sa demande, permit dans un premier temps le passage en France de la reine et du prince de Galles. Sur leur insistance auprès de Louis XIV, Lauzun put enfin reparaître en cours, le roi acceptant même de le loger à Versailles, près de lui. Et SaintSimon d’écrire : « Il jouit le reste de sa longue vie de ses privances avec le roi, de ses distinctions à la cour, d’une grande considération, d’une abondance extrême, de la vie et du maintien d’un très grand seigneur et de l’agrément de tenir une des plus magnifiques maisons de la cour, et de la meilleure table, soir et matin, la plus honorablement fréquentée, et à Paris de même après la mort du roi. »
Plus loin, SaintSimon dresse cet étrange portrait de celui qui épousa, en 1695, sa bellesœur GenevièveMarie de Durfort, dite « Mademoiselle de Quintin », fille du duc de Lorges — elle avait quinze ans et lui soixantedeux : « Il était extraordinaire en tout par nature, et se plaisait encore à l’affecter, jusque dans le plus intérieur de son domestique et de ses valets. Il contrefaisait le sourd et l’aveugle pour mieux voir et entendre sans qu’on s’en défiât, et se divertissait à se moquer des sots, même des plus élevés, en leur tenant des langages qui n’avaient aucun sens. Ses manières étaient toutes mesurées, réservées, doucereuses, même respectueuses ; et de ce ton bas et emmiellé il sortait des traits perçants et accablants par leur justesse, leur force ou leur ridicule, et cela en deux ou trois mots, quelquefois d’un air de naïveté ou de distraction, comme s’il n’y eût pas songé. Aussi étaitil redouté sans exception de tout le monde, et avec force connaissances, il n’avait que peu ou point d’amis, quoiqu’il en méritât par son ardeur à servir tant qu’il pouvait, et sa facilité à ouvrir sa bourse. Il aimait à recueillir les étrangers de quelque distinction, et faisait parfaitement les honneurs de la cour ; mais ce ver rongeur d’ambition empoisonnait sa vie. Il était très bon et très secourable parent. »
Postérité
Le duc de Lauzun s’éteignit à quatrevingtdix ans, sans descendance, le 10 novembre 1723, non sans s’être encore diverti à jouer les Volpone, laissant croire à quelques futurs héritiers trop pressés qu’il allait tout léguer à l’Église et à ses pauvres.
Qui était au fond cet homme ?
Un fou, un révolutionnaire avant l’heure, faisant fi du pouvoir royal ? « Le premier des dandies », comme se plaisait à le qualifier Barbey d’Aurevilly ? Ou encore un hédoniste pour qui seul comptait donc son bon plaisir ?
Il semblerait que cette philosophie fit bien des émules aux XVIIe et XVIIIe siècles, où tant d’hommes s’en firent les scandaleux représentants. Talleyrand ou JeanFrançois Paul de Gondi — le sulfureux cardinal de Retz — eurent en bien des points des comportements semblables à celui du duc de Lauzun. Vivant sans le moindre souci du jugement de Dieu ou de leurs contemporains, évoluant au seul gré de leurs envies, changeant d’allégeance et de compagnes, ces diables d’hommes marquèrent à jamais les esprits.
Seule l’approche de la mort ramena Lauzun à des sentiments plus moraux et religieux. En cela, il ne fit que rejoindre le commun des hommes desquels il s’était portant tellement éloigné sa vie durant.
Le mot de la fin pourrait revenir à Voltaire, qui écrivit de lui :
« Nous l’avons vu mourir fort âgé et oublié comme il arrive à tous ceux qui n’ont eu que de grands événements sans avoir fait de grandes choses. »