L’Ampoule n°16 - Audace & Irrévérence
Cette nouvelle sur le thème du numéro…
Cette nouvelle sur le thème du numéro est écrite sur le principe du roundrobin, dix auteurs en rédigeant une partie chacun à leur tour (le titre résulte d’un tirage au sort entre les différents mots proposés par les auteurs).
1 (par Angèle Casanova)
Leur action est toujours minutée au détail près.
Ils savent exactement quoi faire, et quand. Il faut dire qu’ils mettent le paquet, question organisation. Rien n’est laissé au hasard. Le groupe passe de longues heures à potasser au bar du marché.
Et pour cause. Le taulier n’est rien moins que le président de leur confrérie.
Alors, pour une fois, il rince à l’œil, en arrièreboutique.
Installé en travers de la porte de sa cuisine, il parle avec les clients tout en présidant leurs séances. Toujours le mot pour rire, et puis les stratagèmes les plus flambeurs sur le bout de la langue.
Un vrai virtuose, le Jules.
Dès qu’il enfile son costume de piqueassiette, on ne le reconnaît plus. Lui qui est du genre grosse baraque, il en deviendrait presque transparent.
Et pourtant, de notre club, c’est le plus audacieux, le plus irrévérencieux, le plus crasse des piqueassiettes. Du genre à faire passer Mémé, notre doyenne, pour une enfant de chœur sur le retour.
2 (par Sandrine Cuzzucoli)
En sa présence, il ne fallait pas trop ramener sa fraise, Jules était aussi le roi de la castagne, d’ailleurs, plusieurs y avaient laissé des dents dont le frère de Mémé qui déjà marchait difficilement.
La dernière trouvaille de Jules — qui avait épaté le club — avait été d’adopter certains petits singes malicieux et très entreprenants ainsi que des perroquets au plumage tridimensionnel et un puissant cheval, tous semblant tout droit sortis d’un tableau d’Henri Rousseau. Citons, par exemple, Paysage exotique (1908), Les Joyeux farceurs (1906) ou encore Cheval attaqué par un jaguar (1910). Leur sansgêne naturel, autant comportemental que langagier (pour ce qui est des oiseaux), allié à notre savoirfaire, défiait toute concurrence, même si dernièrement les animaux, certes hardis et irrespectueux (pour la bonne cause), se montraient à notre goût quelque peu féroces. Et ce pour le plus grand plaisir des enfants de la confrérie, à qui l’on avait raconté que certaines de nos sorties les plus sélectes et les plus « irrégulières » étaient filmées pour la télévision anglaise, friande de détails gores et croustillants. Mémé s’occupait de reprendre les scènes de façon très discrète et Jojo, le cousin de Jules, prenait les commandes quand le mouvement des hommes et des animaux imposait une plus grande souplesse et vitesse de la caméra.
Le soir, en compagnie des bêtes, nous aimions visionner nos folles épopées en promettant aux enfants de les amener très vite en Angleterre, un pays, pensaientils, à notre image : désopilant et qui n’avait pas froid aux yeux. On ne comptait plus, lors de banquets, les chignons de dames mangésbroutés, les stupéfactions générales à l’écoute de drôles de litanies scatologiquesornithologiques, les heureux et notables déplacements de masses en raison d’odeurs disons chargées.
Un soir où la coupe avait dû être un peu trop pleine, Mémé eut un malaise. Fatal. Nous tous du club étions restés sans voix. À son enterrement, Jules avait lu la partie finale du court récit de Gustave Flaubert, Un cœur simple, là où l’auteur décrit une vieille dame qui, au dernier instant de sa vie, voit piquer sur elle, pour l’emporter, un Dieu perroquet.
3 (par Alice Scaliger)
Après la mort de Mémé, Jules s’était senti pousser des ailes. Il ne filmait plus seulement des facéties d’animaux, qu’il revendait ensuite à prix d’or à des sites comme Buzzfil et Topito, il s’était lancé dans la charcuterie, carrément. Il hantait les couloirs du dark net, proposait des films où les animaux étaient torturés, découpés, et cela se vendait très bien. Il avait soudoyé un enfant du groupe, assez facile à convaincre au demeurant, pour jeter l’un des petits singes du haut d’un des toits du quartier, et ça s’était vu un peu plus de quatre millions de fois. Il avait attaché un chaton à un gros morceau de savon de Marseille et avait filmé ses glissades sur le sol mouillé du Bar du Marché, juste après la fermeture et le coup de serpillière, jusqu’à ce qu’il heurte violemment le comptoir de fer. Ça n’avait plus grandchose à voir avec du grignotage de chignon, ou des cacas d’oiseaux sur les gens bien fringués, et ça le faisait drôlement rigoler, Jules.
Quand il a eu un peu d’argent de côté, il s’est mis à les faire empailler, ces animaux. Une fois morts, et souvent bien amochés dans leur mort, il se les faisait réparer. Il les collectionnait, en douce, sur une planchette, dans sa chambre où nous n’avions pas le droit d’entrer.
C’était ses petits dieux du fric à lui, peutêtre ses petits dieux tout court.
Le seul qu’il n’arrivait pas à maîtriser, c’était le puissant cheval. Jojo, le spécialiste du film habile, arrivait aussi à l’attraper dans le pré, ce qui n’était pas mal. Mais ensuite, impossible de mettre le cheval en condition pour obtenir un film vendable. On lui avait mis des singes sur le dos, mais ça avait à peine dépassé les 2567 vues. On avait voulu monter sur lui une espèce de perchoir à oiseaux, mais c’était juste ridicule, et puis il avait rué tout de suite, poussant même au sol Jojo qui le nourrissait. Jules en était fâché, de ce cheval. Il rêvait de faire venir un jaguar pour le bouffer, et filmer la scène.
Mais l’animal se méfiait ; il était réformé des courses, et connaissait un peu les hommes. C’était un hongre puissant, au pelage presque roux, acheté un euro du kilo, le poids de la viande. Jules le contemplait, la nuit, il sortait torse nu dans le petit jardin à l’arrière du bar. Il se disait que ce serait chouette, de voir toute cette viande rousse attaquée par des crocs jaunes, en gros plan. Il avait des bouffées d’inspiration, il pensait au Douanier Rousseau, il se sentait taillé dans une étoffe à franchir toutes les barrières, à commettre tous les excès. Mais ce n’est pas très facile de se procurer un jaguar.
4 (par Marc Laumonier)
Justinien, le frère de Mémé, et son fils JeanRaoul observaient, cachés dans le café d’en face, « Le Brouhaha », les faits et gestes de la maudite confrérie. Ils en avaient été évincés avec pertes et fracas il y avait peu. Jules, le roi de la castagne, leur avait fait comprendre qu’ils léchaient trop le cul des flics (obscur petit trafic de cigarettes de contrebande) et qu’ils n’étaient donc plus dignes d’appartenir au club des piqueassiettes.
Si la grossièreté et l’impertinence du club, au début, avaient séduit nos deux zigues, ils s’étaient transformés brutalement en ardents défenseurs de la gent animale suite aux actes barbares perpétrés par le gars Jules et sa bande. Ils avaient envoyé des lettres anonymes à la police ainsi qu’à des associations de défense animale et trouvaient que ça ne bougeait guère. Ils réfléchissaient à un moyen d’accélérer les choses… Et s’étaient vengés de petite façon : excréments mis dans la boîte à lettres, chewing gum ou colle dans les trous de serrures, coups de téléphone dans la nuit ; mais rien n’y faisait, Jules semblait toujours en pleine forme et bien actif.
Comme il passait beaucoup de temps à admirer son hongre derrière le café, nos deux zouaves eurent l’idée d’attaquer là où sembletil cela ferait mal. Un matin, protégés par des tenues d’apiculteur, Justinien et JeanRaoul arrivèrent avec deux ruchettes bien fermées remplies de milliers d’abeilles énervées. Ils rigolaient déjà dans leur barbe tout en se dissimulant dans les bosquets autour du jardin. Ils allaient mettre leurs menaces à exécution, car le cheval était maintenant tout près, lorsqu’ils entendirent un bruit de camion, puis virent un vieux bahut arriver — on distinguait à peine de vieilles lettres peintes : « Pinder ». Deux obèses en sortirent, ainsi que Jules qui venait du café. On ouvrit les portes rouillées et un jaguar un peu cachectique apparut en feulant.
« L’homme effronté agit sans pudeur, l’homme hardi sans crainte, l’homme audacieux sans être arrêté par rien » ; « Audaces fortuna juvat », se dit Justinien en jetant les ruchettes au sol, desquelles sortirent des milliers d’insectes en vrombissant méchamment.
5 (par Gabriel Berteaud)
Un bol de chocolat renversé le matin avant de partir à l’école, une soirée karaoké au Café du Commerce, son premier baiser, sa dernière bagarre : les souvenirs les plus anodins comme les plus marquants se mirent à défiler dans l’esprit de Jules tandis qu’il regardait, pétrifié, l’essaim d’abeilles se ruer sur lui. Dire qu’il en avait peur eût été un euphémisme tant son aversion pour tout ce qui bourdonnait dépassait le rationnel. Son cœur sembla vouloir jaillir de son sternum, il sentit une perle de sueur glisser le long de son dos, poussa un petit cri, se pissa dessus, puis un voile noir vint rapidement couvrir cette vision horrifique. Il s’évanouit. Il se réveilla dans une chambre d’hôpital. Ses paupières se décollant lentement, il vit une silhouette floue se dessiner devant lui.
« Ça y est, on est réveillé ? »
Ses yeux ne parvenaient pas à faire le point, mais cette voix, il l’aurait reconnue entre mille. Raclure de Justinien ! Il voulut lui asséner une de ces puissantes séries d’insultes dont il avait le secret, mais ne parvint qu’à émettre un grognement inintelligible et, disonsle, plutôt comique. Justinien se fendit d’un rire diabolique.
« On a du mal à articuler ? C’est sûrement à cause des boursouflures provoquées par les piqûres d’abeilles. Ça alors, si j’avais su que tu y étais allergique, j’y aurais pensé plus tôt. »
Il se mit à faire les cent pas le long du lit en poursuivant :
« Comme c’est ironique. Le grand, le légendaire Jules, écrasé par quelques insectes. Il fallait te voir te pisser dessus, je te jure ! En tout cas, la vidéo a déjà plus de dix mille vues sur le net, et les membres de la confrérie l’adorent tout particulièrement. Mais il faut voir le côté positif, tu sais, le pouvoir ne doit pas être conquis, disait Bakounine, il doit être détruit, et cette petite mésaventure a permis aux confrères de prendre conscience qu’ils seraient mieux sans chef. J’espère que ça ne te fera pas défaut. En tout cas, on te souhaite tous un bon rétablissement. Tiens, je t’ai apporté des chocolats, maintenant tu m’excuseras, je ne voudrais surtout pas manquer notre première réunion au « Brouhaha ». N’hésite pas à passer dès que tu seras sur pied ! »
Justinien posa délicatement la boîte de chocolats sur la table de chevet et quitta la chambre en sifflant.
6 (par Danièle Momont)
À supposer que le lecteur (ou la lectrice — c’est tout un, c’est kif : la sottise est sans sexe) s’avise à présent de me réclamer des comptes sur la « cachexie » du jaguar, je le/la prierai vertement d’ouvrir un dictionnaire — je ne sache pas qu’aucun piqueassiette se soit jamais laissé dicter sa conduite par un pedzouille — avant de l’informer que ledit, en son temps baptisé « Daimler » par des proprios passablement loustics, compta jadis parmi les plus illustres modèles d’Henri Rousseau qui entre autres l’immortalisa dans Cheval attaqué par un jaguar (assaut ? peau ! je le tiens du zig en personne, dont la jument d’albâtre était folle, elle aurait tout donné pour d’autres étreintes, la solipède, la bougresse, parmi les jungles du douanier), en sorte que lorsque son étoile pâlit, car non plus que les pékins de notre espèce le temps n’épargne les fauves, et que partout les vieillesses, griffues ou non sont des naufrages, quand donc le vent tourna pour Daimler, qu’un Rousseau sans états d’âme bazarda, six ans avant de dévisser son billard, pour deux ronds aux Pinder récemment installés à Paname, le féroce en conçut un tel dépit qu’il dépérit, se mita, sécha, fana jusqu’à ce qu’enfin Jules fît appel à ses services, suite à quoi, ravigoté mieux qu’un tigre dans un moteur — cachectique néanmoins, on l’a dit ; le moteur était d’un tacot, toussotait, hoquetait, le tigreau crachotait mais baste ! —, il s’extirpa du camion pour découvrir un bien curieux spectacle, une cocasserie qui d’un coup ravalait les singeries du feu douanier au rang d’art popote et petitbourgeois, à savoir que tandis qu’un crétin canasson castré broutaillait dans un coin, un lascar à trogne enflait à vue d’œil sous l’assaut d’une foison d’abeilles jaillies d’une paire de ruches, à ceci près que si farfelue fût la vue, Daimler quant à lui n’eut d’yeux que pour le Sacré Cœur de Montmartre, vers lequel il s’ébranla aussitôt, résolu à s’en aller planter la dent — tant pis si elle branlait — qu’il gardait contre Rousseau dans le cuir ou le gras d’un badigeonneur dont de tout temps la place du Tertre abonda, et c’est ainsi qu’après que ce semblant de barbare ocellé eut (il n’était pas jusqu’à ses ceps qui n’en tremblassent) terrorisé dans les formes la Butte, Justinien, qui d’un pas béat, d’un pas fat se rapprochait du « Brouhaha », se figea, l’œil en l’œil d’un jaguar au croc gouaché, émacié certes mais cependant versicolore et menaçant.
7 (par Audrey Tison)
Justinien essayait de se rappeler les conseils que lui avait donnés Pax, son instructeur chez les scouts. Aussi surprenant que cela puisse paraître, Justinien avait été scout à un moment de sa vie. L’année de ses huit ans, il avait demandé à ses parents si, pour une fois, il pouvait partir chez les scouts au lieu de rester chez Mémé tout l’été à jouer avec le cousin Jules. À l’époque, Justinien était le souffredouleur de Jules, et Mémé, cette vieille chouette, ne le défendait jamais. Elle pensait qu’un homme ne devait pas pleurer et qu’il devait s’endurcir, sinon il se ferait marcher dessus toute sa vie. Alors il était rentré chez les scouts l’été de ses huit ans, et il avait connu ce grand bonhomme aux allures d’ours qui lui faisait un peu peur. Il se remémorait les soirées devant le feu de camp à discuter et à rire : il se rendait compte à quel point cette expérience l’avait porté, il avait compris qu’il était autre chose qu’un « sale cafard », comme on le surnommait chez lui. Pax était devenu une figure paternelle, il lui avait appris des tas de choses sur la survie en forêt et sur la vie en général. À l’époque, il se disait que ça ne servirait pas, et il se retrouvait aujourd’hui dans une situation délicate face à un animal sauvage affamé. Surtout, ne pas bouger, ne pas montrer que tu as peur, et si l’animal s’approche, tu lèves les bras audessus de ta tête et tu imites l’ours. Il revoit encore Pax faire l’ours et son cœur se remplit de confiance.
Le jaguar avait été nourri aux restes de poulet toute sa vie, et n’avait aucunement envie de s’attaquer à cet humain qui gesticulait : on aurait dit un orangoutang essayant de s’envoler — décidément, les humains sont de drôles d’animaux. Il était d’ailleurs persuadé que les humains des villes, pas ceux qu’on trouve en Afrique en pleine nature et qui mangent des choses saines, même s’ils sont un peu maigrelets pour certains, faisaient de la bien meilleure viande. Un vieux tigre, camarade de cellule au cirque Pinder, lui avait franchement déconseillé de manger de l’humain des villes, bourré de médicaments et nourri aux produits chimiques et à l’alcool. Il en avait goûté une fois, celui qui s’amusait à mettre sa tête dans sa gueule, ça avait fait beaucoup d’effet dans le public mais le pauvre avait fait une indigestion et s’était retrouvé alité avec de la fièvre pendant une semaine complète. À côté du « Brouhaha », Kader, le petit boucher halal installait ses poulets sur la rôtissoire.
8 (par Antonin Sobel)
Et quelle leçon retirer de tout ça ? Que l’homme et l’animal sont cousins, pas frères, juste cousins, que l’homme est un loup pour l’homme mais surtout un prédateur de l’animal, son premier prédateur, capable de vénérer un chien ou un chat mais aussi capable de faire sa thune en vendant du poulet sur les marchés, et pourquoi ce pauvre gallinacé serait moins digne et racé qu’un canidé ou qu’un félin ?
Certains traitent leurs contemporains moins bien que leurs animaux de compagnie... Justinien se dit que tout ça est bien compliqué, que les valeurs ne sont pas forcément où l’on croit, que sa famille est peutêtre moins vénérable que tous ces animaux qu’il a croisés, que le moindre moineau est peutêtre plus important que son cousin qui l’a traité de moins que rien pendant toute son enfance, qu’il échangerait son père contre un chien écoutant et affectueux, il ne sait plus, se demande ce qu’il faut penser, peutêtre qu’il n’y a pas de logique finalement, que tout s’enchaîne naturellement, que les bouddhistes ont raison, que la réincarnation existe... Merde alors, peutêtre étaitil escargot et qu’il deviendra cheval ? Mais pas un hongre alors, l’idée de perdre sa queue le plongeait dans des abîmes de perplexité, comment aimer sans consommer ? Impossible, inconcevable, « il faut bien que le corps exulte », comme disait Brel, ce grand échalas sûrement réincarnation d’un cheval et d’un aigle, Justinien ne se sentait plus que comme un esprit pris dans une carcasse humaine, l’enveloppe charnelle ne devenait plus... qu’une enveloppe charnelle.
L’esprit l’emportait donc sur le corps, juste un corps, une enveloppe, un moyen de transport, que tu sois un jaguar, une poule, un cheval, tu n’es qu’un moyen de transport de l’esprit, point barre... alors prends ta tête à deux mains mon cousin. Justinien prit une décision : ne jamais se laisser emmerder, ne jamais faire de mal à un être vivant, et si tout ce cirque n’était qu’une représentation du monde, une ellipse, une parabole, un microsystème, et si les vrais dompteurs étaient les animaux et les domptés les hommes ? Bonne question, sur ces réflexions il partit se coucher, en se disant que demain serait un autre jour, plein de ces considérations humanistes, qui n’étaient plus qu’humanistes, mais animales aussi, oui, c’est ça, il avait transcendé son état humain pour devenir mihomme mi animal, dans l’esprit en tout cas...
9 (par Vlad Oberhausen)
Prisonnier de sa chambre d’hôpital, Jules était bien loin des interrogations philosophiques de ce saligaud de Justinien. Sa boîte de chocolats, il l’avait envoyée valdinguer à l’autre bout de la pièce !
Tout lui revenait : ces satanées abeilles, le jaguar cachectique devenu fou, JeanRaoul qui l’appâtait en brandissant une carcasse de poulet volée à la petite boucherie halal, et les piqûres, les piqûres par dizaines…
À quel moment le plan avaitil dérapé ?
Au fil des ans, Jules s’était lassé des interventions fantasques de la confrérie : il avait fini par simuler des éructations gutturales pendant que ses amis partaient encore dans des hoquets d’allégresse sincères. Tout ça ne l’amusait plus : le groupe s’était ramolli, avait versé dans la facilité. « De l’humour de grandmère », pensaitil en observant Mémé capturer des pigeons à l’épuisette pour les relâcher, le soir venu, dans d’obscurs galas de bienfaisance.
Quand la vieille avait cassé sa pipe, Jules avait eu une illumination, la grande idée de sa vie : il allait mettre sur pied un canular inouï, la plus audacieuse plaisanterie jamais imaginée. Le plan, il l’avait fomenté avec son fidèle lieutenant, le cousin Jojo, dans l’arrièreboutique du bar. D’abord, les vidéos : massacres de chatons, charpies de singes, rien que de la mise en scène, une mystification pour donner à Jules le rôle du salaud. La suite ? De la méchanceté gratuite à outrance, une surenchère dans la cruauté, pour choquer toujours plus et se faire détester de tous et de toutes. L’expulsion de Justinien et de son demeuré de fils, minables refourgueurs de clopes au kilo, avait été une péripétie inattendue — Jules, les voleurs, il n’aimait pas ça. Les crasses que lui avaient faites ces deux péquenauds l’avaient ralenti sans atteindre sa bonne humeur, car l’étape décisive approchait. Le jaguar était essentiel : c’est lui qui devait servir à simuler la mort de Jules, le bouffer d’un bloc dans une vidéo bien sale que préparait Jojo. Et pendant qu’on aurait cru mort le bourreau des bêtes à poils, Jules aurait eu tout le temps de préparer son retour, avec la plus formidable, la plus fabuleuse de toutes les blagues…
Mais le plan était tombé à l’eau par la faute de cette buse de Justinien.
En sortant de la chambre appuyé sur la perche de sa perfusion, cul nu dans sa blouse d’hosto et le visage tuméfié par les piqûres, Jules se demandait maintenant comment tout cela allait finir.
10 (par Olivier Savignat)
Depuis l’accident, sa vie avançait à un tout autre rythme, ponctuée par les repas (repas ?), les virées aux gogues et la pause Derrick obligatoire. Avec ses potes Alzheimer, Jules avait recréé une confrérie. Moins animée que l’ancienne, et pour cause, mais tout aussi foutraque : là, ses cobayes étaient humains et, la plupart du temps, consentants. Il n’avait pas besoin de caméra ni d’aucun gadget pour se jouer son petit scénario dans un recoin de sa caboche. Sale caboche encombrée : si en façade sa tronche avait bien morflé, il y avait encore, sous les cloques de pus, un esprit aiguisé, vif et rebelle. Oui, cet esprit puissant allait fomenter une révolte nonsireunerévolution des croûtons de l’hosto, et ça allait saigner !
Il en serait la tête pour sûr. Ne lui manquaient plus que les bras et les jambes : le problème étant qu’icibas les membres encore valides n’étaient pas légion ! Et ce n’était rien comparé au manque de concer tation : chacun beuglait dans son coin que c’en était jouissif, mais foin d’action commune…
Jules méditait sur son jambonpurée. Qu’il était loin le temps où les extorsions de bidoche faisaient sa gloire ! Où il ne trinquait qu’avec du millésime… il se voyait déjà en maître écornifleur salué bien bas par des bataillons d’amphitryons ébahis. Mais il avait fallu qu’une ruche croise son chemin…
Quelle ironie dardante ! Il en tremblait de honte et de colère rentrées, il en convulsait de rage ! Alors il se leva, ravala son indignation, qu’il drapa dans sa toge d’éclopé, et lança le signal de l’attaque : « Pas de quartier ! »
Jamais de mémoire d’infirmière on ne vit pareille bataille rangée. Les boules de purée avaient redécoré le réfectoire et tous les vieux débris admiraient, attendris, leur Waterloo.
Comme quoi, on peut s’amuser à tout âge…
Vous avez terminé L’Ampoule n°16 - Audace & Irrévérence
Juin 2015