L’Ampoule n°16 - Audace & Irrévérence
Il s'agit dans cette rubrique de construire…
Il s'agit dans cette rubrique de construire une nouvelle sur le thème de l'uchronie, inscrite au sein d'un univers possible à partir d'un point de divergence quelconque dans l'Histoire.
« S’il eût été plus court,
toute la face de la terre aurait changé. »
Pascal
Une fois par mois on refaisait le monde à partir d’un événement historique que chacun prenait la liberté de modifier. Ainsi la Bérézina, un nom qui, sitôt prononcé, nous avait tous fait gamberger. Que se seraitil passé si Napoléon avait franchi la Bérézina en été plutôt qu’en hiver ? Il n’y aurait pas eu Waterloo, l’empereur ne serait pas mort à SainteHélène, mais dans son lit à plus de quatrevingts ans, entouré de son fils unique (qui ne se serait pas laissé dépérir au fond d’un palais autrichien) et de ses petitsneveux, dont un certain LouisNapoléon (qui se serait contenté de tenir la chandelle.) La guerre de 70 n’aurait pas éclaté, ni celle de 14 avec son cortège d’horreurs et ses conséquences désastreuses, pas plus que celle de 39, et l’Europe n’aurait pas eu à souffrir des crimes d’Hitler et des nazis.
C’était pour affûter notre sens de la chronologie que notre professeur nous invitait à spéculer ainsi. Chacun à tour de rôle proposait une hypothèse de départ, par exemple Clovis renonçait à se faire baptiser, Charlemagne décidait de vivre jusqu’à deux cents ans, Saint Louis ne mourait pas au retour de la croisade, Jeanne d’Arc faisait la sourde oreille, Christophe Colomb choisissait de naviguer vers l’est plutôt que vers l’ouest, Henri IV échappait à son assassin, la mère de Robespierre se faisait avorter après les prédictions apocalyptiques d’une vieille pythie, tandis que celle de Napoléon choisissait d’aller accoucher à Naples plutôt qu’en Corse, Bismarck n’atteignait jamais Paris, où la Commune triomphait. On tirait nos fils en s’emmêlant dans les dates, on trichait, on inventait, on s’ouvrait des brèches, on délirait, on se faisait délirer. La Révolution de 1789 et la période troublée qui avait suivi étant nos champs d’expérimentations favoris, la situation pouvait tourner dans un sens comme dans l’autre, selon la destinée accordée à l’un ou à l’autre des acteurs principaux. Il suffisait d’en sauver un et de condamner l’autre pour que la machine s’emballe et que tout dégénère. En déroulant ce nouvel écheveau jusqu’au bout, on en arrivait à vivre dans un royaume théocratique gouverné par des descendants de Charlotte Corday, ou à voir se déchirer papistes et bonapartistes dans une guerre civile vieille de deux siècles, depuis que Pie VII s’était permis de gifler Napoléon, coupable de lui avoir arraché la couronne impériale pour la poser luimême sur le front de l’impératrice Joséphine.
La vraisemblance importait peu à certains, alors que pour d’autres l’édification d’une nouvelle généalogie exigeait précision et doigté, comme s’il s’agissait de mettre au point les aiguillages très compliqués de trains à grande vitesse. Je ne me souvenais pas d’avoir entendu la fille assise à côté de moi proposer la moindre hypothèse. Ce jourlà pourtant elle décida de se jeter à l’eau. Et si le Christ n’était pas mort sur la croix ? Ayant compris que c’était à moi qu’elle s’adressait, je répondis qu’il se serait éteint dans les bras de Marie la Magdaléenne, sa maîtresse, après lui avoir fait un enfant. Aussitôt les propositions fusèrent, la moins improbable faisant voyager mère et fils jusqu’à Rome, où ils retrouvaient le traître Pierre, auquel ils faisaient trancher la langue et les oreilles, l’empêchant de fonder une église sur une place qui ne porterait donc pas son nom, où ne serait érigée aucune basilique, aucune chapelle Sixtine, dont le plafond ne serait jamais peint par un certain MichelAnge quinze siècles plus tard. Constat de carence que mon voisin de droite s’empressa d’alourdir en faisant remarquer que, sans Crucifixion, plus de Descente de Croix, ni de Piéta, encore moins de Mise au Tombeau, sans parler du reste. Outre que nous connaissions mal la peinture religieuse (et la peinture tout court), nous n’avions qu’une vague notion de l’histoire romaine et de ses empereurs (trop occupés à s’assassiner entre eux pour s’intéresser à la Magdaléenne et à son fils.) C’est alors que mon voisin de devant entreprit de nous sortir de l’impasse, en proposant de leur faire quitter Rome — au péril de leurs vies, insista ce perfide. Avant même d’avoir atteint la pleine mer, la trirème transportant les fugitifs était arraisonnée par des pillards barbaresques, et la mère et le fils vendus comme esclaves en Afrique, où ils croupissaient une bonne dizaine d’années au fond d’une case. Devenu adolescent (on mûrit vite à cette époque), Joshua séduisait la fille du chef du village, avec qui il décidait de s’enfuir, abandonnant sa mère à la prostitution à laquelle elle était de toute façon destinée.
À partir de là, chacun se lança dans un de ces bonds de géant que notre professeur nous incitait régulièrement à accomplir. Si certains n’hésitèrent pas à faire de notre héros un aventurier âpre au gain explorant la route de la soie dans le sillage de Marco Polo, d’autres imaginèrent un gentil métis atteint de syndrome messianique conduisant la première (et unique) croisade. Ne pouvant délivrer une absence de lieux saints, ce précurseur de Lawrence d’Arabie fondait une colonie elle aussi métissée de Juifs et d’Arabes, qui, au lieu de s’entretuer, choisissaient de pactiser sous l’égide d’un dieu bicéphale. Les rois de droit divin n’étant plus concevables, il n’y avait ni Révolution ni Empire, mais une démocratie à la grecque, égalitaire et passablement ennuyeuse, d’où on ne voyait pas très bien quelle célébrité faire émerger, en dehors de quelques philosophes barbus, depuis longtemps passés de mode : un champion olympique peutêtre, un rocker efféminé, ou alors un poète dans le genre de Rimbaud, fils du soleil et grand voyageur, mais trop libre de mœurs pour ne pas être arrêté, jugé et condamné à cette crucifixion à laquelle avait échappé son lointain ancêtre. Et pas d’échappatoire cette fois.
C’est ce que j’ai annoncé pour finir, arrachant à ma voisine une grimace de dépit, vite effacée. Car je n’avais pas dit mon dernier mot. Mû par une audace qui m’avait toujours boudé jusqu’ici, j’ai posé ma main sur la sienne, noué ma cheville à la sienne. Main, poignet, cheville, elle a compris tout de suite, et répondu par de petits coups de son index contre ma paume. Je savais ce qu’il me restait à faire. Profiter de la pause déjeuner pour l’inviter à m’accompagner dans le parc, puis, après avoir vérifié que nous n’avions été suivis de personne, lui donner le baiser de Judas avant de la plaquer contre le tronc lisse d’un bouleau et de me crucifier à elle, tandis qu’elle se collerait à moi, nous partageant équitablement les rôles. À moi le coup de lance. À elle de planter les clous.