L’Ampoule n°2 - Art et Danger
J’avais inventé la Machine à Illusions, un…
J’avais inventé la Machine à Illusions, un truc capable de boulotter nos rêves et de les recracher au dehors, tels quels. À la perfection. Subtiles émanations issues de notre inconscient. Sauf que j’avais des doutes. Modifier les paramètres, révolutionner les systèmes et les dispositifs. Le mal était trop profondément enkysté. C’était toujours la mort qui rôdait, pestilentielle. Le lot de tous les hommes. Créatures infinies ! L’imperfection. L’imperfiction ! Dès lors que la vie se répandait comme une traînée de poudre ! Oui. Toujours pareil. Tu mettais un mort en présence d’un vivant, le mort en voulait au vivant d’être ce qu’il était, le vivant au mort d’être ce qu’il n’était pas. Le dispositif produit les faits. Il fallait trouver le dispositif qui nous rendrait TOUS à la fois meilleurs et plus forts.
J’ai ouvert la fenêtre des toilettes, ai écrit des horreurs sur du papier cul, comme Sade l’avait fait bien avant moi.
Propos assez
pitoyables finalement que je reproduisais à l’infini. J’avais la rage. Une rage contenue. Quasi ascétique.
Car j’étais un génie. Et quel génie était assez puissant pour chanter dignement la beauté du monde, sinon moi ! Ses truculences. Ses pleins et ses creux, ses aplats, ses vastes déserts et océans que je m’imaginais traverser tel un dieu antique, trident à la main ! Survoler les flots et leur furie impitoyable, planer audessus du Monde, de ! Volonté de
puissance. Puissance du créateur, j’entends. Rester dans l’interprétation, impénétrable à la critique. Bon, si l’on se conduisait sagement, hein, nous trouverions la suprême richesse à vivre content de peu :
, comme disait mon pote Lucrèce.
Mais nous, les hommes, avons voulu nous rendre illustres et puissants pour vivre paisiblement dans l’opulence. Mais c’était là, la paix et l’opulence, deux idées du Monde antinomiques. L’opulence jamais n’engendrera la paix. Le riche en voudra toujours au pauvre d’être ce qu’il est. Et réciproquement.
1 Philippe Sarr a écrit cette nouvelle d'après les deux planches muettes de Shin.
J’étais malade, en mal d’aurore, oseraije. (Lecteur imparfait, réfléchis, apprécie mes imperfictions à leur juste valeur : qui n’a donc jamais plagié ? Pire, qui ne s’est jamais autoplagié ?) Plagiaire ? Problème d’estime de soi que je tentais de corriger par la pratique du mandala. L’envie irrésistible de vouloir trop bien faire. Attaques de panique, angoisse de morcellement. Appétits sexuels en berne. La roue du malheur, lestée de cadavres exquis, savait y faire quand il s’agissait de vous maintenir la tête sous l’eau, pieds et mains liés comme il faut.
Pour échapper à mon incontinence créatrice, à mes fameux ratages, à mes conflits internes (que de fois n’aije fait l’ouvreboîtes !), à la haine de soi et de l’autre, il me faudrait fuir, courir après le cochondinde (un peu d’humour ne nuit pas, bien au contraire !), transgresser, me translater, porter haut mes Œuvres Incomplètes dans des muséesprisons, le Purgatoire des Œuvres Inachevées. En roucoulant comme un beau diable. Car il y avait, tout compte fait, certain plaisir dans la contemplation de la laideur. Chaste, mais heureux de l’être. Sinon, à quoi bon ? Un certain attrait aussi pour la chienlit, j’avais. Le désordre. L’aléatoire !
J’en aurais décidé ainsi. Ce serait comme un oui sans faille à la vie. Un non monumental et énergique au pourrissement. À l’uniformisation. Au standard. La fin du Dispositif. Le dispositif qui produit les faits. La norme. Il faudrait renouveler l’ensemble, la matrice ! L’appareil de pouvoir et de création. En écarter les plus faibles d’entre nous. Au risque de sombrer dans l’épaisseur d’un rêve tendre et idiot. Éduquer plutôt que soigner car l’on éduque seulement les gens forts, quand l’on soigne pour « affaiblir », voire « appauvrir ».
Mais quelque chose clocherait. Tout ça manquerait singulièrement de sérieux. Quelque chose qui, au fond, avait toujours cloché, et à laquelle je n’aurais jamais su donner de nom précis. Quelque chose en rapport avec le Nihil ? Le Rien ?
Ivresse, puis sobriété ― pleine jouissance et chasteté ―, ennui, ce mortel poison, prodigalité ― le blanc, le noir. La valse des contraires et des antinomies !
D’un pas oblique et maladroit, syndrome de l’enfant mort, du poète maudit, funèbre pantomime, acte désespéré d’un chien triste et fatigué, je me suis avancé vers la Machine à Illusions, ce truc tellement puissant qui pouvait vous envoyer valdinguer à l’autre bout de la galaxie en une chiquenaude.
Notre univers était là, brillant, visible, une microreproduction tellement fidèle à l’original. J’ai actionné le bouton. L’explosion a été immédiate, violente, fatale. Puis je suis allé vomir. Quelques fragments épars se rassemblaient déjà, se recombinaient, répétaient les mêmes schémas, le même Dispositif. C’était chaque fois la même histoire, finalement. Le mort, le vivant… L’autoanéantissement…
J’étais seul à contempler tout ça.
J’avais donc tué. ,
valeur sûre du romantisme archaïque, j’allais puiser mes jugements référents : froideur et élégance doublée d’astigmatisme ! L’artiste, l’assassin, même école, même combat. D’exil en exil, d’un château l’autre, je commettrais mes crimes fabuleux, déclencherais des guerres totales (mon art de la guerre, vous m’en direz des nouvelles : plus violent, plus réaliste que n’importe quel roman prétentieux se revendiquant du même bord !), tout en m’esclaffant, provoquerais de joyeuses apocalypses bien soft, concocterais de savoureux poisons létaux responsables de pandémies dévastatrices, incendierais des hôtels. Chats, chiens, pandas, plantes, toutes espèces confondues serviraient mes desseins. Je serais le maître du temps. En jouirais avec sombriété. Tant de pouvoirs aux mains d’un seul être, seraitce seulement raisonnable ? J’errerais, tel un fantôme académicien (ne vous méprenez surtout pas quant à la nature profonde de ce titre hon(no)rifique !), hanterais les esprits, y compris les plus puissants. (N’aton pas les génies qu’on mérite ?) Cauchemar, enfer, abomination, calamité, terreur, l’on me surnommerait, de périphrases en périphrases. Mon chant, que beaucoup envieraient, serait d’une telle noirceur, si provocateur, au risque de servir les pires idéologies, les pires totalitarismes, chantres de la perfection.
Alors, la mort me serait si douce !
Sur notre site : la version courte de la nouvelle lue par Philippe Sarr