L’Ampoule n°2 - Art et Danger
Peu de films aussi courts (16 minutes)…
Peu de films aussi courts (16 minutes) ont à ce point influencé l’histoire du cinéma et suscité autant d’interprétations qu’« Un chien andalou », courtmétrage en noir et blanc, surréaliste et muet (1) de 1929, réalisé par Luis Buñuel dont il cosigna le scénario avec Salvador Dali.
Un film majeur donc, qui comme nous allons le voir est imprégné par la peur et le danger, thématiques récurrentes du cinéma surréaliste dont il est l’incontestable précurseur.
Au départ du film, il y a une discussion entre deux rêveurs qui ont voulu mélanger leurs imaginaires et leurs inconscients. Les deux amis se sont un jour raconté leurs rêves : pour Luis Buñuel, c’était un nuage effilé coupant la lune et une lame de rasoir tranchant un œil, pour Salvador Dali une main pleine de fourmis grouillantes.
Ils écrivent le scénario en six jours sur le mode du cadavre exquis : ils consignent les premières images qui leur viennent en tête, pourvu qu’elles soient acceptées par l’autre et libérées de toute influence liée à leur éducation, et construisent ainsi leur histoire sous la forme d’un enchaînement imprévisible, seul moyen d’aboutir à un résultat digne d’intérêt car innovant.
Sur de telles bases, le projet des deux hommes ne pouvait qu’aboutir à une œuvre hors normes, inclassable, susceptible de provoquer toutes les émotions et tous les ressentis.
Ânes morts, piano symbole de la décadence bourgeoise, fourmis comme représentations de la mort, motifs religieux, femmes, papillons, insectes, figure du double : autant de thèmes qui ont inspiré la peinture de Dali toute sa vie et qui sont présents dans « Un chien andalou ». « L’âne pourri » est d’ailleurs le titre d’un livre écrit par Dali publié en 1928, dans lequel il expose sa méthode paranoïaquecritique. Le courtmétrage fait également référence à un tableau de Vermeer, « La Dentellière », lorsqu’au début une femme regarde ce tableau reproduit sur un livre.
Quel que soit le point de vue, les références sont innombrables et
1 Une deuxième version du film avec de la musique (tango argentin et extraits de
de Wagner) est sortie en 1969, puis une troisième en 1983 sous la
direction de Mauricio Kagel.
Par ailleurs, les deux auteurs se mettent euxmême en scène : Buñuel incarne l’homme qui coupe l’œil de la femme dans la fameuse scène d’ouverture, tandis que Dali est l’un des deux séminaristes traînés sur le sol accrochés à un piano. Plus qu’un clin d’œil de connivence avec le spectateur à la mode Hitchcock, quand Buñuel apparaît dès les premières secondes du film pour trancher l’œil en gros plan, il s’agit là d’une forme d’avertissement aux spectateurs, à la manière d’un Lautréamont, par ailleurs inspirateur des surréalistes.
Cet avertissement crucial pourrait se traduire par la formule suivante : pour entrer dans ce film, il faut lâcher prise et se délester de tout rationalisme, en somme adopter un regard neuf.
Mais revenons au thème de ce numéro : Art & Danger. La peur et le danger sont présents de la première à la dernière seconde du film : peur de la mort, danger représenté par l’Autre dans sa différence, dans ce qu’il révèle de nous aussi.
Eros et Thanatos se livrent ici un combat sans merci (je ne vous dirai pas qui gagne au cas où vous ne l’auriez pas vu et que vous croyiez encore au Père Noël). Le désir prend la forme de l’ambiguïté sexuelle (un hermaphrodite qui manipule une main coupée par terre, un homme déguisé en femme de ménage) et de l’attirance non partagée (la femme qui se refuse à l’homme).
Dali et Buñuel partageant un rapport complexe à la religion catholique, le péché, la punition et la rédemption ne sont jamais loin.
La part de violence du film, très dérangeante pour les spectateurs de l’époque, apparaît dès la scène initiale avec cet œil tranché resté célèbre. Elle fut sans doute sousestimée par la suite, au profit de la succession d’images oniriques à partir de laquelle est bâti le courtmétrage, ce qui inspira à Buñuel luimême cet avis lapidaire : « La foule imbécile a trouvé beau ou poétique ce qui, au fond, n’est qu’un désespéré, un passionné appel au meurtre ».
Le sens à donner à l’œuvre n'est au final pas si important que l'on pourrait le croire : les deux auteurs ont toujours affirmé qu’il n’y avait rien de plus à chercher dans leur film que les images montrées, arguant qu’ils avaient, dès l’écriture du scénario, abandonné « tout ce qui pouvait signifier quelque chose ».
Non linéaire, surprenant, inventif et brutal, « Un chien andalou », sujet à toutes les interprétations, constitue bien évidemment un film majeur dans l’histoire du cinéma, une œuvre d’une liberté totale qui n’avait alors pour unique but que d’amener du nouveau par l’émulation entre deux imaginaires débridés.
Ironie de l’histoire ou finalité prévisible, cette volonté d’innovation, de jeu avec le spectateur pour prendre ses attentes à rebours, est l’exacte opposée de la production cinématographique actuelle saturée de remakes, de suites et d’acteurs bankables vus jusqu’à l’écœurement, où la répétition des situations connues, voire éculées, est la quasiassurance du succès commercial recherché à tout prix.
Sur Internet :
Le film en intégralité sur YouTube
Un site en français dédié au film
Une analyse du courtmétrage des plus pertinentes
Une critique fouillée sur DevilDead.com