L’Ampoule n°2 - Art et Danger
La première partie du concert, c’est une…
La première partie du concert, c’est une sorte d’audition, c’est comme ça que ça marche au quatrequatre. Si t’es pris, tu bookes les six prochaines deuxièmes parties, t’es enfin payé. Y a toujours deux groupes par soir, c’est le concept : un en première partie qui auditionne et l’autre qui est programmé, rémunéré quoi.
Loge #2 ― Attendez, je vais faire les présentations. Venez, entrez mes belles, venez prendre, euh, boire un coup. Alors voilà le fameux peugrou, les F2P, une petite dream team, faut l’dire. Chacun va se présenter tout seul comme un grand en fait.
― Salut, donc moi c’est l’Olive. Hum. Drums. Qu’estce que tu bois ? Et ta copine ? Avec de l’eau, le Ricard ? Vous connaissez l’histoire du petit singe qui trempe ses couilles dans le whisky ? C’est un guitariste de piano bar qui sirote gentiment son sky pendant sa pause et un petit singe surgit derrière le comptoir, trempe ses couilles dans le whisky et disparaît.
― Ce genre de petits singes de bar, ça s’appelle des capucins.
― Wai mais c’est pas le propos.
― Le petit singe donc.
― Merci pour lui. Alors le gratteux fait à son pianiste : « Hé, putain de merde, tu connais le petit singe qui trempe ses couilles dans le whisky ? ». Et l’autre répond : « Rappellemoi le premier accord ? ».
Tout le monde mort de rire jaune, sauf un qui trouve toujours ça vraiment drôle et une des filles qu’a pas écouté.
― Bonjour, ma name est Lou from Boston. Ne bois plus, ne fume plus, ne shoote plus, just play guitar et je chante la chœur une peu mal aussi et la morceau de Johnny Hallyday.
― Mais en anglais !
― T’as vu comment y dit Hallyday ? Y dit pas Alidê, y dit un truc bizarre à toute vitesse. Il arrive pas à dire ALiDê, ce con d’Américain. Hé, c’est pas Jeannot Vacances.
― Vazy dit DjoNiALiDê pour voir ?
― John Holly deeeuhh. Fuck you ! Tu savez comment on fait arrêter une musicien classique de jouer ? Exact, tu enlèves son partition. Et comment on fait arrêter une musicien rock de jouer ? Yeah, tu remis le partition !
PTDR jaune. On les connaît par cœur mais ça nous fait toujours marrer devant les nouvelles groupies.
― Je suis Chiria, gratte solo. Vous fumez ? Toi, tu dis pas non ? C’est bien paskeu c’est toi, normalement, le joint ne tourne pas : c’est le groupe qui doit tourner !
― Et les morceaux !
― Exact, et les morceaux. Alors que dit un rasta quand il a plus rien à fumer ?
― T’aurais pas un joint à me dépanner ?
― Nan, y dit : le reggae, mais c’est quoi cette musique de merde ? Wahaha jaune, mais qu’il est con, c’est trop drôle !
― Et moi, bin, c’est Rip, bassechant, enchanté. J’adore ton décolleté 3D, toi, et cette épaule nue, ça donne envie d’en faire une chanson surle champ. Keske c’est qu’un musicien de studio célibataire ? Tu sais pas ? Bin un SDF.
Mdr lol rab etc. jaune.
La machine à écrire des chansons se met en route toute seule dans ma tête. À cause de la drogue.
Un peu avant, sur scène, Lou :
Le public :
MAIS EN ANGLAIS !
Et Chiria envoie l’intro de en se tordant.
Plus tard, l’Olive chauffe la salle :
Le public :
L’Olive :
JeanLuc Palissade, paskeu le 4x4 Café lui appartient, il en est le propriétaire, nous rejoint sur scène pour taper le bœuf. On dirait qu’il a déjà bien arrosé son grand retour à la chanson.
― Mesdames et messieurs, pour vous ce soir, le grand : JeanLuc Palissade ! Waai.
― Bon les gars, on fait un blues, nous informe hors micro l’ex vedette du hitparade accusé dans la presse people de toxicomanie et de pédophilie. Bref, passons. Lou, t’envoies une putain d’intro en La des familles. Les z’Amerloques, c’est comme les Brésiliens avec la samba, les Réunionnais avec le maloya, pas la peine de leur expliquer skeu c’est qu'un blues.
Palissade fait tout fort dans le micro :
― Bin un 12 Bar en La.
― (bien déchiré, l’idole des vieilles, là),
― UN BLUES EN FRANÇAIS ?
―
― Désolé JeanLuc, on connaît pas les accords.
―
À la fin du gig, pour déconner, Chiria fait mine de passer le chapeau dans le public. Il a jeté une poignée de pièces de monnaie pour faire plus réaliste. Faut dire qu’on est plus habitué à jouer dans les bars et être payés au chapeau que dans des salles de concert et au cacheton. C’est bourré d’Angliches dans la salle paskeu, dans l’aprème, y a eu un match du Tournoi des Cinq ou Six nations, on sait plus, au Stade de France, à même pas 3000 steeple de là. Chiria se pointe devant trois beaux rosbifs d’environ cent kilos/pièce et leur fait « pour la musique, s’il vous plait » en agitant son chapal sous leur blase. Les costauds en costard visiblement pas dessiné par un styliste italien semblent interloqués. « Sorry ? » Chiria, avec la banane, insiste en se servant de son index pour désigner l’intérieur du chapeau. « For ze miousik, pliiiz. » Le plus petit des rosbifs, plutôt le moins grand, qui fait quand même deux têtes de plus que Chiria, tire une sale tronche de mec pété et verse tout le contenu de sa pinte de bière dans le chapeau. Chiria, il est nerveux et maigre comme un clou et quand il est bourré, ce qui est d’ailleurs le cas, plus soupe au lait que lui, tu rejoins le territoire des ombres. Ça va partir en baston direct alors l’un des Anglais, le plus balèze, s’interpose en bredouillant quelque chose comme « no, no, ok, ok, it’s fucking cool ». On sépare les deux belligérants avec diplomatie, nous comprenons bien qu’il s’agit d’une regrettable méprise d’ordre syncrétique et vernaculaire. Chiria parvient à se faufiler tout en vivacité et, plus bad boy qu’un hooligan anglais, se plante devant son agresseur, le fixe droit dans les yeux et boit cul sec la bière dans le chapeau. Glou glou glou, ça bave, ça coule pas cool, il s’en met partout, les pièces collent sur sa face, puis, enfin calme, serein comme un serin, lâche : « Thank you very much ». Fairplay, les Anglais se marrent comme des bossus de Nottingham. Les trois blonds baragouinent on ne sait quoi et on les voit sortir de leur poche de costard un billet de cent euros chacun et le donner à Chiria. Bien joué Chiria, beau chapeau ! Hattrick !
Donc après cette première partie plutôt réussie, on enchaîne les six dates payées au 4x4. Ça se passe bien. Toujours pareil, sans surprise, sans DANGER. Le même gros son de merde et l’autre abruti derrière sa console.
― Tu peux pas mettre plus d’aigus sur ta basse, bordel ?
― Nan, j’peux pas, connard, c’est une basse. Et pi chui à fond.
Une belle salle quand même : grosse scène, des lights, et toujours le public de potes, un peu clairsemé, mais qui nous suit et à qui nous devons, ainsi que tout artiste qui se respecte, tout.
Sans surprise ni DANGER jusqu’à cette fameuse sixième et dernière date du contrat. Ce soirlà, le concert se déroule normalement, on joue pas trop mal, on veut laisser un bon souvenir de nos six passages et renouveler éventuellement le contrat même si on n’a jamais vraiment eu un feeling d’acier dans cette salle trop grande qui sonne toujours un peu vide, un peu faux. On a plié notre matos et on attend tranquilles, comme d’hab, que le directeur de l’établissement, Gilou, un Hell’s Angels, ancien garde du corps de Johnny aski parait, vienne nous rémunérer en espèces.
Au black, of course.
On attend, on attend, un peu à l’écart des clients qui finissent leurs verres. Un grand maigre, lui aussi genre motard féru de gros cube américain, ordonne sèchement aux quatre keubla en blaser bleu marine payés au javelot par une société de gardiennage pour assurer la sécurité officielle entre guillemets, légale, du 4x4 Café, d’aller faire un tour sur le parking surveiller les voitures. Débarrassé de ses propres vigiles, le mec se tient bizarrement et, sans se démonter, nous sort :
― Gilou peut pas vous payer ce soir, faudra repasser plus tard.
― Bin voyons. Nous, on bouge pas d’ici tant qu’on est pas carmé, rétorque l’Olive qui fait aussi office de manager au sein de F2P.
― Ça sert à rien, fait l’autre enflure, Gilou viendra pas ce soir, et moi j’ai pas l’enveloppe des musiciens. Alors maintenant, vous dégagez !
― Bon, écoute, euh, machin truc, t’as pas le fric, c’est ça ? C’est simple, nous on se paye avec du matos. Rip prend l’ampli basse et Chiria l’ampli guitare. Une sorte de caution.
― Vous êtes fatigués de vivre ou quoi les p’tits branleurs ?
Le biker sort de son blouson un pompe à canon scié. Je m’disais bien qu’il se tenait bizarrement ce con. Il arme. Clakclak !
― Vous comprenez toujours pas ? Faut que je parle dans quelle langue, bande de p’tits connards ? Vous ramassez vos cliques et vos claques et vous disparaissez, j’veux plus jamais voir vos derches de pédé ici ! Estce que je me fais bien comprendre ? Je suis en train de vous expliquer que je ne suis pas agréé pour vous payer, ironisetil en nous tenant en joue.
Art et danger, on est plein dedans là, nan ?
On n’a pas le temps de gérer le litige que les un mètre cinquante deux et demi de notre copine Brigitte qui avait une table en salle chatouillent déjà les narines du biker armé. Elle est sortie comme un diable de sa boîte.
― Alors gamin, tu veux tirer ton coup ? C’est pas paskeu môssieur n’est pas agréé qu’il doit se montrer désagréable !
― Elle est bien bonne cellelà, Brigitte !
Mais Brigitte n’entend déjà plus rien quand elle te fout à poil le biker à la parole.
― T’as pas de couilles, connard ! Tiremoi dessus, petit enculé, race de mort ! Keskya ? Tu crois que tu vas me faire un deuxième trou du cul ? J’passe un coup de fil et dans dix minutes ton bouiboui est en flammes, tu piges ? Alors quoi, tu tires pas, t’es pas un homme ?
L’autre n’en revient pas, il reste pétrifié devant tant de… comment appeler ça… virilité. Disons que chercher à nous baiser la gueule sur le cachet, justement ce soir, n’est pas l’idée de l’année. Pas de chance pour notre pauvre Hell’s Angels de service, on a deux tables avec nous, les deux plus belles d’ailleurs, niveau addition.
La table de Brigitte, cette merveilleuse petite blonde gironde qui ferait bander un eunuque, une ancienne pute de Pigalle tellement compétente qu’elle a fini par s’acheter un bar à deux pas du Moulin Rouge, mais en retrait, où, c’est bien simple, nous sommes régulièrement programmés. Un plan de l’Olive. On est devenu bons potes, on fait souvent la fête avec les filles. Avec les filles, la fête, c’est champagne ! Comme cadeau d’anniversaire, entre elles, elles s’offrent des voitures ou des visons. Elles sont folles, elles n’ont aucune notion de l’argent, on les adore. L’Olive est même sorti avec l’une d’elles, je veux dire, sans payer, c’était sa petite amie. Superbe. Un cul rare, du curare. Il la rejoignait dans son super bel appart’ à la Défense et tout, mais c’est devenu chaud pour le matricule de l’Olive quand le maque de mari, le père de leur petite fille, est revenu de Serbie. L’amour est une balle de jokari et parfois de revolver.
Ce soir, Brigitte est avec trois copines et un gars, ils ont dîné à la carte et n’ont bu que du champagne. Quand on lui explique qu’y veulent pas nous payer, après ce qu’elle vient de lâcher dans cet établissement mal tenu et pour le personnel, ça la met encore plus en rogne.
Cette grosse gueule de motard a quand même perdu de sa superbe avec son arme à feu. On rejoue la putain et le pantin, là. Voilà pour notre première table de clients ce soir au 4x4.
Notre deuxième table, c’est la patronne du Café Hollandais à Cergy Pontoise, Nath. On joue souvent au Café Hollandais. On a d’abord fait l’ouverture, puis copaincopain, et plus d’une fois la teuf avec ses potes flics. Un plan de l’Olive également.
Le bonus, quand tu fais la bringue avec les mecs de la BAC, c’est qu’ils vont voir les mêmes dealers que toi sauf que ces grands fils de pute payent les honnêtes revendeurs de drogue à coup de taser. Nath a fait le chemin jusqu’au 4x4, porte d’Aubervilliers, avec un couple d’amis et un mec de la BAC de Cergy, un grand moustachu, pas en service ce soir, en virée avec Nath ― qui est en fait, pour tout dire, la maîtresse de Micheton, le chef de la BAC de Cergy, qui n’a pas pu se libérer pour le concert mais a dépêché un de ses gars : ski s’appelle assurer la protection de sa maîtresse au frais du contribuable.
Là aussi, pas le temps de chercher à faire quoi que ce soit, le grand moustachu pas en service s’approche tout doucement du biker enfouraillé, genre marchant sifflotant, regardant ailleurs, et vlan ! Il le fout par terre en moins de deux, clef de bras, pied sur le zifu, l’espèce de motard rebelle est plaqué au sol, un jeu d’enfant, un basique dans tout état policier.
― Maintenant, Ducon, t’appelles Gilou pour qu’il vienne nous payer ? Pas de sous ? Siii.
― Allô Gilou, c’est Fil.
― Qui ça ?
― FIL… Philippe quoi, du 4x4.
― Wai koi keskya ?
― On a un souci. Ça se passe pas comme prévu avec les musiciens.
Ce gros lard de Gilou débarque au café dix minutes plus tard escorté par encore deux plus gros lards que lui, mais c’est Grand Moustachu qui tient le canon scié. Gilou toise le fameux et fumeux Fil. Il lui balance :
― Si j’ai besoin d’aller faire une course à Carrefour, j’penserai peut être à toi, pff. Rappellemoi ton nom déjà ? Filip ? Felipe, quoi. Fil, pff.
Le gros Gilou nous dévisage un par un. L’Olive, Lou, Brigitte, Chiria, Grand Moustachu, Nath.
― Pour le dérangement, je passe l’éponge. Grand seigneur, nan ? Voilà votre pognon, vous m’avez pris pour un voleur ou quoi ? Ça pouvait pas attendre demain vos quatre francs cinquante ? Bon, on est quitte. À partir de maintenant, je vous le dis solennellement, toi toi toi toi toi toi et toi, vous êtes tous définitivement tricards ici, dans mon établissement.
Il pose les 550 euros sur la table. On se partage le cachet, 137,50 euros chacun. C’est le moment de remercier notre public en direct. Il est trop tôt pour se séparer, on enquille vers les bars de Pigalle, taper le bœuf au chat noir juskà cinq du mat’, tiens, avec Brigitte et ses trois amis.
Nath et les siens repartent vers la banlieue. Franchement, un bonhomme, ce grand moustachu pas en service, gyrophare dans la boîte à gants.
Elle est pas rock’n’roll, cette soirée ? Dommage quand même de perdre un si bon plan bien payé, à part le dernier soir, à deux pas de la maison.
Un mois plus tard, Quartet De Beat auditionne en 1ère partie au 4x4 Café. Un groupe qui, bizarroïdement, sonne un peu comme les F2P. Par contre, niveau look, ça n’a rien à voir, y a visiblement un concept scénique puisque le bassistechanteur est déguisé en painpain le lapin, le gratteux porte un masque de gardien de hockey façon Jason, le deuxième gratteux est en père nowel et le batteur étouffe sous une combinaison de Spiderman.
Une compo :
Hé wai mec, on lâche rien, kestu crois ? L’autre blaireau derrière sa console fait toujours un mix aussi pérave. On n’a jamais vraiment eu un feeling d’acier dans cette salle trop grande qui sonne toujours un peu vide, un peu faux, mais ça aurait été dommage de perdre un bon plan aussi bien payé, à part le premier et le dernier soir, à deux pas de la maison. Mais bordel, keski fait chaud dans ce costume. Je me demande si c’est une bonne idée de se déguiser en lapin avec l’autre museau de tanche qui planque un fusil derrière le comptoir. Une chose est sûre, lapin ou pas lapin, le dernier soir, celui qui, comme le premier, n’est pas payé, un concept rusé en vérité, coquin de la part de la direction du caféconcert de la porte d’Aubervilliers, on en posera un, justement, de lapin, à ces fennecs.
―
Le public :
― Et cellelà, tu la connais ? Qu’estce que c’est une femme de musicien ?
― Euuuh, nan, j’vois pas.
― Une fille qui gagne plus de trois mille euros par mois.
Les lampadaires sont éteints. On ne voit pas très bien. À mesure que la nuit s’épaissit, la rue prend un air affamé et mystérieux à la fois. Un petit vent siffle entre les immeubles, dont toutes les embrasures, portes et fenêtres, sont vides. Rien ne ressemble plus à rien. Le parking est devenu une sorte de labyrinthe métallique, un magma de cylindrées encastrées dans tous les sens. Sur les trottoirs, dans les rues, partout, ce ne sont que briques et cadavres. Tout a été broyé ou calciné. Les lits semblent avoir été hachés par des rasoirs. Les arbres sont effeuillés nus. Il y a tant de feuilles sur le sol qu’on dirait qu’elles ont enterré la terre.
La poitrine haletante, les tempes en feu, la langue collée au palais, le ventre comme une boîte à musique dont le ressort est cassé, les oreilles bourdonnantes, Lara Spinelli essaie de réfléchir, en proie à une terreur comme elle n’en a jamais connu. Ses idées se pressent, se battent, se bousculent, tombent et se relèvent dans sa tête. Son front lui fait mal. Elle porte une main à son front. Elle n’a qu’un but : se sauver ! Partir ! Sortir d’ici vivante ! Continuer à vivre ! Elle ne craint pas la mort ! Non ! Ce qui l’effraie, c’est plutôt le désespoir avant la mort ! Le désespoir qui pousse les gens à s’entredéchirer dans une sorte de danse hystérique. Mais pour l’heure, il n’y a personne dans les rues de la ville et la chaleur augmente. Une chaleur suffocante qui la laisse à peine respirer.
Appuyée contre un mur, elle écoute l’air chaud entrer et sortir de son corps. Elle n’a pas le temps de pleurer, ni d’être bouleversée. Il n’en est pas question. Le temps viendra pour cela, mais ce n’est pas encore le moment. Elle n’a pas le temps d’essayer de comprendre ce qui est arrivé, dans quelle espèce de folie étrange elle se trouve piégée. Elle aura le temps plus tard d’interpréter les évènements. Pour l’instant, il lui faut seulement tenir le coup et ne pas perdre le contrôle. Elle peut y arriver.
« Il y a des moments dans la vie où il faut accepter les choses comme elles sont et se battre. C’est peutêtre le prix à payer pour ne pas être de pierre » se ditelle.
En fouillant dans ses poches, elle tombe sur ses lunettes mais elle renonce à s’en servir, jugeant que de toute façon, il n’y a rien à voir. Par moments, elle tourne à droite et à gauche et le monde environnant, à ses yeux miaveugles, se met à fondre, en un grouillement parcouru d’images estropiées.
Le premier être vivant qu’elle rencontre, c’est un chien qui galope, lancé dans une fuite sans issue, prenant toutes les directions, comme s’il se croyait poursuivi. Dans une vaine tentative de le rejoindre, elle se met à l’appeler à pleine voix. À défaut de son nom, il ne lui reste plus qu’à l’appeler Chien.
« Chien ! Chien ! Chien! » hurletelle.
Mais lui, le chien, il n’a pas confiance. Il disparaît. Panique permanente, tel est devenu son état.
Aux rues défoncées succèdent des pistes de boue et de gravats, bordées de longues rangées de tentes en plastique et de baraques en tôle branlantes. Dès qu’un pan de mur tient encore debout, la moindre surface de peinture écaillée est recouverte de graffitis : d’énormes cœurs percés de flèches, des bites, des citations, des slogans politiques, des lèvres rouges démesurées... Elle s’arrête devant une boucherie et regarde la vitrine. Des quartiers de viande sont abandonnés sur des étals. Au fond de la boutique, des veaux décharnés sont pendus à des crochets. Les yeux noirs boursouflés, la gueule ouverte et sanguinolente. Un chat se promène nonchalamment sur le sol carrelé. Il lèche les marques de sang sous les carcasses. Elle l’entend ronronner de plaisir et le voit faire le dos rond. Des coups de tonnerre s’approchent, puis s’éloignent. Elle a toujours eu peur des orages. Depuis qu’elle est gosse, elle ne supporte pas la douleur de manquer d’air et d’étouffer que lui procurent les orages. Elle reprend son souffle après un moment de panique.
Lorsqu’elle arrive près d’un hôpital, des voitures blindées d’un vert pisseux sont alignées. De jeunes militaires armés de mitraillettes, des hommes et des femmes complètement immobiles, s’efforcent de garder leur calme ; d’autres n’arrêtent pas de se prendre la tête entre les mains. Certains sont par terre ou entassés dans les coins. Autour d’eux, une meute de photographes les mitraille de leurs flashes. Ils se balancent de droite à gauche et manquent de tomber à chaque instant. Elle distingue un vaet vient de portes. Des secours semblent s’organiser. On propose aussi des bouteilles d’eau minérale.
Il y a des écrans partout qui montrent tout en double. Deux vidéos en boucle synchronisées présentent un homme et une femme. L’un marche dans la ville, l’autre dans la campagne. L’image est double. Le son également. Les bruits de la ville et les bruissements de la campagne se mélangent, dans un arrièreplan sonore, aux pas des marcheurs. Les visages sont cachés. L’on ne sait pas très bien qui est où, ni à quel moment les deux personnages vont se croiser. Les marcheurs ne se rejoignent pas. Ne parvenant jamais à aucune destination, ils déambulent éternellement.
― Allonsy ! Ne perdons pas de temps !
― Il n’y a plus rien à faire ! C’est trop tard !
― Il ne nous est pas venu à l’idée que l’explosion était une réaction nucléaire !
― Je pense à nous tous !
― Comment ça ?
― Ça va nous arriver...
― Mais c’est impossible !
― C’est à cause de l’explosion. Nous allons tous mourir de la même façon, à tour de rôle, un par un, jusqu’à ce qu’il n’y ait plus personne de vivant !
« Mais que se passetil ? » se demande Lara Spinelli en écoutant le dialogue des soldats qui entrent et sortent par les portes tournantes de l’hôpital. Le vent qui tourbillonne leur lance du gravier dans la bouche et les yeux. Très loin, une lampe électrique brille dans l’obscurité. Un homme sort de son lit tout habillé. C’est un homme avachi. Ses yeux semblent avoir été enfoncés dans sa tête à coups de marteau. Sous la lampe, il déboutonne le devant de sa veste et dégage ses épaules et ses bras maigres où les muscles saillent.
« Regarde mon dos ! C’est mon père qui m’a fait ça ! Il me déshabillait et il me frappait avec une petite chaîne quand l’envie lui prenait. Il voulait que tout le monde ait peur de lui. Un jour, je lui ai écrasé la tête comme une citrouille pourrie. Après, je l’ai enterré et je me suis fait un café. Il ne m’avait jamais laissé boire de café ! » lui ditil en passant sa main sur les profondes cicatrices blanches et violacées.
Un de ses yeux bordés de rouge clignote tranquillement. Il s’arrête de parler, la bouche entrouverte, et disparaît. Sur le rebord d’une fenêtre, une mouche se frotte les ailes avec ses pattes de derrière. Avec celles de devant, elle caresse soigneusement le haut de sa tête. Elle se peint.
Lara marche plus vite. La rue monte et les maisons se font rares. Le sang coule, abondant et chaud, dans ses veines. Elle peut entendre ses pas sur le macadam usé. Une boîte de tomates en conserve titube au milieu de la route. Lara continue à marcher en la poussant devant elle à grands coups de pied. Elle marche à pas rapides. Elle se fraye un chemin à travers une inextricable mêlée de bruits rugueux et tranchants, en dents de scie. Elle fait son possible pour modérer le balancement de ses hanches en marchant. L’air lui fouette le visage. Elle marche à grandes enjambées en regardant droit devant elle. Elle marche en silence. La pluie s’est mise à tomber.
Au bout de la rue, derrière de petites maisons noires semblables à des boîtes à chaussures, un éclair zigzague parfois. Une odeur de poussière mouillée monte de l’asphalte. Sur son front, les gouttes d’eau sont fraîches. Un long roulement de tonnerre gronde. La pluie se met à tomber à verse. Elle a envie de courir en hurlant des insultes. La pluie siffle sur les pavés. Maintenant, elle a les genoux mouillés. Elle marche. La rue s’étend sous la pluie.
Soudain, elle sent ses genoux fléchir sous elle. Elle se sent prise d’un malaise. Elle se regarde dans la petite glace de son poudrier. Ses pupilles, pareilles à de petites têtes d’épingles noires, se dilatent peu à peu et tout devient sombre. Elle se met à trembler. Ce doit être la fatigue. Il faut qu’elle fasse quelque chose. Elle reste debout un instant, les muscles tendus, se balançant d’un pied sur l’autre. Puis elle fait demitour. Mais tout s’obscurcit. Elle se cramponne aux boutons brillants de sa veste. Elle perd l’équilibre et tombe.
Lorsqu’elle ouvre les yeux, un filet de sang coule le long de sa joue jusque sur son menton. Elle reconnaît l’artiste Sandro Cucchi. Il tient une éponge avec laquelle il lui tamponne le front. Il parle de ses machines à des étudiants des BeauxArts assis autour de lui. Ses machines qui nous disent les frontières ambiguës, sans cesse négociées entre espace public et espace privé, entre contrôle et exhibition, qui caractérisent notre modernité. Dans les machines de Sandro Cucchi, c’est seul qu’on fait l’expérience du regard qui peut être altéré, sélectif, inédit. On est invité à observer, épier, redéfinir une portion du monde.
« Dans mes oeuvres qui sont des parcours esthétiques mêlant l’art et le danger, l’acte de regarder est toujours associé à une position de pouvoir. J’utilise les espaces publics, la mémoire collective, les symboles et les actes révolutionnaires, surtout lorsque leurs auteurs arrivent au pouvoir et que l’utopie devient un cauchemar. Mais à chaque fois que le dispositif est activé, celuici s’en trouve déconstruit et contesté. On est là, sautant d’une idée à l’autre, et tout d’un coup quelque chose s’arrête et un personnage commence à prendre forme comme dans un logiciel en 3D. L’enchaînement des pensées s’interrompt, flottant dans l’œil du cyclone. C’est là que ça se passe. Quelquefois, le phénomène cesse brusquement et tout s’évapore, ou alors, le personnage se cristallise. On se retrouve face à lui. Il demande qu’on l’aide à exister. On le regarde. On l’imagine. Les réponses sont toujours un peu décalées. Mes installations ont quelque chose d'un peep show. Ils forment des positions depuis lesquelles peuvent s’exercer la curiosité et le plaisir voyeuriste exercés sur une situation, un paysage, d’autres individus. Tout se tient. Ici, c’est le regardeur qui fait le tableau. La moitié du travail de fabrication du sens s’effectue par le tiers assistant à la scène. L’artefact dit autre chose que lui. Après la mort de Dieu, celle de Karl Marx, chacun reste devant son corps. Mais comment le définir, le comprendre, l’apprivoiser ? Que doiton attendre de lui ? Que faire ? Depuis de nombreux siècles, rien n’a changé. La brutalité du libéralisme monte du sol, surgit de la terre, s’incarne, utilise des voies de passage repérables, activées par des hommes ayant des visages. Elle existe à cause de ceux qui contribuent à la persistance de cette monstruosité. Elle se montre. Elle est visible. Viser un état meilleur, une société pacifiée, une civilisation heureuse, semble relever du désir infantile. »
Lara se sent perdue, impuissante, prise comme une mouche dans ces phrases qui s’égouttent. Elle s’assoit dans un fauteuil.
― Comment allezvous ?
― Je crois que j’ai eu peur... que je suis tombée... J’étais cahotée à travers des lumières rouges, des lumières vertes, des lumières jaunes... Il y avait quelque chose de détraqué... Je n’avais jamais rien vu d’aussi... attention danger... J’ai vu des corps couchés tout raides... Moi, je marchais sur mon ombre, l’enfonçant dans l’ombre mouchetée des ruines... les ombres sur la rue étaient aussi immobiles que si on les avait dessinées au pochoir avec des crayons... Elles me regardaient en passant, sans ralentir... Toutes les maisons semblaient vides... pourtant, elles ne pouvaient pas être toutes vides... pas une âme en vue... non... je me demande pourquoi... mais maintenant, oui, ça va mieux... Je ferais aussi bien de partir avant de péter les plombs...
― Je suis une espèce de fou... vous savez... de manière générale, mon travail porte sur l’incapacité des êtres humains à s’identifier aux systèmes qu’ils édifient euxmêmes. Cette nouvelle exposition, par exemple, exprime en gros la perte d’identité, et par conséquent, la nécessité de tenir bon... Voyezvous, je déforme des évènements, je les modifie légèrement, et je vous fais traverser mon installation en subissant un événement après l’autre juste pour vous permettre de constituer une provision d’aventure... et ça marche !
― N’y pensons plus... Je trouve votre art plutôt dangereux... la preuve, j’aurais pu me faire beaucoup plus mal lorsque j’ai perdu l’équilibre...
― Voulezvous un petit whisky ?
― Non, je ne veux rien boire... J’aimerais rentrer chez moi... Il faut que je me lève de bonne heure demain... J’ai à répéter toute la journée.
― Je vous appelle un taxi ?
― Pas la peine, j’aimerais marcher en plein air une minute... Adieu...
Elle saisit son manteau et sort de la galerie d’art contemporain.
Il la regarde s’éloigner.