L’Ampoule n°2 - Art et Danger
Ce jourlà, j’arpentais les rues de la grande ville inconnue.
Le soir approchait. La grande ville inconnue semblait vivre derrière un mur de silence. Des ombres courbées glissaient furtives le long des façades. Quelques mots tremblaient des murmures inquiets. Je feignais de ne pas les entendre. Je passais mon chemin. La peur déformait les visages qui se laissaient entrevoir.
Depuis l’aube, je cherchais des parcs de verdure, des rues bordées d’arbres, des fontaines de fraîcheur, des rires vibrants au cœur des places, des bancs où asseoir mes désirs de rencontre.
Je ne trouvais que désolation : terrains vagues, rues sans ombre, fontaines asséchées, places désertes et bancs vides. Parfois, le long d’une façade morne, surgissait, sur une bande de tissu tendue à l’extrême, le portrait éclatant d’un homme qui m’était inconnu.
Il avait un regard rempli de compassion. Une épaisse moustache lui dessinait sur le visage un air bonhomme. Son port altier dressait l’allure d’un chef de guerre. Il paraissait s’offrir sans fard à l’amour de ses troupes. Un chef donnant l’impression qu’il souffrirait de la mort d’un seul de ses soldats quand d’autres, ailleurs, ne verraient dans la mort de tous qu’une simple statistique. Pourtant, inquiète, je passais rapidement mon chemin.
Le soir était devenu d’encre. Les ombres courbées s’étaient fondues dans les pierres. La lune servait de réverbère. La grande ville inconnue voulait m’engloutir dans sa lueur blafarde.
Longtemps, j’ai cru que je l’avais aperçu la première. Aujourd’hui, je suis sûre qu’il m’observait, caché au creux d’une porte cochère. Tout avait été tellement vite. Ossip Emilievitch était pris par l’urgence. Il posa promptement une main sur ma bouche et de l’autre m’intima le silence. Dans un souffle, il me demanda : « Venezvous de l’autre ville ? ». J’acquiesçais d’un signe de tête. « Venez, ditil ! », et il m’entraîna à perdre haleine dans le dédale des rues sombres de la grande ville inconnue.
J’ai le souvenir d’escaliers interminables, de portes qui s’ouvraient dans les étages, de silhouettes fuyantes, de craquements, de nos souffles courts, glacés comme des courants d’air par la fraîcheur du soir. J’avais besoin de reprendre ma respiration, tant l’effort avait été rude, quand il me tira sans ménagement vers un petit escalier, comme une échelle de meunier, qui menait sous les toits. Un instant, il regarda derrière lui et pour la première fois j’ai vu un visage sans peur.
Nous débouchâmes sur un palier sans lumière. Je devinais une porte. Nous étions arrivés. C’était une mansarde chichement aménagée, comme celle où les étudiants de ma ville trouvaient à se loger sans trop de frais. Une armoire, un lit, une table et deux chaises remplissaient une grande partie de l’espace. Dans un coin, un réchaud pour la cuisine et sur le sol, empilée, une impressionnante quantité de livres. Un fenestron ouvrait un coin minuscule du ciel.
Ossip me proposa une chaise et se confondit immédiatement en excuses. « Je dois faire vite, écoutezmoi ! » annonça til. Et sans attendre ma réponse, dans un flot continu, il me parla de l’homme des murs.
« Ma ville n’était pas comme vous la voyez aujourd’hui, embrayat il. Elle avait des parcs de verdure, des rues bordées d’arbres, des fontaines de fraîcheur, des rires vibrants au cœur des places, des bancs où asseoir nos désirs de rencontre. Les ombres courbées étaient des femmes et des hommes aux paroles légères et joyeuses. Une liberté nouvelle coulait comme un torrent fougueux. Elle préfigurait le combat de ma vie. Je suis poète, ditil tout bas comme pour reprendre son souffle. Nous rêvions de culture universelle, Anna, Sergueï, Nikolaï, Mikhaïl et moi, quand l’homme des murs est venu poser sur la liberté des mots et la vivacité des couleurs sa chape de plomb. L’art, aujourd’hui, est officiel. »
Aujourd’hui, je suis une vieille femme. J’ai la mémoire qui flanche. Je sais seulement que j’étais la messagère d’une phrase terrible d’Ossip Emilievitch Mandelstam, qui a occupé toute ma vie : « Ditesleur bien, à ceux de votre ville, que je hais les auteurs et les poètes ! ».
Aujourd’hui, le soleil s’est noyé dans son sang. La maladie couvait, un eczéma atomique, de quoi faire crever toute une galaxie, de la majestueuse en sus, de la pimpante, de la développée, garantie sans hommes de croquemoignons. Oui, la force de l’habitude, les sorties couilles à l’air, au petit matin, il y a eu droit, paraîtil, un virus mirage, épandu dans la rosée interplanétaire.
Ces derniers temps, il s’illustrait, trop de fricotages hétérodoxes, les constellations moqueuses le rendaient zinzin. Aton vu une planète mal tourner à ce point ? Et bien oui ! Il y a une science. Les corps célestes se renvoient des éclats, il y a du standing, de la tectonique en boutique, des jouets de Baal, de la flûte d’Alquasar, non mais vous vous croyez où ? Lui aussi doit se faire au giratoire imposé des us et coutumes planétaires, ça ne marche pas toujours. les supernovae suivent des régimes à base de fragments de météorite et ne se laissent pas aborder aussi facilement. Elles savent s’exposer dans leurs habits de lumière, certaines au moment de fondre…
Alors oui, le soleil s’est noyé dans son sang. Ce fut un tour de force ce suicide aqueux. Répandu, pantelant, comme une poudre diluée, fonctionnant à la dérive, accoudé à luimême dans la serpentation mirifique du hasard, défouloir de motricité reptilienne, fantaisiste en épilepsie sacrosauvage des courants nerveux, l’envers de la machinerie soleil défaite et symptomatique, ouverte au fossoyeur le plus offrant.
Exact ! Le soleil en a marre, longtemps il a creusé l’idée d’un pentateuque de la beauté, en brillant, en farfadant, imprévisible, être pirouette et salto jaillissant, il a eu de quoi séduire, bien sûr.
Mais comme tout autre il mange le même pain de son autobilan dont il maudit cent fois son approche, en festoyant plus d’une relâche, de beuveries immondes avec des comètes débauchées, des météorites travesties ― même pas rasées sous les aisselles ― et quelques naines blanches peu recommandables, contorsions vulgaires et fente lubrique aspirant la sève. Ce spectacle abject lui fouettait le groin allègement, porcelet repu et enfin oublieux, qui essaye de renifler les fesses de sa mère encore flasque de sa saillie. Cependant le crissement de la balance, l’heure des comptes, le trépas du compte à rebours, se mêle toujours, il faut saoul ou pas tirer les conséquences, l’abrogation de sa poésie jugée mièvre, arrêter son petit tour de piste famélique et brouillon, avec ses rayons qui se dégauchissement maladroitement sur la neige, pour l’occire.
Il est une victime, toupie à son corps défendant, action de son entourage, mais allez passer la main dans le dos d’un dieu ronchon, et vous verrez ! L’artiste n’a pas toutes les excuses, même s’il peut encore surprendre un parterre d’artisans surdoués, rompus au malaxage planétaire qui porte égoïstement leur nom. Il doit cannibaliser des couleurs de nature pour façonner de l’étrange, bouger les esprits, dans les vastes torrents de l’incertain, la vacuité visuelle n’est pas de mise quand on s’agite du pinceau. Les créateurs de monde sont des vauriens, regardez à quel apogée ils fixent la cruauté.
Alors on vient avec son petit fard, ses tubes de vie, on étale son talent, souvent au mauvais moment, lors des conciles. On le sait, déranger des possesseurs de système, quand ils décident des orbites, à sourcils levés, et consignent laborieusement dans leurs carnets de chantier un nouveau code de la route, pour éviter de s’enculer à coups de planète, de rompre l’harmonie queue leu leu, ce n’est pas une facilité. Ils y décident des droits de coucou, de la roture céleste, si des météorites hooligans ont l’autorisation d’aller refaçonner quelques platesbandes, d’aller briser quelques nains de jardin en forme de ville millénaire, et puis c’est amusant de voir les grouillants tout reconstruire, ça a le croquant d’un esquimau parfumé à la telenovelas. Des poignées de centaines d’années à les voir s’affairer et on peut à nouveau taper dans la fourmilière, pratiquer un genre de petit bowling abrasif, aussi bon qu’un weekend entre potes sans les gosses et les bergères. C’est le jeu du marchand de sable devenu cagoinces. Plus la peine d’attendre ; leurs châteaux gigantesques aux milliards de sabliers de vie subissent de l’accélérer, le sable a la frousse, il s’enfuit dans sa chaise percée, à la vitesse d’une chasse d’eau, la mort, en pâté au fond de la cuvette, rode.
Ils hurlent de rire, ils ont pas idée, ils ne commandent plus rien, à part balancer leur bilboquet cramé ou lâcher une comète pour faire danser les yeux. C’est à cause des règles d’autogestion, une fois le monde créé ils se débrouillent, impossible de transgresser le communisme des structures, les seules interventions ne peuvent venir que de l’extérieur, ça tue la foi à la longue, alors le petit choc c’est aussi pour faire oublier une culture, que le grouillant retourne aux racines bibliques, à la charrue coranique, aux astuces du Talmud, aux grattages de couilles ayurvédiques.
Mais revenons au petit des astres, sa condamnation brillante et perpétuelle, oui car notre artiste ne fut pas accueilli par des silences entendus, de l’admiration qualitative, qui s’exprime à blanc, un état de retenu dont la densité métal est proportionnelle à l’admiration. Et bien il fut de ceux qui comme un verre miniaturisé par la force du blâme, sous sa puissance indescriptible, rampent de tout leur éclat, roulent leur corps éparpillé et tremblent selon la magnitude des lazzis. Pas de talent donc pour la peinture, un des leurs rompu à la soudure nucléaire proposa au malheureux une transmutation dialectique, un sortilège obsédant, une condamnation à la lumière. Au moins le saltimbanque serait utile à leur cause. Il distrairait la guilde des mangeurs de halos, la régie des farceurs.
Parce qu’on a beau avoir tous les droits, il y a quand même des empêcheurs de tourner en rond, les empapaouteurs noirs. Les derniersnés du troupeau, les bouffeurs de monde, qui cassent tous les jouets en absorbant la lumière, qui vous chient dans le temps, par le tube digestif raccourci de l’histoire. Ces garslà sont des marioles fragiles, ils aiment pas choper la courante, ça peut les rendre patraques. Alors un petit soleil dans la Voie lactée, qui côté face bouillonne le grouillant pour le développer, pour lui attiser la mitose et la sottise, et de l’autre un tissage d’ombres qui prend de l’ampleur, ça donne une belle image de la scarlatine, ça interpelle les gobeurs de photons, ça laisse planer le doute. Et oui ! Voilà son dévolu au petit mirliton, qui nous bassine avec sa rotonde minimaliste suspendue dans notre ciel comme un pin’s irradiant.
Alors cette situation pernicieuse, qui lui vaut quand même des agenouillements gratuits, un classement dans le hitparade des divinités choyées par les hommes, il la vit mal, il sait qu’il ne décide en rien du joujou futur, juste des figures imposées, du conventionnel qui irrite son âme d’artiste toujours vivante.
Le soir, au coin du feu, avec quelques congénères, quand les filles font de la retape en province, ils rebâtissent le monde en mangeant du chamallow sidéral et boivent des coups. Lorsque la tête lui tourne enfin, et non son corps, il se voit dans mille facéties. Comme il aimerait venir en vélo audessus de nos têtes, avec un chapeau de paille jouer l’acrobate, s’essayer au hula hoop ou former un haïku renouvelé dans le ciel à chaque rosée. Bourrés ses copains sont des langues de mauvais acabit, ils lui conseillent d’aller aux putes dans la constellation du Castor avec pour tout paiement son chéquier postal, de sortir à poil pour graphiter sa haine sur les murs de l’éternité, de moquer le regard des dieux dans des parades iridescentes de lie.
Alors par bravade, le béret cadencé de travers, il rote en rentrant, maudissant les dieux de n’avoir inséré dans leur âme rustre de concepteurs caustiques son talent d’archipeintre, balbutiant dans sa toux, comme le font les poivrots sous les ponts, dans leurs tristes mises en Seine. Il rentre le mal aux tripes et le bourdon à la lippe, un poing rageur à la lune épluchée d’ombre. Après tout un simple coup de l’âme dans son œil d’éléphant lacté lui ferait geindre son sang jusqu’à l’agonie, jusqu’à se perdre dans les limbes incarnats de sa défaite corps, pue, lente.