L’Ampoule n°2 - Art et Danger
L’interminable Troisième Symphonie de Beethoven, dite
s’était achevée depuis longtemps quand Henry Marlowe arrêta d’écrire. Ses yeux lui faisaient mal, son poignet gauche était endolori ; il hésita puis écrivit une dernière phrase avant de se retenir de signer, comme il s’apprêtait à le faire machinalement. La gorge sèche, il eut presque l’impression de suffoquer : il alla à la cuisine boire deux verres d’eau du robinet et prit en haut du placard de l’entrée une enveloppe blanche d’un format standard. Sans se relire, il plia les feuilles en quatre et les fit difficilement entrer dans l’enveloppe sur laquelle il inscrivit de mémoire l’adresse du destinataire. L’éternel chapeau de feutre enfoncé sur le crâne, il sortit et marcha un quart d’heure en serrant la lettre dans sa main, l’autre tenant fermement son portefeuille dans la poche droite du pantalon.
Peu avant dixsept heures, Marlowe rentra à son appartement sans l’enveloppe mais avec deux poches en plastique plutôt lourdes bien que peu remplies, contenant des bouteilles d’eau minérale, des fruits de saison et des boîtes de conserve toutes identiques. La dernière heure qu’il lui restait à vivre, il l’occupa comme n’importe quelle autre heure de n’importe quelle autre journée. Il ne rangea pas ses courses, n’écrivit plus, n’appela personne, ne fit rien que l’on puisse qualifier d’important. Après 17h30, il alla chercher le pistolet se trouvant dans sa table de chevet, un Colt M1911, qu’il déposa sur la table basse du salon. Il se servit un fond de whisky, ferma les yeux assis sur le fauteuil, puis installa le disque du Requiem en ré mineur de Mozart sur l’électrophone.
À 17h44, il se leva, prit l’arme dans la main gauche, fit quelques pas pour sortir du salon, s’assit sur le parquet du couloir et, tourné vers la porte, se tira une balle sous le menton alors que le Kyrie commençait à peine. Certaines choses doivent rester secrètes et tous les livres ne sont pas faits pour être lus, affirmait Marlowe dans la dernière phrase tremblante de la lettre qu’il s’était abstenu de signer : la suite lui donna tristement raison.
Une semaine plus tard, l’appartement 6 du 32 Kildare Street, Dublin, Irlande, était une scène de crime autour de laquelle s’affairaient policiers et experts. Thomas Harvey gisait sur le tapis de l’entrée, des traces bleues de rigidité cadavérique autour des lèvres ; la taille des larves de mouches à viande présentes sur le corps, dont l’altération avait incité les voisins de palier inquiétés par l’odeur à appeler la police, fournit des informations précieuses aux enquêteurs. L’autopsie montra que les organes internes étaient gorgés de sang, la rate ayant triplé de volume, sans qu’aucun poison ne soit détecté. Les causes de la mort restèrent inconnues et l’enquête ne permit pas d’appréhender de suspect. Après analyse du contenu du bol gastrique et mesure du potassium présent dans l’humeur vitrée de l’œil, on data la mort à six jours avant sa découverte, plus de quatre heures après le dîner, soit entre minuit et cinq heures du matin. En tenant compte du décalage horaire de huit heures entre la Californie et l’Irlande, Henry Marlowe et Thomas Harvey sont morts le même jour à la même heure, parallèle que les enquêteurs n’établirent pas puisqu’ils n’avaient aucune raison de soupçonner un lien entre ces deux décès séparés par plus de huit mille kilomètres.
Célibataire sans enfants, l’ancien professeur d’université Thomas Harvey n’avait pas de famille proche. Ses biens, vendus aux enchères six mois plus tard, consistaient essentiellement en du mobilier bon marché, une collection de styloplume et un grand nombre d’ouvrages mêlant clas siques de la littérature et curiosités pour bibliophiles ; l'on ne trouva parmi eux aucune trace du livre décrit dans l'annonce de Rare Book Review.
Quant au contenu de sa boîte aux lettres, dans laquelle un courrier en provenance de Pasadena, Californie, était pris dans un monceau de publicités pour fauteuils électriques et accessoires canins, il fut jeté dans le container à ordures de l’immeuble par le propriétaire en ayant récupéré les clés, trois semaines après la découverte du cadavre.
, dans la version originale de 1859, ne sont jamais
réapparues ; il n’existe à ce jour aucune trace manuscrite mentionnant le
.
Le corps d’un inconnu a bien été découvert sur la plage australienne de Somerton le 1er décembre 1948, dans des circonstances analogues à celles présentées ici : cette nouvelle n’est qu’une extrapolation des évènements mystérieux entourant ce fait divers, connu aujourd’hui sous le
nom d’ .