L’Ampoule n°2 - Art et Danger

Décembre 2011 · Chapitre 3 sur 14

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L’Ampoule n°2 - Art et Danger

Je pourrais confesser sur des kilomètres, en…

Je pourrais confesser sur des kilomètres, en public, ça ne me dérange pas. Des jours, et puis d’autres nuits. Je n’ai pas tout dit. Je n’ai pas fini. Je n’ai pas peur.

J’ai pris à droite, rue de la Roquette, ma guitare dans une main et dans l’autre, Laura. Je venais de chanter devant une trentaine de personnes, je venais de me faire cent euros. Le dernier métro sifflait au loin. Place du Père Chaillet, juste avant Voltaire, un type est sorti de l’ombre et nous a fait signe.

― On va le louper, elle a dit.

― Vous n’avez pas un portable ? J’ai besoin de passer un coup de fil, c’est urgent.

Elle m’a tiré par la main.

― Vraiment, il a dit, en ouvrant les bras, en secouant la tête, c’est urgent. Je n’ai pas envie de passer la nuit dehors.

Sa gueule ne me disait rien ― mais qu’estce qu’une gueule, hein ? J’ai posé ma guitare et tiré mon portable de ma poche, le lui ai tendu.

― T’es dingue, elle a dit.

― T’es cool, mec, il a dit. Je vais pas te le voler, je fais vite, promis.

Le type a composé un numéro, le type a commencé à parler, le type a commencé à marcher, le type a commencé à s’éloigner, doucement, et puis sûrement, le type a disparu.

― Et voilà, Ducon ! elle a dit.

― Et merde !

― Allons au poste de police, c’est juste là.

― Laisse tomber, allons plutôt boire une bière plus bas. Je vais appeler de ton portable pour couper la ligne.

À peine franchi le seuil, j’ai ressenti une décharge électrique dans tout le corps. Un cul, mais un CUL ! Jamais un cul ne m’avait fait un tel effet. Il était là, posé sur le tabouret, énorme. J’ai senti la chance tourner. On s’est installé au comptoir, j’ai commandé deux blanches et fait le nécessaire à conneries pour supprimer ma ligne. De là, j’ai appris que je n’avais pas le choix, qu’il me fallait absolument aller déposer une plainte chez les flics, qu’il leur fallait le putain de papier, quelle putain de perte de temps ! Laura s’est excusée, un rien sur les nerfs, et le cul m’a glissé son numéro de téléphone avec un clin d’œil.

― Appellemoi.

Le cul est parti.

Le cul s’appelait Sandra.

Laura est revenue.

― Allons à l’OPA, disje.

― Pourquoi foutre ?

― Pour danser, tiens donc !

J’ai fini ma bière, payé.

― Tu te fais voler ton téléphone y a pas vingt minutes, et maintenant tu veux danser ?

― Écoute, j’ai dit, y a cinq ans de ça, le type m’aurait volé ma guitare. Il m’aurait mis son poing dans la gueule et serait parti en courant avec ma Yamaha. Tu vois pas le progrès ? Un putain de téléphone à la con, qu’estce que j’en ai à foutre, hein ? Allons danser.

Deux jours plus tard, je m’enfonçais dans le cul de Sandra. Pire, j’avalais deux saloperies de pilules, m’enfonçais dans Sandra et en tombais follement amoureux. J’allais faire ma vie avec cette fille, c’était décidé. Le coup de foudre, mec. Je lui filai ma date de naissance, elle passa un coup de fil et, deux heures plus loin, elle me prédit mon avenir. Un bel avenir, bordé de mimosas, de gloire et de pognon. Du cinq étoiles. Acajou, faitout en fonte et roule chérie !

J’étais lessivé, mort de trouille, malade. D’alcool, de défonces en tout genre, de gueules de bois, de gueules blanches, de toutes choses jusqu’au ciel. Le plafond et son cul immense à pleines mains. Les jours qui défilent. L’ennui aussi. Elle était coiffeuse. Dans la pub. Des nichons à vous coller le bourdon. Ne pouvait pas être la femme de ma vie. Et je lui ai dit comme ça :

― Faut que je me tire.

― QUOI ? elle a hurlé.

― Laura m’attend.

― QUOI ? elle a hurlé.

J’ai enfilé mon jean.

Elle m’a collé une tarte en travers de la tronche.

― APRÈS TOUT CE QUE TU M’AS DIT ? TU TE TIRES, C’EST ÇA ? FUMIER ! PAUV’ CONNARD !

J’ai évité la deuxieme tarte, enfilé mes pompes.

― Salut, j’ai dit.

Et j’ai fermé la porte.

Cynthia était assise dans le canapé. Elle feuilletait le dernier « Elle » en grignotant des chips nature. Deux verres de vin posés sur la petite table du salon. J’ai ouvert le frigo et j’ai chopé une Kro rouge. Me suis installé devant mon ordi. Laura est sortie de la chambre.

― Tiens, elle a dit, t’es revenu ?

Je me suis contenté d’avaler une gorgée.

― T’étais où ?

― Je m’en souviens plus.

Boîte mail, zéro message. J’ai fermé l’ordi, me suis tourné vers Cynthia. On l’avait rencontrée à l’OPA, on avait dansé, Laura lui avait montré ses seins, et puis Cynthia nous avait montré les siens. Pas compliqué la vie, hein ? On était rentré en taxi, on avait fait l’amour à trois.

Et alors, vous me direz ? Alors, rien.

― Je vais me coucher, j’ai dit.

― T’as déposé plainte ?

― Toujours pas, non.

― Tu vas le faire ?

― Ça m’étonnerait. Qu’ils aillent tous se faire mettre !

Cynthia a ri.

Laura aussi.

Je me suis glissé dans les draps.

Ce matin, assis sur la balançoire, mon fils sur les genoux, le soleil au travers, je ne comprends plus très bien cette vie qui a été la mienne dix ans durant. Ou bien alors étaitce ce libraire, rencontré par hasard, un dimanche place SaintSulpice, et qui m’avait dit comme ça : « Vivez d’abord, vous aurez tout le temps d’écrire après ».