L’Ampoule n°2 - Art et Danger
L’art est un risque en soi :…
L’art est un risque en soi : l’artiste s’expose à ce que son œuvre ne soit pas appréciée, pas comprise… elle peut même ne pas être vue du tout. Mais audelà de ce danger psychologique, certaines formes d’art induisent une mise en danger physique des artistes.
C’est notamment le cas du street art.
Le « street art » est l’art, développé sous une multitude de formes, dans des endroits publics ou dans la rue. Le terme englobe la pratique du graffiti, du pochoir, de la projection vidéo, de la création d’affiches ainsi que du pastel sur les murs et les trottoirs.
Le terme « street art » est habituellement utilisé pour distinguer une forme d’art d’un acte de vandalisme réalisé par un ou plusieurs individus défendant un territoire, qui expriment par le billet du graffiti l'appartenance à un groupe ou désirent passer un message qui n’a aucune valeur artistique.
Il arrive également que les tenants du street art manifestent par ce biais des revendications politiques ou sociales, d’autant plus fortes que leur message est accessible à tous de manière gratuite et immédiate.
Parmi les pionniers du mouvement, on peut citer JeanMichel Basquiat qui faisait du graffiti dans le métro de New York dans les années 1980, avant d’entrer dans les galeries et les musées.
Cependant, d’un point de vue historique, on peut estimer que Mai 68 a constitué le début du mouvement en France. En effet, à partir du joli mois de mai, les rues se sont couvertes d’affiches pleines d’inventivité et parfois d’humour dénonçant les brutalités policières et la mainmise de De Gaulle sur le pays. Ces bombes visuelles sortaient de l’esprit bouillonnant des étudiants des Beauxarts et des Arts déco.
Dès le milieu des années 1980, les collectionneurs se sont intéressés aux graffitis, tout de suite suivis par les galeristes et les institutions : certaines figures du street art ont alors quitté la rue pour devenir des artistes « à part entière » admis et reconnus par le système, perdant en subversion ce qu'ils gagnaient en crédit sur la scène artistique.
Cet artiste né en 1969 tient son
pseudonyme du jeu vidéo de 1978.
Il s’est fixé comme règle d’envahir
l’espace urbain avec ses petites
mosaïques à l’effigie des créatures
du jeu : nombre de métropoles ont
été investies par ses œuvres depuis
ses débuts en 1998. Son identité
demeure mystérieuse puisqu’il
n’apparaît que le visage pixellisé,
masqué ou de dos.
Née en 1956, cette ancienne comédienne de
rue associe peinture au pochoir et poésie
pour créer des personnages féminins et
féministes qui ornent les murs de Paris.
Depuis un procès coûteux à la fin des années
1990, elle délaisse les murs pour les toiles ou
travaille sur commande, ainsi pour la mairie
du XXe arrondissement avec sa série
« Muses et hommes », relecture de tableaux
célèbres. On a également pu voir ses dessins
dans l'excellent .
Artiste, graphiste et illustrateur, né en
1970, il est l’auteur désormais célèbre de
l’affiche pour la campagne présidentielle
d’Obama en 2008. Ses œuvres se vendent
aujourd’hui à près de 50 000 euros. Cela ne
l’a pas empêché d’être arrêté un soir de
2009 à Boston, accusé d’être l’auteur de
graffitis, puis remis en liberté sous caution.
Illustrateur en vogue coté sur le marché de
l’art donc, mais artiste de rue toujours.
Parmi les artistes issus du street art qui ont accédé à la reconnaissance internationale, on trouve bien évidemment Banksy, né en 1974 à Bristol. Étiqueté « terroriste de l’art » dans son île natale, cauchemar des policiers de la Perfide Albion, il mêle différentes techniques (pochoirs, aérosol, peinture à main levée) pour diffuser des œuvres sous formes de messages révolutionnaires et antimilitaristes, en complétant parfois ses dessins par des textes ironiques ou détournant des slogans.
Pour Banksy, la prise de risque pour créer l’œuvre fait partie de l’œuvre : il n’a pas peur d’escalader des immeubles pour aller peindre à un endroit encore vierge et bien visible des passants, ainsi qu’on le voit dans son film « Faites le mur ».
En 2003, il commence à passer en vente avec une toile à 1153 euros chez Bonhams. Puis, rapidement, les prix de ses oeuvres s’envolent : « Keep it spotless » a atteint un record de 1,1 million d’euros chez Sotheby’s à New York en 2008. Parmi ses collectionneurs hollywoodiens figurent Angelina Jolie, Brad Pitt ou encore Jude Law. De manière générale, on constate que les collectionneurs de street art sont plus jeunes que la moyenne (entre trente et cinquante ans) et se positionnent en rupture avec le mode de collection de la génération précédente.
Indéniablement, c’est Banksy qui a lancé le marché du street art. Il est aujourd’hui troisième sur la liste des artistes de street art les plus cotés, derrière Basquiat et Keith Haring.
La fin des années 2000 marqua un tournant dans l’institutionnalisation du street art symbolisée par l’exposition à la Tate Modern à Londres en 2008. La question qui se pose dorénavant avec de plus en plus d’acuité, alors que le street art a quitté la rue pour envahir les galeries depuis une quinzaine d’années, est celle de la signification et de l’avenir de ce phénomène : n’estce pas là la mort du street art à court terme ?
Sans aller jusqu’à cette extrémité, on peut avancer l’hypothèse selon laquelle le plus grand danger du street art est de devenir une mode, une forme d’expression n’ayant plus rien de dérangeant : le danger principal qui le guette serait donc finalement l’absence de danger.
Pour autant, la fonction première du street art n’a toujours pas perdu de sa force, comme en témoigne l’actualité récente du « Printemps arabe » (1). Depuis janvier, dessins et slogans couvrent les murs de la célèbre place Tahrir du Caire, critiquant les vieux dignitaires au pouvoir, le contrôle des militaires ou la répression. Il s’agit là pour les manifestants d’un « moyen pacifique d’exprimer [leur] rage » et de donner « une identité visuelle à leur révolution » : le street art à son essence, entre liberté d’expression, revendication et subversion.
Bibliographie :
Banksy, « Guerre et spray », Alternatives (Paris, 2010).
Myriam Boutoulle, « Pourquoi le Street Art fait recette », in
(octobre 2011).
Stéphanie Lemoine et Julien Terral, « In situ. Un panorama de l’art urbain de 1975 à nos jours », Alternatives (Paris, 2005).
Filmographie :
Banksy, « Faites le mur » (2010).
Sur Internet :
Le meilleur site sur Banksy en français
Le site officiel de Banksy
1 « Au Caire, le « Street art » fleurit sur la place Tahrir », article sur 20minutes.fr, 27/11/11.
En ce commencement du mois de novembre 1889, les premières froidures et gelées du matin envahissaient les pelouses abandonnées de Moesta et Errabunda, cette singulière propriété rococo du siècle de Louis XV sise près de Condé en Brie, nouveau SaintCyr voué en notre finde siècle à d’inavouables enseignements que l’on disait saphiques, établissement chargé de l’éducation de fillettes orphelines de plus ou moins haute extraction.
Mademoiselle la comtesse Cléore Julie Delphine de Bonnieux de Cresseville, jeune femme rousse de vingtcinq ans d’une fort menue silhouette, était la fondatrice et la directrice de cette institution qui se réclamait de la tradition de Psappha et Bilitis. Moesta et Errabunda comprenait vingtdeux petites pensionnaires auxquelles on assurait le gîte et le couvert, fillettes dont les âges s’échelonnaient de sept à quatorze ans. Comme à SaintCyr, on les différenciait par des grades arborés sous la forme de rubans et padous de satin et de soie, du blanc pour les nouvelles admises au fuchsia pour la plus âgée, miss Adelia O’Flanaghan, favorite de la maîtresse des lieux. Parmi les autres pensionnaires notables figuraient mesdemoiselles Daphné et Phoebé de Tourreil de Valpinçon, jumelles de treize ans et mignonnes blondines, bien qu’elles souffrissent d’une singulière maladie chronique de langueur que l’on nommait leukémia, mal qui nécessitait qu’elles s’abreuvassent de sang frais d’origine animale. Le bruit courait en toute la contrée qu’elles étaient des vampires.
Cléore de Cresseville était forte d’un bon apprentissage de la photographie, pratique de dilettante certes, mais pratique artistique tout de même, à la manière anglaise, sous l’influence de Mrs Cameron et du
1 Sous ce pseudonyme se cache une auteure décadente homosexuelle de la fin du XIXe siècle, amie de JorisKarl Huysmans, AuroreMarie de SaintAubain (1863 1894), dont les amours saphiques envers les fillettes et préadolescentes firent scandale.
2 Sur le mode de l’analyse ou de la critique littéraire, cette rubrique est dédiée à une œuvre de fiction ou au portrait d’un écrivain qui n’existent pas. révérend Dodgson, auquel elle venait d’écrire pour qu’il vînt exercer son art en l’Institution, connaissant ses goûts particuliers pour les amiesenfants. À cela s’ajoutait une fascination irréfrénable pour l’exposition des corps enfantins dénudés sous l’œil indiscret de l’appareil photographique, ainsi que pour l’étude de la décomposition du mouvement de ces mêmes corps impudiquement exposés, dans le style admirable d’un Mr Muybridge. Cela constituerait autant d’icônes, d’effigies de ces fillettes plus ou moins nues, idoles néoantiques, Antinoüs femelles à la jeunesse immobilisée à jamais par l’oculus de la chambre noire, sorte d’éternelle juvénilité des aimées fixée, éternisée et pérennisée.
Répondant à l’invitation de Cléore, Charles Dodgson arriva en l’Institution le lendemain de la SaintMartin. Il se présenta en grand arroi, encombré de tout un appareillage photographique et chimique, d’une bibliothèque ambulante composée d’œuvres majeures de nos grands écrivains et poëtes victoriens, dont luimême sous son nom de plume, sans compter une théorie d’étranges jouets plus intrigants les uns que les autres. Il s’insinua comme un piqueassiette en séjournant trois longues semaines à Moesta et Errabunda.
Alors que Cléore s’était attendue à ce qu’il jetât son dévolu sur Adelia, du fait que tous deux partageaient la même langue maternelle, Dodgson préféra les jumelles, à cause de leur trompeuse pureté enfantine. Le doux, céruléen et grave regard languide attendrissant de Daphné et Phoebé le fascinait. Elles étaient blêmes comme des lys et il les croyait vierges. Il faut dire qu’elles incarnaient un idéal de beauté préraphaélite. La leukémia chronique dont elles souffraient et leur presque albinisme les enjolivaient tant qu’elles en étaient devenues le symbole même de la diaphanéité blonde incarnée. Dodgson se les figurait jà dans une nudité idéalisée d’innocence, sans même se douter qu’elles touchaient à l’âge du duvet prépubertaire. D’après le révérend, leur gémellité sororale constituait à elle seule une énigme mathématique et zoonomique digne de Gauss et d’Erasmus Darwin, tout comme le mystère sanguin de leur maladie de langueur, la soie immanente de leurs longues english curls d’un blond nordique et leur silhouette d’elfes d’une évanescence rare.
Il saisit leur unicité gémellaire, leur aspect de Dioscures femelles, peutêtre issus de quelque énigmatique parthénogenèse mariale, lui qui n’était pas papiste. Il prenait souventefois un breakfast anglais en leur suave compagnie, les bourrant à ces occasions de plumpuddings, de plum cakes, de bacon, de pancakes et de muffins afin qu’elles se remplumassent. Tout en se réjouissant du rosé de leurs joues et du mignon tablier enfilé sur leurs robes blanches qui lui rappelait sa chère Alice, il poursuivait la manducation matutinale en leur proposant en supplément œufs brouillés ou mollets, sirop d’érable, pâtes de coing et tartines dégouttant et transsudant de miel, de confiture de rhubarbe ou de marmelade d’orange. Les lèvres et les joues maculées, barbouillées, moites et luisantes de toutes ces gourmandises nutritives, Daphné et Phoebé, qui n’appréciaient que les sucreries et le sang, écoutaient religieusement le révérend orienter la causette vers des sujets plus philosophiques, vers un tour plus socratique en des dialogues gnostiques, ou maïeutique, propédeutique, synecdoques et accolages de mots les ébaudissaient et les distrayaient du fait de la virtuosité de ces figures de style. Studieuses et séduites par les manières et le savoir de ce vieux garçon timide au visage encore étonnamment jeune, elles le questionnaient avec une niaiserie d’oies blanches médiévales, multipliant les naïvetés de lais féeriques comme celleci : « Mon révérend, pourriezvous nous dire s’il est vrai que la Lune, notre Séléné, est suspendue au ciel par des fils de soie ? ».
Le trio se revit chaque jour, jusqu’à ce qu’il vînt l’envie à Dodgson d’immortaliser ces deux petites merveilles sur plaque photographique. Il en informa Cléore et Sarah, sa dame de compagnie tzigane, leur expliquant qu’il souhaitait que Daphné et Phoebé posassent ensemble pour des tableaux vivants à l’antique. Il exposa, en un symposium digne d’une apologie de l’Aesthetic movement auquel Cléore adhérait, en quoi consistait l’art de Julia Margaret Cameron, disant qu’à la manière de cette dernière, il jouerait de l’évanescence pellucide naturelle des jumelles afin que ses clichés apparussent floutés, impressionnistes, pictorialistes et sépia et que l’on perçût seulement les linéaments des êtres irréels dont l’image était fixée. Il ordonna à la valetaille en perruque qu’elle fît de la place dans le grand salon d’honneur, en poussant meubles, sofas, harpe et piano.
Lorsque Sarah, son rosalbin Zorobabel sur l’épaule, vint chercher les jumelles dans leur chambrette, elle les surprit dansant enlacées, sur la musique nasillarde et lente d’un phonographe à cylindre Edison où l’on reconnaissait vaguement le prélude de , toutes soupirantes, le
regard embué de larmes, frottant leurs petits nez l’un contre l’autre, revêtues de leurs plus jolis atours de mousseline et de batiste, affichant avec ostentation leurs nœuds bleunattier. Sarah interrompit leur étreinte langoureuse d’amoureuses transies. Elle réprouvait ces amitiés étranges, incestueuses et contre nature. En grommelant, sous les sarcasmes du rosalbin qui ne cessait de coqueter « Les p’tites gouines ! Les p’tites gouines, rôo ! », Daphné et Phoebé s’allèrent lors au salon où le révérend avait jà déplié le pied de son appareil et commençait à installer la chambre noire à soufflet.
Sarah désigna le paravent de soie chinois au motif de grues cendrées, leur demandant qu’elles se missent en tenue antique pour poser. La vieille gitane ordonna ensuite aux larbins qu’ils jetassent plus de bûches dans la cheminée afin que nos petites n’eussent point froid en nu gréco romain. La manière dont les jumelles interprétèrent cet ordre ne correspondit pas tout à fait à ce qu’en attendait Dodgson : elles étalèrent ce qu’elles entendaient par nudité antique. Elles s’affichèrent certes torse nu, mais en pantalons de dessous érotiques, d’une provocation et d’une impudicité inouïes. Cette lingerie était fendue et ouverte sur l’anus, le sexe et le pubis. Dodgson se troubla, eut du mal à réprimer l’expression de sa virilité en devinant, vague, sur la fente de devant, près de l’entrejambes, un soupçon duveteux pubien blond clair qui prouvait l’authenticité de la teinte de cheveux des fillettes. Il constata que leurs mamelons, jà dressés, présentaient d’innombrables traces bleuâtres de suçons et de mordil lements. Il vit que leurs dos se zébraient de cicatrices de flagellation, sport qu’elles pratiquaient à deux ou en compagnie d’Adelia.
De plus, si leur peau translucide de vraies blondes était d’une troublante diaphanéité quasi fœtale et intrautérine, elle exhalait cependant des fragrances brûlantes, musquées, ambrées, fortement aphrodisiaques. Il faut dire que les torses de Daphné et Phoebé paraissaient luire d’une onction d’huile. Elles aimaient à humecter leurs pousses pectorales rosées embryonnaires, leur ventre, leur dos et leurs fesses de parfums anciens, d’une extrême vieillesse, épaissis par l’âge, poivrés par leur décomposition, tournés, rancis, huileux et bien violents, propres à enflammer leur désir mutuel, parfums putrescents qui piquaient leurs narines de leur arôme vieillot, comme si on les avait soutirés sous la forme d’un suc résiduel d’un balsamaire, d’un aryballe et d’une pyxide de Halos, d’Herculanum ou de Paestum. À ces humections rituelles dignes de Bilitis, de Lesbia, de Poppée ou d’Ovide, elles ajoutaient une cire épilatoire qui les débarrassait du duvet blondin de leurs bras et de leurs jambes, tout en conservant l’essentiel pubien lors naissant. Puis, elles ajoutaient de lents massages digitaux ou linguaux de beurre salé suri, qu’elles épandaient sur le dos, le cou, la nuque, l’abdomen, l’entrecuisses et les fesses, très en profondeur aux deux derniers endroits, beurre rance auquel elles additionnaient un condiment nègre : le karité.
Ainsi oints jusqu’en leurs orifices, leurs épidermes aromatisés embaumaient de fragrances vénériennes d’une telle blettissure que les domestiques eurent grand mal à se retenir de débecter, comme s’ils avaient humé quelque camembert fort antique ayant servi de mètre étalon de la puanteur. Les échanges chimiques que tous ces composés engendraient finissaient par produire une admixtion magique d’où émergeait une substance opiacée, sirop ou julep corporels d’un genre nouveau, substance qui abrutissait les fillettes de son prégnant fumet aphrodisiaque huileux. C’était un effluve fauve d’œstrus, un musc primitif, antédiluvien, de l’origine préhistorique de la sexualité humaine.
Écœuré, Dodgson ne pouvait qu’être dérangé par les usages érotiques singuliers de ces fausses incarnations de l’innocence blonde. Pour lui, tout allait trop loin dans l’inconvenance. Il harcela Cléore de questionnements au sujet des bloomers de créatures, sans faire cas de la vêture pourtant explicite de Lady de Cresseville, enrubannée de ses faveurs de soie pourpres et noires qui la désignaient clairement, sans équivoque, comme la mèremaquerelle de ce duo de jumellesputains. Pour l’immortel auteur des pérégrinations d’Alice, la vêture de Daphné et Phoebé équivalait à aller nues comme un saint Jean. Il s’en offusqua :
« La… Lady de Cre… Cresse… Cresseville. Ces… ces pan… pantaloons sont bien im… pudiques et in… convenants. »
Dans sa prude bouche victorienne, c’était là critique bien affûtée. Cependant, l’élément obscène de la lingerie des deux inséparables gaupes miniatures, qui dévoilaient leur douce peau nymphéenne apogonotonique (3), n’était pas le seul composant turbide qui put choquer notre puritain, en plus des humections chancies et des traces dorsales de coups de fouet : ce linge reprisé suait en luimême une saleté subtile, souffrait jusqu’à la trame cotonnée des traces d’une perspiration de diaphorèse, en cela qu’y persistaient d’indéfinissables marbrures aux fameuses fentes érogènes de l’étoffe. C’était jauni, croûteux, immonde d’une sanie séchée mêlée à un je nesaisquoi d’écoulements d’un liquide féminin. Dodgson se contraignit à harceler Cléore à ce sujet ; il tempêta :
« Êtesvous bien certaine, my lady, de… de me garantir l’hygiène irréprochable de vos deux petites pensionnaires ? Me garantissezvous, Lady Cléore, que Daphné et Phoebé, baronnes de Tourreil de Valpinçon, se changent tous… tous les jours ainsi que nous l’imposent nos modernes hygiénistes ?
― Elles changent leurs chemises et bloomers chaque jour.
― Mais alors, ces traces de… saleté, sont… sontce ? J’a… j’avais de… demandé… que vos… vos jumelles se drapassent à la grecque… co… comme la Vénus de Milo ou la… Victoire de Samothrace…, non point qu’elles… missent ces hideux pantaloons souillés et ouverts de… partout. Ils sont… çà et là jau… jaunis… On croirait qu’elles ont subi quelque… épanchement d’incontinence… d’un organe é… émonctoire (4). »
La comtesse de Cresseville refusa de répondre. Elle ne pouvait décemment dévoiler la vérité au révérend. Daphné et Phoébé avaient beau renouveler leur linge, ce dernier avait beau subir des lessives
3 Faustine, par l’emploi ces néologismes alambiqués caractéristiques de son style décadent, veut dire que Daphné et Phoebé ont une peau de nymphes (dans le sens actuel de nymphettes) épilée.
4 Manière victorienne et pudibonde de dire que les jumelles souffrent d’énurésie. répétées, il demeurait toujours des traces des ébats intimes d’affection sororale érotique auxquels elles se livraient presque chaque nuit. Comprenant cependant le reste ― fondé ― de la critique de son éminent hôte, elle demanda à Sarah d’apporter deux petits draps propres d’une blancheur de vierge. Il fallait à présent que les jumelles ôtassent leurs pantalons et ceignissent leurs reins de ces sortes de draperies antiques. Elles prendraient lors l’aspect de statues marmoréennes de nymphes de Praxitèle et de Scopas et seraient prêtes pour chaque cliché. Il fallait que ces photographies sublimassent et magnifiassent ces deux fragiles enfants, qu’elles demeurassent pour l’éternité dans la mémoire des hommes, bien audelà de leur trépas, icônes des plus jolies fillettes que le Créateur eût jamais engendrées.
De fait, le révérend avait l’intention de ne prendre que trois photographies mettant en scène Daphné et Phoebé en des réinterprétations d’œuvres baroques ou modernes : , de Lorenzo
Lippi ; , de Francesco Furini ; et , d’Alma Tadema.
Les peintures numéros une et trois, en principe, ne représentaient qu’un seul personnage du beau sexe : il s’agissait d’une traduction photographique radicale des sujets. Seules les allégories de l’œuvre seconde impliquaient d’évidence un duo féminin, mais son caractère revêtait une telle connotation saphique implicite que les plus grands exégètes et interprètes qui s’étaient succédé pour lui attribuer un sens caché n’y avaient tous vu qu’une apologie de l’amour entre femmes. Quant à l’ultime cliché, il impliquait que Daphné et Phoebé posassent dans le plus simple appareil d’Eve, alanguies lascivement chacune sur un sofa en visàvis, avec un éventail de plumes d’autruche en guise de cachesexe, en allégories érotiques de la gémellité.
Les valets en livrée et perruque étalèrent des tapis de Perse décorés de fleurages, aux arabesques et guirlandes orientalisantes, perses sur lesquels les jumelles allèrent placer leurs pieds nus poupins. Ils ajustèrent avec leurs mollettes, avant qu’elles fussent ignées, les mèches des bougeoirs portatifs à huile, dont le verre et le culdelampe avaient été astiqués au tripoli. Ils vérifièrent le bon état des charmilles et corbeilles de cire, authentiques strelitzias, paulownias, rauwolfias et dahlias embaumés et conservés à jamais grâce à un procédé adapté des écorchés de Fragonard, qui comportait l’injection dans les vaisseaux des plantes de plusieurs solutions colorées.
Les domestiques tendirent d’abord les draps comme des paravents. Derrière, nos deux petites coquines se débarrassèrent de leurs pantalons en gloussant comme deux mariessalopes fomentant un mauvais coup, sousvêtements que leurs pieds repoussèrent avec négligence hors de leur champ comme on le fait du linge sale. Une fois leurs reins bien drapés, Sarah fit apporter des boîtes à fard et à kohol : on poudra leurs joues, passa du rouge d’Espagne sur leurs lèvres, rehaussa leurs sourcils au crayon et farda leurs paupières de bleu cobalt.
Une fois apprêtées, s’étant disposées pour leur premier tableau vivant sans qu’elles sussent encore les accessoires qui devaient parfaire l’épreuve photographique, elles prirent avec justesse un regard vague, éteint, absent, extraordinaire de détachement, en fixant l’objectif de l’appareil de celui qui signait ses œuvres du nom de Lewis Carroll.
À la vue des deux jolies et faussement sérieuses enfants, fin préparées en nus mythologiques pour leur séance de poses suggestives, presque aussi peinturlurées que des lorettes de bas étage, le membre viril de Charles Dodgson se dressa une deuxième fois. Ce fut Phoebé, la souffreteuse et vaporeuse Phoebé, qui alluma surtout la flamme de son plaisir. Elle était d’une gracilité inouïe, d’une grâce extraordinaire, surnaturelle, et quasiment divine. Son corps de frêle poupée blondine exsudait une sensualité torride. Sa taille étranglée de meurtdefaim luminifère, de petite nymphe éthérée des sousbois et des sources, échauffait particulièrement les génitoires du vieillissant révérend mathématicien d’habitude souventefois constipées. Il faut dire que la petite maligne avait exprès ceint et noué son drappagne de biais et plus bas que sa ceinture pelvienne, ce qui permettait de deviner son provocant et duveteux triangle pubien tandis que son dos révélait une partie non négligeable de ses petites fesses de dryade marquées de traces de sévices divers, de coups assenés par sa sœur lors de bien spéciales parties de plaisir sadiques, fesses tuméfiées, constellées de bleus violacés et malsains, provoqués par ce qu’il supputait être une trique de châtiments corporels à l’anglaise.
Avec leurs boucles torsadées de couleur paille dorée qui tombaient sur leurs épaules, sur leurs mamelons pointus jà aréolés et à la naissance de leur cul, Daphné et Phoebé étaient à la semblance de korês archaïques, de ces cariatides de temples grecs au sourire primitif. Elles incarnaient une version neuve du mythe de l’éternelle jouvence, tant enviée par la fleur qui passe et s’en va s’étioler. Plus tendres qu’un oison, plus melliflues qu’un nectar, plus ambiguës qu’un julep de Des Esseintes, telles se présentèrent devant la chambre noire Daphné et Phoebé baronnes de Tourreil de Valpinçon, idéaux gémellaires, en leur premier tableau vivant,
, d’après Lorenzo Lippi. Le principal
accessoire de cette mise en scène consistait en un masque énigmatique, un fauxsemblant dévoilant le vrai visage de la muse, l’autre élément allégorique étant la grenade éventrée, fruit de la vie, de la fertilité, de la puissance, fruit de sang et de mort.
Conformément à l’opus baroque de Lorenzo Lippi, notre couple de fleurs du mal devait tenir la grenade en sa senestre main et le masque en la dextre, presque à portée de leur visage chérubin. Ce masque, comme s’il avait été conçu pour camoufler la défiguration d’une putain vitriolée, alimentant ainsi les fantasmes les plus crus du client, ne devait présenter aucun trait particulier, être uni, sans aspérité, de teinte chair, les lèvres pourpres, le sourcil fin et noir, substitut idéal de ce qu’il fallait cacher. Phoébé, jamais en reste de perversion et de taquinerie, ne respecta pas les directives du révérendmathématicien. Son drap presque tombant, ayant lors glissé au haut de ses cuisses, ne tenant plus que par miracle, elle usa du masque comme d’un cachesexe, plus exactement d’un visage pubien de succube tels qu’on les rencontrait dans les représentations picturales des enfers au Bas Moyen Âge.
Il fallut que Sarah rajustât ellemême le drapdraperie à la bonne hauteur du basventre de la poupéeputain pour que tout rentrât dans l’ordre. Alors, Lewis Carroll prononça la phrase rituelle : « Ne bougeons plus ! ». Il se retint d’ajouter : « Le petit canari va sortir ». La poudre s’enflamma et fit un éclair ; les yeux des jumelles clignèrent, car éblouis : le premier tableau vivant était photographié.
Vinrent lors , de Francesco Furini. Nos deux
galopines délurées purent dès lors prendre leurs dispositions pour cette deuxième photographie, ouvertement saphique. Les valets étalèrent à leurs pieds des paillassons de piassava aux motifs Liberty. Non pas qu’il fallût qu’elles s’y vautrassent : des sièges curules à la romaine, capitonnés de velours pourpre, furent dépliés sur ces paillassons et Dodgson demanda à chacune de s’y asseoir. On posa sur leur chef une couronne de lauriers. Daphné devait figurer la peinture, Phoebé la poësie. Dans le tableau original, il s’agissait jà de jumelles. Peinture, ses attributs en main (pinceaux et palette), devait enlacer Poësie qui tenait les siens (plume, stylet, entre autres), dont un des masques de tantôt, tout en présentant frontalement son visage à Dodgson en effleurant la joue de sa sœur poëtesse de ses lèvres carmines. Face à l’objectif, prises d’un accès torpide, elles parurent s’abandonner à un engourdissement digne d’un fumeur de kif. Il était à craindre qu’à force de se mal conduire et d’afficher leur turpitude au grand jour, nos blondines ne provoquassent un esclandre. C’est ce qu’elles firent d’ailleurs. PhoebéPoësie ne se gêna aucunement de bécoter DaphnéPeinture au cou et à la naissance de la gorge, en des mamours évocateurs. Elle descendit ensuite jusqu’au téton droit qu’elle suçota. Alors, le révérend explosa d’une saine colère.
« Mesdemoiselles, fulminatil, ce n’est pas ain… ainsi que… que j’entendais que l’on po… posât ! »
Toutes à leur passion, nos deux coucous maigrichons se moquaient bien des préjugés victoriens du révérend Charles Dodgson. Si jamais il lui venait l’envie d’ébruiter ce qui se passait à Moesta et Errabunda, on l’accuserait luimême d’être un pornographe et de véhiculer conséquemment des fadaises. On le traînerait peutêtre en justice pour obscénité aggravée. Sarah eut beau menacer les deux poupées de sa trique, rien n’y fit. Le temps de pose étant assez long, elles continuèrent à n’en faire qu’à leur guise, quelles que fussent les injonctions du mathématicien. Dodgson était atterré par les mœurs débauchées des jumelles, dont les grands yeux cernés de petites filles fragiles au teint pâle semblaient lui jeter un défi. Dépité, il se résigna à prononcer la phrase fameuse : « Ne… ne bou… bougeons plus. », plus bègue que jamais. L’éclair éblouit les deux perverses qui, enfin, s’interrompirent.
Le plus difficile restait à faire : le dernier cliché, qui impliquait la nudité intégrale des modèles. En principe, elles eussent dû s’allonger en visàvis sur deux sofas jumelés, l’une de dos, l’autre de devant, mais Lewis Carroll refusa que l’une ou l’autre montrât ses cicatrices de flagellation dorsales et les bleuissures de coups de trique des fesses. Elles furent donc disposées chacune de face, avec un éventail de plumes d’autruche, de casoar et d’émeu posé à l’endroit stratégique pubien. Elles s’anonchalirent sur de vastes peaux d’ours recouvrant leur sofa. Afin de se conformer à l’opus d’AlmaTadema tout en le réinterprétant, Lewis Carroll fit placer en sus des bouquets artificiels d’œillets et de géraniums. Le révérend, qui en avait assez, expliqua qu’il comptait user d’un nouveau procédé d’émulsion inventé depuis peu, plus adéquat que le collodion humide qui commençait à dater : le gélatinobromure d’argent, afin que le temps d’exposition fût beaucoup plus rapide. Il se fit apporter un appareil plus petit et plus maniable, avec un nouveau système révolutionnaire d’obturation de l’objectif, qui permettait de faire des ouvertures dites à l’iris.
Il n’était plus temps de s’encolérer avec un ramasseburette. Bonnes filles, Daphné et Phoebé décrétèrent une trêve des sens et firent la paix avec Dodgson ; elles avaient obtenu gain de cause. Elles savaient ne rien redouter ; nulle correction ne leur serait infligée pour l’heure…
, pourtant si lascif du fait de l’audace de ses nus orientalistes
d’odalisques impubères, fut lors le plus facile à photographier bien qu’il consistât en un manifeste de la nudité enfantine artistique faussement innocente, allant bien audelà de ce que la décence anglaise permettait.
Dès que le petit serin fut sorti, nos Dioscures femelles s’étirèrent sur leurs peaux d’ours en poussant des soupirs d’aise. Une fois debout, Sarah s’empressa de couvrir leur pudeur de leur drap d’Aphrodite, car, marmottaitelle, « tous ces étalages de chairs de vierges prénubiles concupiscentes avaient assez duré ». Elle leur ordonna de s’aller revêtir décemment après s’être lavées car leurs miasmes prégnants l’insupportaient. Mais Phoebé traînait des pieds. Elle s’adossa à un mur mitoyen au corridor menant à l’escalier principal du pavillon et jeta une œillade au révérend encore à peine vêtue de son drap. C’était une invite explicite au baiser furtif et à la caresse discrète osée.
Elle rabaissa de nouveau sa draperie sur son bassin, en dévoilant ses tendres pousses de poupée indécente.
« Embrassez mes petits seins, my friend », susurratelle en grasseyant sur le ton d’une mademoiselle j’ordonne s’amusant du pucelage d’un jeune fat acnéique. Phoebé s’arqua et se cambra, afin que ses tétins saillissent avec agressivité, dans une posture qu’Adelia lui avait enseignée, tandis que ses mains achevaient de rabaisser son drappagne au ras de son pubis dont le duvet naissant, folâtre, brillait à la lueur d’un candélabre comme une abeille d’or.
La petite gaupe gonflait et avançait ses lèvres pour administrer un suçon à Dodgson dont la turgescence virile devenait insoutenable. Alors, en un geste brutal, inattendu, elle plaqua sa main droite en l’entrejambes de l’écrivain photographe, et, à travers l’étoffe de son pantalon, palpa et pinça son scrotum. Un hurlement de douleur s’ensuivit.
Attouché, presque violé par une petite garce de treize ans, Charles Dodgson la gifla sans retenue, jusqu’à ce qu’elle jouât de son côté petite fille et pleurât telle une jolie enfant gâtée capricieuse dont on aurait brisé la poupée Bru. En riposte, par esprit de revanche, Phoebé mordit le mathématicien à l’index droit dont elle lécha le sang. Elle ne cessa ensuite de jeter des menaces de sa bouche maculée à travers ses pleurnicheries hypocrites :
« Je le dirai à Mademoiselle Cléore qui vous punira et vous chassera d’ici ! On ne frappe pas impunément une baronne de Tourreil de Valpinçon, monsieur ! »
Daphné rappela à l’ordre sa catin gémellaire :
« Phoebé, astu fini ? Viens donc, il se fait tard… Nous devons nous toiletter et rhabiller pour le souper. »
Tout se conclut par un effroyable éclat de rire alors que le duo démoniaque rejoignait sa chambre.
Sans trop s’en rendre compte, impures se croyant encore pures, Daphné et Phoebé contribuaient par leurs hauts faits à la déliquescence de Moesta et Errabunda. Qui mettrait la main sur leurs carnets intimes et parcourrait leurs pages d’un œil indiscret, les huerait et vitupérerait.
Quant à Lewis Carroll, il avait renoncé à cette paire de jeunes diablesses auxquelles n’eussent manqué que les petites cornes, préférant terminer son séjour en parties de thé, de croquet, de volant et d’énigmes mathématiques avec d’autres amiesenfants plus acceptables.
En complément, un article de l’encyclopédie en ligne Cyberpedia :
AuroreMarie de SaintAubain (Lyon, 1863 – Rochetaillée, 1894). Née AuroreMarie Victoire de LacroixLaval. Femme de lettres française. D’une vieille famille de l’aristocratie de robe, elle épousa à dixsept ans, en 1880, Albin de SaintAubain (18581918), d’une dynastie de soyeux lyonnais anoblie sous le Premier Empire. Après un exil temporaire de sa famille en Belgique, opposée à la guerre francoprussienne et à la Commune de Paris (juillet 1870septembre 1871), AuroreMarie de LacroixLaval a suivi des études dans différentes institutions religieuses lyonnaises où elle a appris les Humanités. Un séjour à Paris de 1877 à 1879 lui a fait connaître les cénacles et les salons culturels parisiens, où sa vocation poétique est née au contact du Parnasse. Deux rencontres décisives avec Victor Hugo puis Leconte de Lisle l’ont encouragée à publier à seize ans son premier recueil de vers, « Le Cénotaphe théogonique », déjà marqué par une tonalité nostalgique et antiquisante, une préciosité lexicale extrême et un narcissisme introspectif radical, chaque poème constituant une manière de manifeste élogieux dédié à sa propre beauté.
Adoubée par les parnassiens, AuroreMarie de LacroixLaval, de retour à Lyon, mène une vie mondaine et salonarde au sein de la haute société industrielle et aristocratique de la capitale des Gaules. Sa fortune faisant d’elle un beau parti à conquérir, conjuguée à son intelligence et à son physique hors des normes de son temps, elle parvient à choisir elle même son promis, l’industriel et mécène Albin de SaintAubain, qu’elle épouse en juillet 1880, ce qui provoque un premier scandale parmi ses contemporains. Mère d’une petite fille, Lise, notre poétesse multiplie les recueils de vers (« Églogues platoniques » (1882), « L’Amphiparnasse du XIXe siècle » (1884), « Épitaphes pour une culture enfuie » (1885) ou encore « Iambes gnostiques » (1887)). Elle opte pour une métrique libre, une forme de poésie non définie, riche en correspondances et métaphores, en emprunts à la culture antique, un éloge de l’art pour l’art mâtiné de symbolisme. Elle effectue plusieurs séjours à Londres, Florence, Venise, Paris et Bruxelles.
Son engagement artistique devient politique à partir de 1886 : fréquentant les milieux monarchistes, elle s’engage auprès de la duchesse d’Uzès et défend la cause du général Boulanger, tout en devenant l’amie de sa maîtresse Marguerite de Bonnemain.
À compter du recueil manifeste « La Nouvelle Aphrodite » paru en 1888, la sensualité érotique de ses vers, sousjacente dès l’origine, se fait plus lascive, plus sulfureuse, influencée par le saphisme. Elle publie en 1890, sous le pseudonyme de Faustine, un roman scandaleux : « Le Trottin », l’histoire d’une jeune femme de vingtcinq ans, Cléore de Cresseville, qui se prostitue travestie en fillette et devient tenancière d’un bordel pour clientes homosexuelles pédophiles, dont les petites pensionnaires ont entre sept et quatorze ans. La rumeur publique lui attribue rapidement la maternité de l’ouvrage obscène mais aussi la mise en pratique des mœurs déviantes qu’elle dépeint avec un réalisme à la fois cru et ampoulé par les surcharges décoratives décadentes.
D’une santé fragile, victime de plusieurs fausses couches, Aurore Marie de SaintAubain meurt poitrinaire à trente et un ans, deux ans après avoir publié son dernier recueil, « Psychés grécoromaines », et avoir laissé plusieurs poèmes inédits qu’elle comptait regrouper sous le titre explicite de « Pages arrachées au pergamen de Sodome », édités à titre posthume par Mireille Havet en 1924. La fin de sa vie a été troublée par plusieurs scandales : soupçonnée un temps d’être liée à un crime sexuel à caractère pédophile (l’affaire Hubeau, du nom du coupable guillotiné en 1892), on lui a prêté une liaison adultère avec le compositeur Claude Debussy. Les derniers mois de sa vie, elle aurait usurpé l’identité de sa fille Lise, disparue accidentellement en juillet 1893.
AuroreMarie de SaintAubain était petite de taille et délicate. Elle s’exprimait d’une voix douce, enfantine et candide. Les contemporains ont vanté la beauté de ses yeux couleur d’ambre et de sa chevelure châtain clair, cendrée et miellée coiffée de boucles anglaises, son teint diaphane et rose, éléments qui rachetaient une poitrine réduite, un visage triangulaire malingre et un long nez.
Elle a été l’amie de Mallarmé, d’Oscar Wilde, de JorisKarl Huysmans et de François Coppée. Admirée de Colette, plus tard de Marlène Dietrich, de Deanna Shirley De Beaver de Beauregard, célèbre interprète de « Letter from an unknown woman » (1948), et d’Alain Robbe Grillet (particulièrement marqué par « Le Trottin »), elle est devenue aujourd’hui une icône « vintage » des milieux lesbiens et « bi ».
Sur notre site : tout le dossier AuroreMarie de SaintAubain
Marcel Proust
Lecteur, aussi invraisemblable que cette histoire puisse paraître, l’auteur pour l’écrire s’est inspiré de faits et de personnages réels. Cependant, afin d’assurer la tranquillité des protagonistes, il aura pris soin de ne pas dévoiler leurs noms.
Si par malheur et au terme de ta lecture, tu doutes encore de la véracité des événements ciaprès racontés, saisistoi je te prie d’un roman de littérature jeunesse, et n’en sors que lorsque tu auras compris que la réalité n’est qu’une vision affadie du rêve.
Adieu donc, et bonne lecture.
Ils l’ont retrouvé comme ça, en rase campagne, abandonné au bord de la route, les clefs sur le contact, la tôle intacte, aucun problème de moteur. À l’intérieur personne. Aucun témoin, rien. Autour, la forêt à perte de vue. Aucun promeneur. Une voiture de temps en temps qui passe, et encore ! Une garnison de pins maritimes, une longue route droite, et le mari au commissariat dans tous ses états qui dit que ça fait deux jours qu’elle devrait être rentrée. Le flic qui sait pas trop quoi lui répondre. Aucune trace de sang, aucune trace de pneu sur le bitume. Et pas le moindre indice.
Le mari dit que sa femme n’avait pas l’habitude de passer parlà.
Le flic est rentré dans le véhicule pour faire son boulot, il a inspecté l’intérieur, les rayonnages, les cartes sur le tableau de bord, le journal des emprunts, la caisse enregistreuse, tout ; les empreintes ont été prises, personne d’autres n’a touché au fourgon hormis sa conductrice. Le flic demande au mari si sa femme n’avait pas des idées suicidaires, si elle n’avait pas de problèmes d’ordre personnel ou professionnel, les collègues, tout ça…
Le mari lui répond : « Elle passait toujours par la nationale ».
Ce n’est pas la réponse que le flic attend mais c’est bon à savoir.
« Elle n’avait aucune raison de passer là puisque ce trajet rallongeait d’un quart d’heure son chemin et qu’elle était attendue vers quinze heures à l’école comme tous les mardis ».
Le flic dit qu’il y a quelque chose de pas clair, quelque chose qui ne colle pas. Le mari confirme mais ne sait pas pourquoi. Le flic non plus. Il dit qu’il va organiser une battue, qu’il va lancer les hélicoptères, les troupes sur le terrain et un avis de recherche.
« Je vous appelle s’il y a du nouveau ».
Le mari fini quand même par dire avant de partir que depuis quelques temps elle avait l’air bizarre, comme absente.
Oh ! C’est intéressant, ça correspond à ses compétences. Ça doit faire un moment qu’elle n’a pas vu une annonce pareille. Se présenter en mairie à partir de 14 heures. Elle décide d’y aller. Un homme la reçoit. Elle préférerait un CDI mais un CDD ça ira. Le type a l’air gêné, comme engoncé dans sa posture d’employé de mairie. On dirait qu’il y a un truc qui cloche. C’est pas un temps plein, c’est un trois quart temps. C’est un CDD. Ça mettra toujours du beurre dans les épinards. Elle a préparé son dossier qu’elle sait solide, dans une chemise jaune, avec dessus : Diplômes/fiches de salaire, dedans : son Master de documentaliste, le permis de conduire et dix ans d’expérience.
L’employé de mairie lui annonce la couleur : « Je soumets votre candidature au conseil et je vous rappelle ». On dirait qu’il a envie de dire autre chose. Il se ravise. Elle sent bien qu’elle
ne sait pas tout.
Deux jours après il la rappelle, c’est bon elle commence lundi. « Il faudra que vous déposiez votre RIB et la photocopie de votre carte de sécurité sociale à l’accueil. » C’est dans ses cordes. Elle sent que le vent tourne, ce job, c’est une aubaine. Pôle emploi prendra le relais des heures chômées. Faudra qu’elle retrouve l’habitude de conduire un engin pareil mais ça devrait aller. Elle a déjà des idées, les ouvrages de littérature jeunesse qu’elle va commander.
Le flic n’a pas dit au mari que cette histoire ressemblait point par point à la disparition non élucidée de l’ancienne conductrice de bibliobus. C’est là qu’il sent que ça coince. C’est là qu’il aurait préféré avoir une histoire de divorce, un trio amoureux, avec l’amant et la bibliothécaire aux Seychelles, du concret, facile à résoudre. Et puis, cette bibliothèque ambulante, toute cette littérature à roulettes, ça ne lui dit rien qui vaille.
Deux disparus, la hiérarchie va se mettre en branle, peutêtre bien que les journaux vont mettre le nez dans l’affaire. D’ici que le juge d’instruction se pointe. Il y a deux escadrons sur l’affaire, deux plongeurs pour sonder les étangs, un hélicoptère et des bénévoles en pagaille. Faut coordonner. Faut que personne s’emmêle les pinceaux. Faut absolument pas que la presse nationale s’en mêle, avoir une réponse avant que les charognards investissent le paysage. La déveine totale ce serait un encart sur Yahoo. Cette nana on devrait la retrouver.
Et vivante, ce serait préférable.
Se lever à sept heures du mat’, ça fait drôle. À l’heure d’hiver en plus il fait noir. La camionnette, elle la récupère à la mairie. Elle boit un café avec les collègues, elle vérifie le trajet de la journée sur la carte. Normalement le bahut revient de la révision, les pneus sont neufs. Le conseil a voté le budget, le menuisier doit installer une étagère, on doit changer les poufs et acheter un deuxième triangle de signalisation. Mais pour l’instant c’est remis à plus tard. Elle ne sait pas pourquoi.
En huit jours elle a pris la main. La marche arrière est un peu dure mais ça va. Faudra penser à dire aux gamins de ne pas jeter leurs papiers de bonbons par terre. Récupérer la copie du Stevenson qui doit être dans le casier et mettre à jour le relevé du compteur kilométrique. Les lettres de rappel doivent partir mardi. Commander la version annotée d’
. Faut penser à demander à l’instit si elle a prévu de lire un
conte à haute voix aux CE1, organiser le défi lecture, et voir si c’est pas possible de solliciter les vieux de la maison de retraite, ça pourrait être sympa.
Elle met la clef sur le contact. Elle se demande quand même pourquoi son chef a eu l’air aussi hésitant au moment de l’embaucher. Avec un dossier pareil.
Parce qu’elle vient d’arriver dans la région ? Effectivement, la route est belle. En novembre on ne rencontre personne. Parce qu’il l’a trouvé jolie et qu’il a eu envie d’elle ? Non. Elle rougit. Elle rigole. Non, on ne lisait pas ça dans son regard.
Embaucher quelqu’un juste après, c’était de la folie. C’est ce que pensait le flic. Le fourgon, fallait le rentrer bien gentiment dans le garage, et laisser la justice faire son travail. Dans les coins reculés, les bambins se passeraient de lecture, les autres iraient à la bibliothèque. Appeler le juge d’instruction, demander à ce que soit saisi le véhicule, apposer les scellés.
Mais le maire a donné des consignes claires : « On ne change pas le programme ». Ça veut tout dire et rien dire à la fois. La langue du politique. En revanche, le flic doit être intègre, lui. Faudrait pas que la jolie petite nana qui vient de prendre le job disparaisse à son tour. Le juge dit que ce n’est pas la peine d’interrompre la tournée, le bibliobus est un outil pédagogique, didactique, un vecteur de cohésion sociale. Il est d’accord avec le maire. Il dit que ce n’est pas la peine de faire du ramdam. Pour élucider le mystère, il faut que quelqu’un se fade la lecture de tous les ouvrages présents dans le bastringue. C’est vraiment une drôle d’idée.
Le flic, à part le canard du coin et , ça fait une paye qu’il ne s’est
pas plongé dans la lecture. Et puis les pirates, les chevaliers, les dragons, les elfes, c’est pas son rayon.
Pourquoi ce gendarme lui emprunte deux livres chaque semaine ? Depuis quelques temps ils sont nombreux à s’intéresser au fourgon. C’est bizarre qu’en mairie on ne lui ait jamais parlé de la titulaire qui l’a précédée. Départ à la retraite ? Fin de contrat ? Elle aura suivi son mari muté dans une autre région ? Bizarre ! Le coin est pourtant bien agréable !
Elle se gare sur la place. La place a l’air faite pour la petite école, et le bibliobus au milieu de la place a l’air fait pour être posé sous le platane. Il y a des incongruités nées de la main de l’homme qui parfois collent au paysage. Tout est regroupé sur la place : la mairie, l’école, l’église, le platane.
Les gamins rentrent par groupe de cinq. Ils ont dix minutes pour choisir un ouvrage et l’institutrice change de groupe, assure les navettes. Elle a juste à traverser la rue. Le système est rodé.
Dans les CM2, le joufflu est toujours le premier. Tête frisée, une fossette sur la joue, passionné par mais Kessel ne l’effraie
pas, ni Maupassant ni Buzzati. Sympa, très sympa. Timide et quelquefois mélancolique. Jamais une BD par contre. Faudra essayer de lui faire lire Fournier.
Le grand échalas par contre pas du tout, gouailleur, volubile, un poil envahissant dans un petit espace, passionné par les bouquins de science fiction. D’une manière générale, de gentils gamins.
« Porcinet enleva ses chaussures et ses chaussettes, les rangea soigneusement sur le bord et trempa un orteil dans l’eau. » Comment un type avait pu décrocher un prix littéraire pour avoir écrit une phrase aussi banale ? se demandait le flic en lisant péniblement
.
Dans le bouquin, suite à la chute de l’avion les transportant, un groupe d’adolescents se retrouvait isolé sur une île déserte, libéré de l’autorité des adultes. Au milieu de la brousse, quelle organisation sociale allaientils choisir ? Pour quel résultat ? L’ordre ou le chaos ?
Ralph et Porcinet sillonnaient la jungle. « La plage s’interrompait brusquement devant le carré massif d’un vaste plateau de granit rose que formait le paysage à cet endroit. » Deux groupes rivaux s’étaient formés sur l’île, conduits par deux leaders aux valeurs morales et politiques divergentes. « Un porcelet poussa un cri affreux. » L’instinct des gosses prenait le pas sur la raison. « On fera un raid pour leur chiper du feu. » Le flic commençait à y voir plus clair. Ce type, cet écrivain avait eu une idée de génie. Cette robinsonnade prenait de la gueule. « La truie tomba [...], poussait des cris perçants et se débattait. L’air se chargeait de vacarme et de terreur. Roger courait autour de la proie, lardant de coups tous les coins de chair qui se montraient. Jack bondit sur la bête et y plongea son couteau. »
Quand le flic lui rend l’ouvrage avant d’en emprunter deux autres, il lui dit : « Pas mal du tout cette histoire de gamins livrés à euxmêmes ». Du coup, elle a envie de pousser la porte d’entrée du bouquin. Cette histoire lui avait bien plu autrefois. Elle se souvient de l’avoir étudiée en version originale à l’université, mais elle se souvient plus de la fin. Elle se dit qu’elle trouvera bien le temps de la relire. Elle se dit qu’on devrait toujours prendre le temps de lire, comme on prend le temps de manger. Elle se dit aussi que tous ces gens qui prétendent « avaler » leur livre pour se donner l’air d’être de grands lecteurs ne sont pas des lecteurs. Elle pense que les vrais lecteurs sont des fins gourmets en qui les mots infusent, pas des boulimiques qui les vomissent.
Elle a rendezvous le lendemain matin à la mairie où elle doit retrouver les principaux acteurs de la vie communale. Quelle barbe ! Elle n’aime pas trop cette partie du boulot, les réunions, faire des sourires de circonstance, parler pour ne rien dire, tout ça. Elle trouve que les gens s’écoutent parler, elle trouve qu’ils s’habillent de leur fonction. Elle se sent mieux dans les lectures ou dans sa camionnette avec les gosses.
Elle file Chrétien de Troyes au flic, elle est vache.
. Elle vient de le recevoir dans la collection Biblioplus
Jeunesse. Le juge a dit : « Donnezlui tout ce que contient votre catalogue ». Alors elle a envie de voir jusqu’où ce gendarme est capable d’aller. Elle ne le prend pas pour un imbécile, avec sa petite moustache, sa raie au milieu, ses petits yeux perçants et son képi. Elle le prend pour un type normal, en prise avec la réalité. Elle sait bien qu’il sait lire… mais le Moyen Âge, tout de même.
Lorsqu’elle arrive sur l’île, c’est déjà trop tard. Porcinet gît au pied de la falaise le crâne fracassé sur une dalle rocheuse. D’où elle se trouve elle voit le corps replet du gamin pisser le sang. La tribu de gosses sauvages aux corps peinturlurés menace Ralph, le dernier survivant du groupe civilisé, de leurs lances. Elle ne peut pas faire grandchose pour lui. Elle aimerait bien mais elle n’est qu’une lectrice attentive. Pas un personnage du roman. Elle ne sait pas comment elle est parvenue à pénétrer la topographie du bouquin. Elle a garé le bibliobus sur la place en attendant la réunion en mairie, elle avait cinq minutes à tuer, elle s’est plongée dans la lecture du livre que venait de lui rendre le flic et s’est retrouvée propulsée au bout de cinq minutes au milieu de la narration, spectatrice présente en chair et en os sur les lieux du drame.
« Moirés par la chaleur, la montagne et le ciel s’effaçaient dans le lointain ; sous l’effet du mirage, l’atoll flottait dans une sorte de lac d’argent, entre ciel et terre. »
Sous ces latitudes il fait une chaleur à crever, elle n’a pas prévu de s’habiller pour la circonstance. La tête lui tourne et un voile diaphane lui couvre les yeux. Elle abandonne ses bottes, son écharpe et son gilet dans les taillis. Elle a déchiré sa robe. Elle sent bien qu’elle ne pourra pas modifier le dénouement, qu’elle ne fait pas partie du schéma actanciel. Comment sauver ce gosse ? Elle est prise d’une frayeur intense, et si toutefois les marmots la trouvaient, et s’ils décidaient de la massacrer comme une truie ?
Alors elle ferme brusquement le livre qu’elle tient dans les mains. Son cœur bat très fort. Elle est assise sur le fauteuil passager de la camionnette, des gouttes de sueur perlent sur son front. Elle a chaud, elle a froid dans son petit chemisier. Elle est pieds nus. Elle a laissé ses affaires chaudes dans la brousse, au milieu des pages de l’ouvrage. Sa robe est déchirée, ses cheveux ébouriffés. Elle a du mal à réaliser qu’elle est entrée dans un bouquin et qu’elle vient d’en sortir. Comment estce possible ?
Le flic l’attend. Tout le monde l’attend. C’est l’occasion de la mettre au courant. On ne peut pas lui mentir comme ça, ad vitam aeternam. On lui a réservé une place au bout de la table ovale. Le maire dit qu’il se charge de lui apprendre la nouvelle. De toute façon elle n’a pas le choix, un poste comme ça, pour le dénicher faut se lever de bonne heure.
Ça fait au moins un quart d’heure qu’elle devrait être arrivée, tout le monde s’impatiente. « Il me semble que j’ai vu le bibliobus sur la place tout à l’heure. » La secrétaire regarde par la fenêtre. « Il n’y est plus. » Merde ! On va encore retrouver le véhicule vide sur la départementale, et la préfecture va dépêcher une brigade spéciale. C’est ce que pense le flic. Elle arrive. Un soupire de soulagement gagne le groupe de fonctionnaires. Elle a l’air bizarre. Elle s’assoit. Elle s’est changée. Elle est rentrée chez elle, elle s’est chaussée, elle a enfilé une veste, elle s’est recoiffée.
À l’ordre du jour, on a mis d’abord l’industrialisation des repas de la cantine à l’école primaire, sur le modèle du collège. Ça ne la concerne pas vraiment. Ensuite seulement, on lui dira.
Elle entend la voix du premier adjoint qui se mélange à celle de Ralph que sa mémoire ravive. « Ralph hurla. Un hurlement de terreur, de colère et de désespoir. D’un seul élan, il jaillit hors du fourré et se trouva à découvert, toujours hurlant, les lèvres retroussées, couvert de sang. »
Le petit va crever, ils vont le dépecer, maintenant c’est sûr. Elle aimerait avoir le bouquin sous la main. Y retourner, parvenir à passer le premier rideau : le schéma narratif, sauter les péripéties, et courir à bride abattue vers la page 276. Appeler l’auteur, lui demander de faire d’elle un personnage de l’histoire. Impossible. Ça fait vingt ans qu’il est mort. Une idée : mettre le petit joufflu dans la confidence et lui demander de l’accompagner. Pour un enfant, ça devrait être plus facile.
En lisant dans son fauteuil , le flic repense à la
bibliothécaire. Il n’a pas trouvé qu’elle ait eu l’air surprise. Au contraire, comme si elle était au courant. Il se demande même si elle n’a pas quelque chose à voir dans l’affaire. Bien que cela paraisse improbable, elle a été embauchée une semaine après la dernière disparition.
Qu’elle ait été déterminée à poursuivre sa mission au détriment des risques encourus lui paraît vraiment étrange. C’est bizarre cette histoire de chevalier sympathisant avec un lion, invraisemblable. Il se promet quand même de jeter un coup d’œil sur sa fiche de police. Avec ce qu’on voit de nos jours. Et si elle avait fait de la taule ?
« Monseigneur Yvain cheminait, absorbé dans ses pensées, dans une forêt profonde, lorsqu’il entendit au cœur du bois un cri de douleur perçant, et, quand il y fut parvenu, il vit, dans une clairière, un lion aux prises avec un serpent qui le tenait par la queue et qui lui brûlait les flancs d’une flamme ardente. »
Et si ce job était une couverture ?
Elle se promet, une fois sauvé le gamin du roman, de partir à la recherche de ses collègues, les disparus. Maintenant elle y voit clair, elle sait où ils sont. Enfin pas exactement mais elle croit savoir. Pourvu qu’ils n’aient pas trouvé la mort dans une joute chevaleresque, ou qu’ils n’aient pas été embrochés par le capitaine Flint. Elle se ravise, le capitaine Flint, impossible, est en rupture de stock chez l’éditeur, et l’ouvrage
n’était pas dans le bibliobus avant qu’elle prenne le poste. Elle va demander de passer à plein temps. Faudra penser à acheter Conan Doyle et Agatha Christie. Et si elle parvenait à demander à Hercule Poirot deux ou trois astuces ?
Elle pense à son père qui voulait être écrivain et qui n’a jamais réussi. Elle voit ses petites lunettes de vue au sommet de son nez, elle sent l’odeur des pages et l’odeur de ses grandes mains mêlées. Elle se souvient des bibliothèques qu’ils arpentaient tous les deux. Il l’abandonnait au rayon Jeunesse, il disparaissait pendant des heures. Elle se souvient des cabanes qu’elle construisait pour ses poupées en empilant sur la table les exemplaires de , avec un jeune homme moustachu dessus. Elle lit souvent les annotations qui parsemaient toutes les lectures qu’il lui a léguées. Elle se dit qu’il l’aurait aidée, s’il était encore en vie. Elle sait qu’il possédait un passe pour ouvrir cette forteresse qu’on appelle l’imaginaire. Peutêtre bien qu’il lui vient une larme, ranimée par la conscience du temps perdu.
Lorsque le flic rentre dans le bus, elle est en train de parler avec un petit gamin joufflu. Elle l’a vu, elle s’interrompt.
« Alors vous avez aimé ?
― Oui, c’était bien ! Vous n’auriez pas par
hasard ? » demande le flic.
Elle répond « oui », tout de même un peu étonnée. Elle se dit qu’à deux mois de la retraite, les romans de chevalerie doivent le faire rêver. Quand on a passé toute sa vie dans les procèsverbaux. Le langage vaut mieux que ça. Elle se souvient des papiers d’huissiers sur le bureau de son père auxquels elle ne comprenait rien. Elle se dit que ç’est ça qui l’a emporté, tous ces mots galvaudés, ce vocabulaire à l’usage du réel.
Juste avant le gamin lui a dit qu’il avait lu la fin, qu’il n’y a pas de souci à se faire, que Ralph va être sauvé par des officiers de marine. Alors la voilà rassurée. Tant pis pour ses habits, elle décide de ne pas retourner les chercher. Faut maintenant retrouver ses collègues. Elle va commencer par
puisque maintenant elle l’a sous la main. Elle dit au gamin de revenir
demain.
« Voilà ce qui m’arriva, il y a plus de six ans : je cheminai tout seul, à la recherche d’aventures, équipé de toutes mes armes comme le doit un chevalier. Je trouvai un chemin qui me conduisit au cœur d’une forêt épaisse. »
Le lendemain, elle tient la main de l’enfant, pas tout à fait sûr de lui. Ils cheminent dans un bois qui s’étend à perte de vue. Derrière la futaie, elle aperçoit un rai de lumière qui indique l’emplacement d’une clairière. Elle entend une rumeur d’abord, puis des cris rauques. À mesure que la jeune bibliothécaire et le petit joufflu avancent parmi les ronces et les fougères, l’écho du hennissement de quelques chevaux et le martèlement d’une lame en acier sur une autre se rapprochent.
« Aussitôt qu’ils se virent, les deux hommes s’élancèrent animés d’une haine mortelle. Chacun avait une lance solide, et ils se donnaient des coups terribles, perçant les écus, déchirant les hauberts. Les lances rompues furent vite en morceaux sur le sol. Ils s’affrontèrent alors à l’épée. »
Dans , elle n’a rien trouvé. Elle referme enfin
.
Depuis plus de trois mois, chaque mardi, elle part chercher ses collègues. Elle désespère de les retrouver. Les gendarmes ont cessé leurs investigations et l’affaire est classée sans suite. Pourtant le flic continue à lire. Il vient régulièrement lui rendre visite pour discuter de ses lectures. Maintenant qu’il est à la retraite, il a tout le temps. L’autre fois il lui a avoué avoir eu l’impression d’être happé par sa lecture. « Comme si, vous savez, j’étais rentré dans le livre. »
Elle ne lui a rien avoué, elle a juste souri, et elle a pensé immédiatement à son père. Parfois elle se dit qu’elle ferait bien d’aller voir sur la plage de Balbec ou du côté de Guermantes. Peutêtre que son père n’est pas vraiment mort, qu’il se trouve làbas, après tout, au grand hôtel ou sur la falaise, à l’ombre des jeunes filles en fleur ?
Depuis que cette histoire est classée, le menuisier a rajouté l’étagère et changé les poufs. Elle a demandé au maire si elle pouvait redonner des couleurs au bibliobus. On a peint sur le flanc du véhicule un chevalier. Il tient d’une main sa monture et de l’autre un petit garçon, tête frisée, une fossette sur la joue. Elle a repris ses études, elle apprend la langue médiévale, le latin et le grec. Elle se dit que peutêtre, chez Ovide ou dans l’ …
On n’a plus de nouvelles. Ça doit faire au moins trois jours qu’elle n’a pas donné signe de vie. À la mairie personne ne sait où elle est. Le nouveau chef de la brigade est un incapable, qui n’a qu’une idée en tête : les détraqués sexuels. Il en voit partout. Il dit qu’elle a dû se faire violer, qu’on va la retrouver dans les sousbois, à moitié dépecée, que le journal télévisé fait bien d’en parler tous les soirs, qu’il faut alerter les gens, mener une campagne de sensibilisation et voter de nouvelles lois répressives.
L’ancien flic, lui, croit que la solution est ailleurs. Alors il prend l’initiative de chercher par luimême le bibliobus. Et comme il n’a pas perdu son instinct, qu’il l’a même affûté, en lisant Agatha Christie et Conan Doyle, il file d’abord chez le gamin joufflu qu’il voyait de plus en plus souvent dans le bibliobus en compagnie de la jeune femme.
Sa mère le reçoit :
« Il est alité, un mauvais rhume qu’il a contracté je ne sais où.
― Quel roman estil en train de lire ? demande le flic.
― » lui répond sa mère.
Il emprunte ensuite la départementale. Cette fois, il a compris. Sur le bascôté, le camion est garé. Il pénètre dans le carré où se trouvent tous les romans. Il les feuillette, il les connaît tous. Il ne décèle aucun indice. Il sent bien pourtant que la clef du mystère se trouve dans les rayonnages. Il cherche, tourne les pages, change d’ouvrage, en vain.
Soudain, au sol, sous le siège du conducteur, à côté du triangle de signalisation et du cric, il aperçoit la couverture jaune d’un livre qui dépasse. Son cœur se met à battre plus fort comme lorsqu’il s’agissait autrefois de débusquer un malfrat de sa planque. Il tremble, transpire, saisit le roman. Un pressentiment le persuade qu’il sait désormais où se trouvent les trois bibliothécaires. La couverture est un peu défraîchie. On y devine à peine le corps d’une femme nue, mais on lit encore bien le titre et le nom de l’auteur. Celuilà il ne l’a pas lu, et pour cause, il est habilement caché.
Le titre se détache de la couverture :
Marquis de Sade.