L’Ampoule n°2 - Art et Danger

Décembre 2011 · Chapitre 6 sur 14

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L’Ampoule n°2 - Art et Danger

Bientôt la colline ne sera plus qu’une…

Bientôt la colline ne sera plus qu’une masse d’herbe, d’hommes et de femmes. Pour l’instant il n’y a que cette fille aux cheveux gras, deux de ses amis et quelques douces guirlandes de vent. À leurs pieds, deux ou trois bouteilles d’alcool tout juste entamées attendent qu’on les achève.

Ils sont assis en tailleur. La position idéale de celui qui va devoir attendre longtemps quelque chose ou quelqu’un. Quelque chose ou quelqu’un qui ne viendra peutêtre pas. Les évènements comme celuici sont assez rares pour parvenir à faire ramper une foule.

Ils ont pris de l’avance, sont arrivés ici en fin d’aprèsmidi, mais les festivités devraient débuter quand le soleil se sera tu. Ils attendent que les autres les rejoignent. Du haut de la colline on peut voir tout en bas le petit défilé des gens qui sortent de chez eux lentement, se serrent la main, semblent se regarder du coin d’un œil humide.

Ils ne parlent presque pas et sirotent à petites lampées l’alcool qu’ils ont traîné jusqu’ici. Chacun dans leur coin, chacun dans leur tête, ils pensent à ce qu’ils n’ont pas fait avant de partir de chez eux. Aux lumières qu’ils n’ont pas éteintes et qu’on aperçoit s’échapper des minuscules fenêtres tout en bas. Aux valises qu’ils n’ont pas pris la peine de boucler et aux animaux qu’ils ont oublié de détacher et de nourrir. Aux rues qu’ils ont abandonnées à la cohue qu’on gonfle maintenant de bruits et de soupirs.

De temps en temps ils évoquent un souvenir en se frôlant des yeux. Il leur arrive de tordre légèrement la bouche pour appeler un regard ou décrire quelque chose. Leurs oreilles sont des missiles à têtes chercheuses qui coursent le moindre bruit.

Le monde afflue, la colline s’épaissit. L’herbe verte et bien droite s’allonge à mesure que les poussettes et les pieds la recouvrent. Ce soir, quand la nuit sera devenue un parapluie à rêves, personne ne s’endormira. Nul doute qu’un enfant fatigué se fera prendre au piège. Mais la plupart des yeux resteront bien blancs, bien ouverts. Bien écarquillés vers un troupeau robuste de minutes à venir.

Quand enfin l’heure annoncée pointera le bout de son nez, chacun réagira comme il a prévu de le faire. Et toutes ces petites réactions viendront se joindre à la moiteur d’un sommet de colline. Mais pour l’instant la fille aux cheveux gras se sert un de ses derniers verres de rhum, allume une de ses dernières cigarettes, et se contente d’attendre avec ses deux amis que le monde se carapate.

Les murs étaient minces dans la Silvercrest Residence de Pasadena, Californie, raison pour laquelle il y avait tout lieu de croire le voisin d’Henry Marlowe, professeur de piano à la retraite, lorsqu’il affirma aux policiers chargés de l’enquête avoir entendu une détonation sourde de coup de feu à 17h45 précises ce jourlà, le 3 juin 1996, au moment où montaient les violons du second mouvement du Requiem de Mozart dans l’appartement contigu.

Le suicide, auquel conclurent rapidement la police locale puis le légiste, n’étonna pas les rares personnes qui avaient eu l’occasion de parler récemment à cet homme de soixantequinze ans en apparence sans histoire, tant la vie solitaire d’Henry Marlowe semblait marquée par les traits caractéristiques de la dépression. Dans ce genre de circonstances, lorsque les causes de la mort paraissaient claires, deux brigadiers interrogeaient les voisins par routine et remettaient leur rapport dans la journée ; ce qu’ils apprirent ne fit que confirmer l’évident constat selon lequel cet homme seul, sans activité, ne recevant jamais visites ni coups de téléphone et n’ouvrant sa porte qu’exceptionnellement, avait préféré en finir sans autre raison que la fatigue et l’ennui. Personne ne chercha plus loin, et il n’y avait pas lieu de le faire, d’autant qu’Henry Marlowe s’était bel et bien suicidé : mais son geste avait été motivé par des faits précis, dont il aurait été pour la police impossible de reconstituer l’enchaînement à la seule vue du stylobille, du papier à lettre et du dernier numéro du mensuel Rare Book Review posés sur la table basse du salon à moins de trois mètres du cadavre.

Son chapeau de feutre favori, encore présent sur la patère de l’entrée lorsque le concierge ouvrit la porte de l’appartement aux agents appelés sur place, Henry Marlowe l’avait mis le matin du 3 juin en sortant tôt, comme souvent, pour acheter journaux et magazines. Selon son humeur, le temps et l’intensité de la circulation, Marlowe, qui détestait le bruit et toute forme de musique postérieure au XIXe siècle, marchait sur des distances variables et changeait en conséquence de kiosque pour l’achat de ses quotidiens. Il ne voulait pas conserver d’habitudes rendant son emploi du temps prédictible, manie née de ses impératifs professionnels que la retraite n’avait pu dissiper : son regard était net et franc, son allure pressée, il payait toujours avec la monnaie juste et haïssait les discussions inutiles, ce qui ajouté à ses constants changements n’incitait pas les vendeurs à se rappeler de lui. Personne n’aurait pu confirmer l’avoir vu ce matinlà acheter deux quotidiens nationaux, la gazette locale, une feuille de chou hebdomadaire consacrée aux crimes irrésolus et ce magazine pour bibliophile distribué dans tout le monde anglophone. Dépourvu de proches, la famille éloignée qui hérita de ses biens habitant au Texas et ses amis perdus de vue depuis longtemps, Henry Marlowe ne laissait aux vivants que peu d’éléments permettant d’appréhender une personnalité complexe. Les gens qui l’avaient côtoyé des années plus tôt ne lui connaissaient pas d’amour particulier pour la littérature, encore moins de passion pour les éditions rares : pourquoi il avait acheté cette revue ce jour là, dont aucun autre exemplaire ne fut retrouvé chez lui pas plus d’ailleurs que d’ouvrages précieux, les seuls livres en sa possession étant des polars vieux d’au moins vingt ans, cela resterait un mystère mineur dans une affaire qui en comportait beaucoup.

À 10h15, Henry Marlowe buvait son deuxième café de la journée en feuilletant la revue, après avoir jeté aussitôt lus les différents journaux achetés dans la matinée. De manière inhabituelle, il reposa la tasse tiède à même la plaque de verre de la table basse quand il acheva de lire une première fois, en bas de la page 94, l’annonce suivante dans la rubrique destinée à l’achat et à la vente de livres rares entre particuliers :

 

Il ne marqua pas la page, ne chercha pas un stylo pour entourer l’annonce : il la relut deux fois et referma la revue, un instant interdit sur son fauteuil en songeant à ce livre qu’il n’avait jamais lu, qu’il ne connaissait que de nom et dont l’achat ne l’intéressait pas.

Dans les minutes qui suivirent, une sonate d’Haydn résonna dans l’appartement et Marlowe apporta un stylo et du papier à lettre encore neuf au salon. Il relut l’annonce une dernière fois, s’enfonça dans le fauteuil durant plusieurs minutes, déchira deux feuilles puis une troisième qu’il amena à la table de la cuisine où il commença à écrire.