L’Ampoule n°2 - Art et Danger
Sidonia marchait d’un pas nonchalant vers l’homme…
Sidonia marchait d’un pas nonchalant vers l’homme qu’elle avait rencontré la veille au soir. La veille, en étaitelle bien sûre, il lui semblait que le temps avait été aboli, aboli par cet homme étrange. Aux allures fantasques. Un Polonais à l’accent granuleux. Hypnotisant dès la première parole. Où avaitelle dit qu’ils se rencontreraient pour la seconde fois ? Que pouvaitelle attendre de lui ? Elle ne le savait pas. Elle n’avait que le souvenir de ses belles mains blanches et de son regard bleu, mystérieu sement absent. Elle n’appréhendait en rien la seconde rencontre. Elle arriva enfin à l’endroit déterminé : un petit bar sombre au nom improbable, en plein cœur des Halles. Elle entra, scruta un instant ce café minable plus qu’elle ne l’observa, et alla s’installer à une table. Près d’une fenêtre aux carreaux brisés. Les hommes écroulés sur leurs tables devant un verre d’alcool l’avaient suivie du regard. Elle sortit un livre de son sac, un livre qui occuperait le temps comme les chaises et les clients du café occupaient l’espace. Elle venait d’acheter ce polar : l’histoire d’un peintre démoniaque qui attirait ses victimes dans un atelier. Et qui les éternisait d’une manière toute particulière. Au nom d’une théorie pseudoartistique, ce peintre faisait couler le sang de ses conquêtes sur les toiles : une véritable boucherie… Mais cela faisait sourire Sidonia. Le serveur arriva, petit, brun, moustachu. Il se pencha, elle commanda un café crème, rapidement. Se recula pour ne pas recevoir l’haleine fétide de cet homme soudain trop proche. Elle leva les yeux, prit une pause et regarda alentour. Personne, non, personne ne ressemblait à ce Slave, il n’était pas encore là. Et elle avait quelques minutes d’avance… Elle se replongea dans son livre, évitant ainsi les regards insistants de tous ces hommes à la mine louche. Tous ces visages troubles aux yeux perdus, aux corps suspendus sur des sièges branlants. Elle regarda sa montre. Dixsept heures. Viendraitil encore ?
Sidonia secoua ses longs cheveux et colla une cigarette à ses lèvres. Un homme entra dans le bar et lorgna le piteux tableau d’un air méprisant. Le comptoir crasseux, les quelques tables éparpillées, ces hommes penchés sur leur éternelle bière et Sidonia dans un coin de la pièce, le nez enfoncé dans un livre de poche. Seule lumière qui eût pu retenir l’attention.
« C’est vous Sidonia ?
― Oui, c’est moi. »
Elle eut l’air étonnée. Comment cet homme pouvaitil bien la connaître ?
« Je suis un ami d’Ilias, il ne viendra pas vous rejoindre ici. Mauvaise chute dans l’escalier. Pas possible de se déplacer. Voulezvous toujours le voir ?
― Pourquoi pas ? J’ai quelques heures devant moi. »
Sidonia attrapa son sac, régla sa consommation au comptoir et suivit l’homme dans la rue. Il marchait vite, trop vite, sans un mot, le visage baissé. C’était un homme âgé : il pouvait avoir au moins soixantedix ans. La barbe était grise et rare, le costume râpé et trop longtemps porté. Il s’arrêtait et crachait de temps en temps, ce qui ralentissait leur allure. Derrière, Sidonia s’essoufflait. Après avoir parcouru des rues, des venelles dont elle ne put relever les noms, ils arrivèrent enfin devant un vieil immeuble. Probablement un ancien entrepôt ou un atelier de confection déserté. Un chat miaula dans la cour, un cri horriblement perçant. Des étages, l’Adagio d’Albinoni résonnait, déformé, sur les murs de la cour. Inquiète, la jeune femme eut un instant d’hésitation et voulut quitter ce lieu insalubre. Mais une force irrépressible la retint.
« C’est ici. Ilias a son atelier au second.
― Je vous remercie, je vais monter alors, monsieur, monsieur… »
Sidonia attendait une réponse, tout en lui tendant la main.
« Je suis celui qui passe, c’est suffisant Sidonia. »
Elle serra la main glacée du vieux monsieur, qui aussitôt disparut derrière la lourde porte de l’immeuble. Elle regarda la cage d’escalier : les marches étaient sales, des taches noirâtres encombraient les murs. Elle eut peur. Une voix intérieure lui disait de s’en aller. Ce quartier l’effrayait, l’angoissait, ces odeurs de cuisine l’écœuraient. Des voix fatiguées, derrière les portes, criaient dans un jargon incompréhensible et inconnu. L’ascenseur en panne, elle prit le vieil escalier, à droite de la porte d’entrée. Au deuxième étage, elle dissimula ses cheveux sous le col du manteau noir, reprit son souffle. Avant de sonner. Pas de réponse, pas un seul bruit. Il était 17h30 à sa montre dorée, cadeau de sa mère pour ses dixhuit ans. La jeune femme insista, appuya de nouveau sur la sonnette stridente et la porte grinça. Il ouvrit. Le Polonais arborait un sourire suave, il lui tendit les mains en guise de salutation.
« Sidonia… »
Que de belles promesses contenues dans ces mains fines et blanches, aux ongles soigneusement limés ! Ilias portait un chandail rouge parsemé de traces de peinture, un jean aussi bariolé que les murs qu’elle entrevoyait derrière lui. Posture de l’artiste que rien ne venait troubler, songeatelle, le suivant dans le couloir, sans aucune hésitation, trop curieuse de découvrir l’homme. L’atelier, quand elle l’aperçut, était vaste, sale, désordonné. L’Adagio, lorsqu’elle fut au centre de la pièce, retentit comme un avertissement. Elle se retourna et vit que l’homme était grand, très grand, trop grand…
Décor de bohème. Des livres ouverts, hachurés de couleurs vives, jonchaient le sol, un parquet taché de pourpre, du vin ou du sang séché, dans un désordre que l’on aurait dit voulu. Sidonia lut les titres des volumes dispersés : les philosophes grecs se disputaient les étagères avec des romanciers russes et polonais, une bible presque déchirée ― dans un accès de colère ? ― menaçait de tomber, un livre immaculé et relié retenait l’attention, un Dostoïevski, qui contrastait singulièrement avec le reste. On eut dit une apparition dans ce fatras trop organisé. Ce qui la frappa le plus, au point de sentir en elle une nausée, c’étaient toutes ces toiles. Elles gisaient là comme les livres. Mais elles, elles étaient mortes, anéanties, éclaboussant la vue de celui qui se trouvait face à elles. Et l’on ne pouvait les éviter, elles vous happaient, vous sondaient et ne vous lâchaient plus. Sidonia recula, son malaise grandissant. Elle ne put réprimer un geste de dégoût quand elle se tourna vers Ilias. Le chat miaula. Et le disque s’arrêta. Des cris s’échappèrent de la petite rue, montèrent jusqu’à l’atelier.
« Voulezvous une vodka ? »
Le son de la voix fit sursauter la jeune femme qui accepta le verre. Elle n’avait pas été habituée à ce genre de voix, rauque et grave, brisée par tous ces mégots écrasés dans des cendriers qui jamais ne se vidaient. Ilias la laissa un moment. Quand elle fut seule, elle songea à comment prendre congé de cet homme inquiétant, qui percevait le monde d’une manière par trop étrange. En considérant les toiles, elle se dit que ce qui en rendait la vision insoutenable, c’était cette accumulation de rouge, semblable à une hémorragie.
« Je reviens de mes douleurs, je suis à vous… »
Surprise, elle se retourna, aimantée par la voix de cet homme, tandis qu’en elle une intuition, profonde, qu’elle ne pouvait plus entendre, lui sommait de fuir au plus vite. Les douleurs…c’était sûrement la cuisine, pensatelle en saisissant le verre à la propreté douteuse.
« Je vais vous montrer quelquesunes de mes toiles, si vous le désirez. Nous en avons tant parlé lors de notre dernière rencontre…
― Et première… », précisa Sidonia, qui se sentait devenir triste en scrutant les immenses tableaux.
Ilias la prit par la taille, un geste trop familier au goût de la jeune femme mais elle ne dit rien. Cet homme l’impressionnait. Elle l’écoutait. Il lui indiqua d’autres toiles, cachées par les premières, des toiles aux contours délimités par des pigments superbement rouges, aux formes grandiloquentes et inhumaines. C’est fort, s’exclamaitelle, fascinée par cette démesure orgastique, à la limite de l’obsessionnel. Que pouvaient être sa vie, ses blessures, tous ces stigmates de l’âme qui avaient torturé son être jusqu’à en créer des mondes sans nom ?
Sur ces toiles, toute vie était abjurée. C’était la mort, oui, pensat elle en frissonnant, ces toiles, c’était la mort. Sidonia l’observait, lui, le créateur, l’auteur de ce vide insensé. Et en le regardant, elle voyait cette brèche ensanglantée sur le front. Il s’en rendit compte, toussota : elle venait de remarquer la blessure qu’il dissimulait sous une mèche de cheveux. Il s’expliqua aussitôt. Elle ne comprenait pas pourquoi il avait besoin de se justifier mais elle le laissait faire. Sa curiosité naturelle restait là, suspendue à ses lèvres, rouges comme ses toiles. Il dit qu’il était tombé cet aprèsmidi dans l’escalier, un peu trop de vodka peutêtre. Ce n’était pas grave, après tout, il en avait vu d’autres, du moment que ce n’était pas mortel, conclutil en riant. Découvrant des dents jaunies par les cigarettes. Le rire, qui montait dans l’atelier, fit trembler la jeune femme. Il valait mieux qu’elle parte.
Mais au moment où elle esquissait un pas, il se mit à parler, intarissable sur sa peinture, qui selon lui était extraordinairement novatrice. Puis il l’empoigna pour la placer face à sa toile, éclairée encore par la lumière de la rue. La vitre renvoyait leurs reflets et elle se voyait, avec effroi : elle n’avait plus le sentiment d’être ellemême. Ce qu’elle voyait, c’était un visage tendu, des lèvres incurvées, une facette d’elle même qu’elle ne reconnaissait pas. Il remarqua son trouble et poursuivit. C’était sûrement cette peinture vide d’humanité qui la transformait ainsi, cette peinture qu’il désigna, ne lui laissant guère le temps de penser.
Il la noyait dans un flot continu de paroles : il s’agissait d'une œuvre majeure, la peinture du « Point de champ extrasensoriel ». S’il désirait fonder un nouveau courant, il en serait la tête de file, pourquoi pas après tout, tant d’académisme aujourd’hui, tant de mercantilisme sur le marché de l’art… et puis…
Il n’eut pas le temps de terminer son laïus. Des coups, au nombre de trois, secs, durs et pressants, l’interrompirent dans son exposé sur l’art. Il ne bougea pas cependant. Tout à son agacement. Il semblait maudire en silence le tapage qui reprit de plus belle. Il perdait de sa superbe et Sidonia le percevait autrement : il lui paraissait que ce peintre aux visages multiples laissait tomber le masque. Il lui fit signe de se taire. Le silence imprégna l’atelier. Ils attendirent. Les coups reprirent, se firent plus exigeants, plus incisifs. Sidonia eut peur. Lui la regarda, suppliant de ses yeux de condamné. Puis lui demanda, d’une voix devenue trop aimable, si elle pouvait bien aller ouvrir la porte et l’excuser auprès de ces impromptus visiteurs. Il était absent, bafouillatil. Sidonia s’attendrit et s’exécuta ; elle était dans un champ expérimental, pensatelle en traversant l’atelier. Devant la porte, elle tira les verrous. Deux visages de femmes apparurent dans l’entrebâillement de la porte.
« Ilias est là ?
La brune, outrageusement maquillée, avait parlé dans un souffle. On la sentait paniquée.
« Non.
― Écoute, on sait bien qu’il est là mais si t’as envie de le couvrir… C’est pas grave, on finira par le coincer, ce pervers… Ça fait déjà pas mal de temps qu’on le surveille, on a deux amies qui ont disparu, elles étaient toujours fourrées chez lui. Tu trouves pas ça bizarre ? »
Alors que Sidonia allait leur répondre, elles dévalaient l’escalier en un vacarme assourdissant. La jeune femme resta sur le seuil, perplexe. Ilias était déjà auprès d’elle, il n’avait rien perdu de la courte entrevue.
Il prit Sidonia par le bras et l’éloigna de la porte.
« Deux putes que j’avais aidées, par magnanimité. Les pauvresses, elles voulaient des toiles pour décorer leur minable chambre de passe. Je pense valoir davantage qu’un regard désabusé de clients libidineux, ne pensezvous pas ? »
Sidonia ne répondit pas, elle désirait partir. Tout cela était trop malsain. Elle le lui signala quand une horloge sonna dixhuit heures. Au même instant, un coup de feu retentit au loin, brisant le silence épais qui s’était créé entre eux, un silence chargé de méfiance et de peur. Sidonia ne comprenait vraiment rien à cette peinture, rien à ces actes insensés et se demandait ce qu’elle faisait là, comment elle avait pu échouer dans cet antre sordide. La nuit commençait à tomber, l’atelier devint noir, lugubre et glauque. De nouvelles formes, hésitantes certes, mais présentes sur les murs, prenaient place et s’érigeaient en maîtres des lieux. Sidonia pensait qu’elle vivait un rêve éveillé, que toutes ces formes fantomatiques disparaîtraient quand elle se réveillerait. Elle devait partir, quitter cet homme qu’elle avait pris pour un autre, elle n’avait rien à faire ici.
Ilias ne semblait pas s’émouvoir de son désarroi : transformé, une ombre cruelle encombrant son visage, il avançait vers elle qui ne réagissait pas. Paralysée par la peur, elle n’en eut pas le temps. Déjà il se jetait sur elle, déjà il la bousculait sur le parquet rayé. Affalée, Sidonia remuait les jambes et les bras, se débattait avec une violence dont elle ne se croyait pas capable, lui la secouait de tous ses membres, de toute sa force.
Avant qu’elle ne hurle, il lui couvrait la bouche d’un chiffon grossier qui exhalait une odeur rance, la portait jusqu’à la chaise où, méticuleusement, il liait ses chevilles et ses poignets. Elle sentit la rugosité du bois lui violenter les vertèbres. Ses yeux allaient voler dans les moindres recoins de l’atelier obscurci. Une peur folle de la mort l’envahissait et se lisait dans son regard éperdu.
« C’est ainsi que j’aime peindre mes modèles, cela soutient amplement ma thèse du « Point de champ extrasensoriel », vous comprenez mieux à présent, je pense… »
Et tout en discourant, il sortait de l’une des poches de son jean un couteau à la lame aiguisée, de ceux dont se servent les bouchers experts. Il semblait que Sidonia hurlait sous le torchon mais l'on n’entendait que de vagues murmures inaudibles, amoindris par le bout de tissu sali. Lui poursuivait son dessein premier : il déchirait tranquillement la jupe longue, le pullover en laine, le caraco de soie, lui taillait le visage de hachures artistiquement pensées, y apportait tout le soin de son art, y goûtait un suprême plaisir, et jouissait du visage à présent méconnaissable qui s’évanouissait.
Il se recula, contempla son œuvre, Sidonia qui paraissait gémir, et enfin nettoyant sur le jean le couteau taché de sang, médita un instant. Il revint à sa proie, en lacéra les bras, les seins, les jambes et jusqu’au sexe, puis s’écarta à nouveau pour obtenir plus de champ, une autre vision, plus extrasensorielle.
Quand il fut certain qu’il ne pouvait plus rien ajouter au tableau, il revint, en un geste ultime, apporter la touche finale à son œuvre : il enfonça, lentement, le couteau dans le cœur de la jeune femme. D’un pas lent, tout en fredonnant les premières notes de l’Adagio, il alla éclairer l’atelier. Il ne savait pas que la dernière pensée de Sidonia avait été au roman de gare qu’elle parcourait en souriant quelques heures plus tôt, en l’attendant dans ce bar insolite. Alors, il souleva machinalement une toile d’une blancheur éclatante et avec quelques pinceaux examina le point de champ extrasensoriel du corps qui s’offrait à lui, un corps figé dans un bain de sang, d’où la vie coulait méthodiquement sur le parquet, goutte à goutte, tombée de làhaut.
Quand il trempa ses pinceaux dans le pot, l’Adagio reprit de plus belle sur le tournedisque usé.