Le chant d'Achille

Madeline Miller · Chapitre 1 sur 33

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Le chant d'Achille

Chapitre 1

Madeline Miller

 

Le chant d’Achille

Traduit de l’anglais (américain) par Christine Auché

 

roman

 

Éditions rue ƒromentin

Paris

OceanofPDF.com

À ma mère, Madeline, et à Nathaniel,

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CHAPITRE 1

 

Mon père était roi et fils de rois. De petite taille comme la plupart des nôtres, il était bâti à la manière d’un taureau, tout en épaules. Ma mère avait quatorze ans lorsqu’il l’épousa, dès que la prêtresse eut confirmé sa fécondité. C’était un bon parti : de par sa condition de fille unique, la fortune de son père reviendrait à son époux.

Il ne se rendit pas compte qu’elle était simple d’esprit avant le jour du mariage. Son futur beau-père avait mis un point d’honneur à garder la promise voilée jusqu’à la cérémonie, il joua le jeu. Si elle était laide, il pourrait toujours se satisfaire avec les jeunes esclaves de sexe féminin et les petits serviteurs. Au moment où on lui ôta enfin son voile, on raconte que ma mère sourit. C’est ainsi que tout le monde comprit qu’elle était complètement stupide. Les épousées ne sont pas censées sourire.

Lorsque je vins au monde, aussitôt qu’il connut mon sexe, mon père m’arracha aux bras de ma mère pour me tendre à la nourrice. Prise de pitié, la sage-femme donna à la jeune accouchée un oreiller à étreindre à la place de son enfant. Elle le serra fort sans paraître remarquer le changement.

Très vite, je devins pour mon père une source de déception : trop petit, trop malingre. Je n’étais pas robuste. Ni rapide. Je chantais mal. Je ne me distinguais que par ma bonne santé. Les rhumes et les coliques, fréquents chez les enfants de mon âge, n’avaient pas prise sur moi. Mon père n’en était que plus méfiant à mon égard. Il m’observait d’un air contrarié. Étais-je une créature monstrueuse échangée au berceau ? Lorsqu’il me regardait, mes mains tremblaient. Et pendant ce temps-là, ma mère bavait, incapable de boire son vin proprement.

J’ai cinq ans quand c’est au tour de mon père d’accueillir les Jeux. Les hommes affluent d’aussi loin que de Thessalie et de Sparte, et nos coffres se remplissent de leur or. Durant vingt jours, une centaine de serviteurs s’affairent à battre le sol de la piste de course jusqu’à la dernière pierre. Mon père est bien résolu à ce que ces Jeux soient les plus fastueux de son époque.

Ce sont les coureurs dont je me souviens le mieux, leur corps enduit d’huile, brun comme une noix, tandis qu’ils s’étirent sur la piste au soleil. Des hommes mariés, barbus, à la carrure imposante se mêlent aux jeunes gens imberbes et aux plus jeunes garçons. Tous arborent les mêmes mollets aux muscles sculptés.

Le taureau a déjà été tué ; son sang achève de s’écouler dans la poussière et les coupes de bronze à patine brune. Il est allé docilement à la mort, un bon présage pour les Jeux imminents.

Les athlètes sont rassemblés devant l’estrade où mon père et moi sommes assis, entourés des prix que nous remettrons aux vainqueurs : vases dorés destinés à mélanger vin et eau ; trépieds en bronze battu ; lances en frêne aux précieuses pointes de fer.

Mais le véritable trophée est entre mes mains : une couronne de feuilles vertes poussiéreuses fraîchement coupées auxquelles j’ai rendu leur éclat en les frottant avec mon pouce. Mon père me l’a confiée à contrecœur. Tout ce que tu as à faire, c’est la tenir, répète-t – il pour se rassurer.

Les plus jeunes courront d’abord. Piétinant dans le sable, ils attendent le signal du prêtre. Ils n’en sont qu’à leur première poussée de croissance, et leurs os frêles pointent encore sous leur peau tendue. Mon regard est attiré par une tache claire au milieu des dizaines de têtes couronnées de tignasses brunes emmêlées. Je me penche en avant pour mieux voir. La chevelure du coureur chatoie comme du miel au soleil, ses reflets dorés pareils à un diadème princier.

Plus petit que les autres, il garde encore contrairement à eux les rondeurs de l’enfance. Ses longs cheveux flamboyants, retenus en arrière par un lien de cuir, tranchent sur la peau nue et brunie de son dos. Au moment où il se retourne, ses traits sont aussi sérieux que ceux d’un homme.

Lorsque le prêtre frappe le sol, le garçon se détache de la masse de corps épais des concurrents plus âgés. Ses mouvements sont fluides, et à mesure qu’ils se soulèvent en cadence, ses talons m’évoquent des langues roses et humides. Il gagne la course.

Je contemple fixement le vainqueur pendant que mon père prend la guirlande sur mes genoux pour le couronner : par contraste avec sa chevelure éclatante, les feuilles semblent presque noires. Pélée, son père, vient à sa rencontre avec un sourire fier. Son royaume est plus petit que le nôtre, mais on dit que sa femme est une déesse, et il est aimé de ses sujets. Mon père les regarde avec envie. Son épouse à lui est stupide, son rejeton trop lent pour concourir, même dans la catégorie des plus jeunes. Il se tourne vers moi.

— Voilà comment doit être un fils !

Sans la guirlande, mes mains sont soudain désœuvrées. J’examine le roi Pélée qui étreint son héritier. Celui-ci jette sa couronne en l’air et la rattrape. Il rit, le visage resplendissant de victoire.

À part cet épisode, il ne me reste que quelques images éparses de ma vie d’alors : mon père fronçant les sourcils, assis sur son trône, un adorable cheval de bois avec lequel j’aimais jouer, ma mère sur la plage, les yeux tournés vers la mer Égée. Dans ce tableau-là, je fais des ricochets pour la divertir. En rebondissant au-dessus de la surface lisse des flots, les cailloux émettent un léger ploc, ploc, ploc. Apparemment, ma mère aime la façon dont les ondulations se dissipent dans l’eau avant qu’elle ne redevienne aussi transparente que du verre. Ou peut-être aime-t-elle simplement la mer. Sur sa tempe brille une cicatrice en forme d’étoile, blanche comme l’os, rappel du jour où mon père l’a frappée avec la garde d’une épée. Ses orteils dépassent du sable où elle a enfoncé ses pieds, et je m’efforce de ne pas les heurter en cherchant mes cailloux. J’en choisis un que je jette au loin. C’est le seul souvenir que j’ai de ma mère, mais il est si idyllique que je suis presque certain de l’avoir inventé. Après réflexion, il est peu probable que mon père nous ait permis de passer du temps ensemble, moi, son fils trop simple, et elle, sa femme simple d’esprit. D’ailleurs, où sommes-nous ? Je ne reconnais pas la plage, ni le littoral. Tant d’années se sont écoulées depuis.

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