Le chant d'Achille

Madeline Miller · Chapitre 19 sur 33

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Le chant d'Achille

Chapitre 19

 

 

Nous partîmes le lendemain de bonne heure avec le reste de la flotte. Depuis la poupe de notre navire, la plage d’Aulis semblait étrangement nue. Seuls les trous des latrines et les cendres blanches du bûcher d’Iphigénie témoignaient de notre passage. J’avais réveillé Achille le matin même en lui relatant ma conversation avec Ulysse, pour lui expliquer qu’il n’aurait pas pu voir Diomède à temps. Les yeux cernés de mauve en dépit de ses longues heures de sommeil, il m’avait écouté d’un air morne et s’était contenté de répondre que cela ne changeait rien à la mort de la princesse.

À présent, il faisait les cent pas sur le pont, derrière moi.

En dépit de mes efforts pour le distraire en lui montrant des détails intéressants – les dauphins qui nous suivaient, les nuages gonflés de pluie à l’horizon –, il restait apathique et ne m’entendait qu’à moitié. Un peu plus tard, je le surpris à s’entraîner tout seul au jeu de jambes et au maniement de l’épée, les sourcils froncés.

Toutes les nuits, nous accostions dans un port différent. Nos vaisseaux n’étaient pas construits pour de longs trajets, ni pour rester à flot jour après jour. Nous ne voyions personne à part nos troupes de Phtiens et les Argiens de Diomède. La flotte se séparait afin que chaque île ne soit pas obligée de servir d’escale à l’armée entière. Ce n’était certainement pas une coïncidence si le roi d’Argos faisait équipe avec nous. Pensent-ils qu’on va s’enfuir ? songeais-je parfois. En tout cas, je m’efforçais d’ignorer Diomède, qui semblait ravi de nous laisser tranquilles.

Pour moi, les îles étaient toutes identiques avec leurs hautes falaises blanchies par le soleil et leurs plages de galets qui griffaient la coque de nos bateaux de leurs ongles crayeux. Elles étaient souvent broussailleuses et couvertes de taillis qui y poussaient tant bien que mal aux côtés des oliviers et des cyprès. Achille remarquait à peine le paysage. Penché sur son armure, il la polissait jusqu’à ce qu’elle soit aussi brillante qu’une flamme.

Le septième jour, nous arrivâmes à Lemnos, de l’autre côté de l’étroite

embouchure de l’Hellespont1. Moins escarpée que la plupart de nos îles, elle était pleine de marais et de bassins stagnants étouffés par les nénuphars. Non loin du camp, nous trouvâmes un étang au bord duquel nous asseoir. Sa surface frémissait de moustiques qui semblaient nous regarder avec curiosité derrière les roseaux. Nous n’étions plus qu’à deux jours de Troie.

— Comment était-ce quand tu as tué ce garçon ?

Je relevai la tête. Il était dans l’ombre, et ses cheveux lui tombaient dans les yeux.

— Comment était-ce ?

Il acquiesça en scrutant l’eau. On aurait dit qu’il essayait d’en déchiffrer les profondeurs.

— Quel effet ça faisait-il ?

— C’est difficile à décrire.

Il m’avait pris par surprise. Je baissai les paupières pour me remémorer la scène.

— Le sang est venu très vite, ça, je me le rappelle. Je n’arrivais pas à croire qu’il y en ait autant. Son crâne était fendu, et on voyait un petit bout de cerveau, continuai-je en luttant contre la nausée qui m’envahissait encore, même aussi longtemps après. Je me souviens du bruit de sa tête heurtant le rocher.

— Est-ce qu’il s’est agité dans tous les sens, comme les bêtes ?

— Je ne suis pas resté assez longtemps pour le voir.

Il resta silencieux quelques secondes.

— Un jour, mon père m’a conseillé de les considérer comme des animaux. Les hommes que je tuerai.

J’ouvris la bouche pour répondre, mais je me ravisai. Il n’interrompit pas son examen de la surface de l’eau.

— Je ne crois pas que je pourrai.

Il s’était exprimé avec sa franchise habituelle.

Les paroles d’Ulysse me revinrent brutalement en mémoire et me paralysèrent presque la langue. Bien, avais-je envie de dire pour le féliciter. Mais qu’en savais-je, moi qui n’étais pas obligé de gagner mon immortalité à la guerre ? Je restai donc muet.

— Je n’arrête pas de la revoir, dit-il doucement. Sa mort.

Moi aussi, je la revoyais sans cesse : le jet de sang criard, son expression choquée et douloureuse.

— Ce ne sera pas toujours ainsi, m’entendis-je dire. Iphigénie n’était qu’une jeune fille innocente. Tes adversaires, eux, seront des hommes que tu combattras, des guerriers qui te tueront si tu ne frappes pas le premier.

Il se retourna pour me fixer avec intensité.

— Mais toi, tu ne te battras pas, même s’ils t’attaquent. Tu détestes ça.

Venant de n’importe qui d’autre, j’aurais pris cette phrase pour une insulte.

— C’est parce que je suis un piètre soldat.

— Je ne pense pas que ce soit la seule raison.

Ses iris étaient verts et bruns, couleur forêt, et même dans la lumière faiblissante, je discernais leurs reflets dorés.

— Peut-être pas, finis-je par répondre.

— Mais tu me pardonneras ?

Je tendis la main vers lui pour prendre la sienne.

— Je n’ai pas besoin de te pardonner. Tu ne peux pas me blesser.

Bien que j’aie parlé sans réfléchir, je prononçai cette phrase avec une profonde conviction.

Il contempla brièvement nos doigts entrelacés avant d’arracher sa main de la mienne et de l’éloigner de moi en un éclair, si vite que je ne pus pas la retenir. Quand il se leva, quelque chose de mou et de long comme un morceau de corde mouillée se balançait entre ses doigts. Je contemplai la forme sans comprendre.

— Hydros, expliqua-t-il. Un serpent d’eau.

Le reptile était gris-brun, et sa tête plate pendait sur le côté, brisée. Son corps tremblait encore un peu alors qu’il achevait de mourir.

Je fus saisi d’un accès de faiblesse. Chiron nous avait appris à retenir leurs habitats et leurs couleurs. Gris-brun, dans l’eau. Prompt à se mettre en colère. Morsure mortelle.

— Je ne l’avais même pas vu, articulai-je péniblement.

Achille jeta le serpent, dont il abandonna le cadavre au nez émoussé dans les roseaux. Il lui avait tordu le cou.

— Ce n’était pas nécessaire, conclut-il. Je l’avais vu, moi.

Après cet épisode, il fut plus facile à vivre et cessa d’arpenter le pont, les yeux perdus dans le vide. Cependant, je savais que la mort d’Iphigénie lui pesait toujours. Elle nous pesait à tous les deux. Il prit l’habitude d’emmener systématiquement avec lui une de ses lances, qu’il jetait en l’air et rattrapait sans relâche.

Peu à peu, la flotte se rassembla. Certains navires avaient emprunté une route plus longue en contournant l’île de Lesbos par le sud, mais d’autres, qui avaient suivi un itinéraire plus direct, attendaient déjà près de Sigée, au nord-ouest de Troie. Une troisième série de nefs avait pris le même chemin que nous, le long de la côte thracienne. Une fois réunis, nous nous massâmes près de Ténédos, l’île qui faisait directement face à la large plage de Troie. On se cria le plan d’Agamemnon d’un vaisseau à l’autre : les rois placeraient leurs navires en première ligne, et leurs hommes se déploieraient en éventail derrière eux. Les manœuvres de mise en place furent chaotiques. Il y eut trois collisions, et chacun abîma ses rames ou la coque du voisin.

Nous étions enfin prêts, Diomède à notre gauche et Mérion à notre droite. Les tambours se mirent à battre, et la rangée de navires s’élança vers l’avant, coup de rame après coup de rame. Agamemnon avait donné l’ordre d’aller

lentement pour rester en ligne de file2 et garder le même rythme. Néanmoins, nos rois, qui n’avaient pas encore l’habitude de suivre les consignes d’un autre, voulaient tous avoir l’honneur d’être les premiers à arriver à Troie, et la sueur dégoulinait sur le visage des rameurs sous les coups de fouet de leurs chefs.

Debout à la proue de la nef avec Phénix et Automédon, nous regardâmes la rive se rapprocher. Achille jetait machinalement sa lance en l’air, puis la rattrapait. Les rameurs s’étaient mis à régler leur cadence sur le bruit répétitif et régulier du bois de la hampe frappant sa paume.

De plus près, nous distinguâmes mieux la rive : de hauts arbres et des montagnes avaient remplacé le flou vert et brun du paysage initial. Notre vaisseau, qui précédait désormais celui de Diomède, avait aussi une longueur d’avance sur celui de Mérion.

— Il y a des hommes sur la plage, annonça Achille, qui plissa ensuite les yeux en ajoutant : avec des armes.

Avant que j’aie pu réagir, le son d’une corne retentit quelque part dans la formation, et d’autres lui répondirent. C’était l’alarme. Le vent apporta des échos de cris assourdis. Nous avions cru surprendre les Troyens, mais ils savaient que nous arrivions. Et ils nous attendaient de pied ferme.

Tout le long de la rangée de nefs, les rameurs tentèrent de ralentir notre approche. Les hommes sur la plage étaient indiscutablement des soldats, tous vêtus du pourpre foncé de la maison de Priam. Un char avançait à toute allure le long de leurs rangs en envoyant voler le sable. Son conducteur portait un casque à aigrette en crin de cheval, et même de loin, nous distinguions les contours robustes de son corps. Il était massif, certes, mais pas autant qu’Ajax ou Ménélas. L’impression de puissance qu’il dégageait provenait de son attelage, de ses épaules parfaitement redressées, et de la ligne rectiligne de son dos, qui semblait former une flèche dirigée vers le paradis. Il n’avait rien des princes avachis par le vin et la débauche tels qu’on nous avait décrit ceux de l’Est. C’était un homme qui bougeait comme si les dieux le regardaient, et dont chaque geste était particulièrement calculé et précis. Il ne pouvait s’agir de personne, sinon d’Hector.

Il sauta de son char en haranguant ses troupes, que nous vîmes lever leurs lances et ajuster leurs flèches. Même si nous étions encore trop loin de leurs arcs, la marée nous attirait vers la grève malgré le mouvement contraire de nos rames, et les ancres n’accrochaient pas. Comme Agamemnon ne donnait plus d’ordres, des cris de confusion montèrent de la ligne de navires : « Restez en position ! N’allez pas à terre ! »

— Nous étions presque à portée de leurs flèches, commenta Achille sans paraître alarmé, malgré la panique croissante autour de nous et les marins que nous entendions courir sur le pont.

J’observai le rivage qui se rapprochait. Hector était reparti voir une autre aile de son armée plus loin sur la plage, mais quelqu’un avait pris sa place, un capitaine en armure de cuir, muni d’un casque qui lui couvrait l’ensemble du visage à part la barbe. La rangée de nefs était plus près de lui, et il ajusta une flèche. Sans être aussi imposant que celui de Philoctète, son arc n’en était pas loin. Le guerrier visa, prêt à tuer son premier Grec.

Il n’en eut pas le temps. Je ne vis pas Achille s’élancer, mais j’entendis le sifflement de l’air et une légère expiration. La lance avait déjà quitté sa main pour s’envoler au-dessus de l’étendue d’eau qui séparait notre pont de la plage. Ce n’était qu’un geste. Aucun homme n’était capable de lancer quoi que ce soit aussi loin que la moitié de la portée d’une flèche. Le projectile n’atteindrait certainement pas son but.

Contre toute attente, il y réussit pourtant. Sa pointe noire transperça la poitrine de l’archer, que l’impact renversa en arrière. Devenue inoffensive, la flèche s’envola en vibrant, envoyée au hasard dans le ciel par les doigts inertes du guerrier, qui tomba dans le sable et ne se releva pas.

Des cris et des coups de corne triomphants montèrent des bateaux voisins où certains des nôtres n’avaient rien perdu de la scène. La nouvelle se répandit comme une traînée de poudre le long de la ligne de vaisseaux grecs, dans les deux directions : grâce au prince quasi divin de Phtie, nous avions été les premiers à verser le sang.

Le visage d’Achille était immobile, presque en paix. Il ne ressemblait pas à quelqu’un qui venait d’accomplir un miracle. Sur la rive, les Troyens secouaient leurs armes en criant d’étranges mots rudes. Un petit groupe s’agenouilla autour de l’homme à terre. Derrière moi, j’entendis Phénix murmurer un ordre à Automédon qui partit en courant. Quelques instants plus tard, il réapparut chargé d’une brassée de lances. Achille en prit une sans regarder, la souleva, puis la lança. Cette fois-ci, j’eus tout le loisir d’admirer la courbe gracieuse de son bras, son menton levé. Il ne marqua pas de pause pour viser ou ajuster la trajectoire de l’arme comme la plupart des guerriers. Il savait où elle allait. Sur le rivage, un autre Troyen s’effondra.

Nous étions tout près désormais, et les flèches se mirent à pleuvoir des deux côtés. La plupart tombaient à l’eau, d’autres frappaient les mâts et les coques. Certains de nos hommes crièrent de douleur, de même que quelques autres dans les rangs troyens. Achille prit calmement un bouclier que lui tendait Automédon. « Reste derrière moi », m’enjoignit-il, et je m’exécutai. Dès qu’une flèche se dirigeait trop près de nous, il l’esquivait avec le bouclier. Au bout d’un moment, il saisit une autre lance.

Les soldats étaient devenus plus féroces, ainsi qu’en attestait la pléthore de flèches et de lances qui jonchaient désormais la surface de l’eau. Quelque part dans une des nefs, Protésilas, roi de Phylace, sauta en riant par-dessus bord pour nager jusqu’au rivage. Peut-être était-il saoul, peut-être son sang bouillait-il à la perspective de sa future gloire, ou peut-être voulait-il surpasser le prince de Phtie. Une lance tourbillonnante envoyée par Hector lui-même le heurta, et les flots autour de lui se colorèrent de rouge. Il était le premier des Grecs à mourir.

Nos hommes descendirent le long des coques avec des cordes en se protégeant des flèches à l’aide d’énormes boucliers, puis commencèrent à affluer vers la rive. Les Troyens avaient beau être bien commandés, la plage ne bénéficiait d’aucune défense naturelle, et nous étions plus nombreux. Obéissant à Hector, ils ramassèrent leurs camarades tombés au combat pour abandonner les lieux. Quoi qu’il en soit, le message était passé : ils ne seraient pas si faciles à tuer.

 

1 Détroit des Dardanelles, qui relie la mer Égée au nord-est à la Propontide (mer de Marmara) et sépare l’Europe de l’Asie.

2 Les navires grecs naviguaient en formation par colonne, et dans chaque formation les unités se suivaient en ligne de file.

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